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Le 23 jui 2016

TANAGA d'Alice Quinn - Saison 2 - Chap 10 : Hinan

Nouvel épisode de TANAGA, la série d'héroïc fantasy d'Alice Quinn à retrouver et à lire en ligne gratuitement tous les mercredis et samedis sur le site. Saison 2 : TORFED - Chapitre 10 : HINAN.
Tanaga. Série héroïc fantasy d'Alice Quinn à lire gratuitement et en exclusivité sur monBestSeller.comTanaga. Série héroïc fantasy d'Alice Quinn à lire gratuitement et en exclusivité sur monBestSeller.com

Chapitre 10
Hinan

Qu'avait dit Nalyd de cette reine, tout à l'heure ? Il avait dit : « ta mère ». Ta mère ?
Sur le moment, talonnée par de furieux Écorcheurs assoiffés de destruction, elle n'avait pas relevé l'allusion, mais elle comprenait qu'en fait, quelque chose en elle, comme une lueur d'espoir, s'était allumé dans son cœur.
Après tout, elle évoluait depuis quelque temps dans des univers si inhabituels, inouïs, prodigieux, il était tout à fait normal qu'elle ait envisagé, sans oser se l'avouer, que peut-être, oui, sa mère était ici. Qu'elle allait la retrouver, ou juste la voir un instant, le temps de l'embrasser, de lui dire au revoir, de faire la paix avec le destin.
Mais voilà que cette femme, cette reine, se dressait devant elle et qu'elle n'avait, en aucune façon, les traits de sa mère. Théo se sentait flouée, déçue et elle ne répondit pas tout de suite. Ce fut Nalyd qui s'en chargea :
– Ma Reine, longue vie à toi et à ton peuple. Au Petit Monde comme au Grand, que tes bras embrassent pleinement l'abondance des Sources Lumineuses.
La reine eut un sourire amer. Quelque chose bougea à ses pieds au milieu des fourrures et Théo s'aperçut que parmi les tapis de peaux, il y en avait un qui était un animal vivant. Le fauve endormi s'étira, se releva avec nonchalance et elle découvrit avec stupéfaction un grand chat au pelage doré.
Lully.
– Lully ? s'écria-t-elle. Que fais-tu là ? Je suis bien contente de te voir ? Tu vas pouvoir m'aider.
Le Grand Chat bâilla et s'approcha d'elle lentement, pour venir se frotter joue à joue, montrant ainsi qu'il l'avait reconnue. Théo se sentit envahie d'un sentiment de joie intense, comme si brusquement, elle n'était plus seule et que tout allait se résoudre. Mais, de son pas élégant, le Grand Chat se retourna pour rejoindre la Reine et se blottir à ses pieds, semblant attendre un ordre.
La Reine observait le manège avec attention.
–  Lully n'exprime jamais de familiarité avec personne et je ne me souviens pas qu'il t'ait manifesté de l'intérêt jusqu'à présent. De quel présage peut-il bien s'agir ?
Nalyd, sans se démonter, continua :
– Ma Reine, nous venons à toi d'un autre Monde, comme d'un autre Temps. Arodœht, que j'accompagne, a maintenant passé ses degrés de Pèlerin. Elle est entrée dans le cercle des Cinq. Elle fait désormais partie de ta garde personnelle et sous les ordres de Newo, elle veille sur l'Harmonie des Mondes. Elle a rencontré Lully dans cet autre Temps.
Théo le regarda abasourdie.
Première nouvelle ! pensa-t-elle.
Quel fieffé menteur il faisait ! Comment pouvait-il proférer de tels propos sans se décontenancer ? C'est vrai (enfin, c'est ce qu'on n'arrêtait pas de lui dire) qu'elle était l'un des cinq Pèlerins Glorieux, mais quand avait-elle passé ces fameux degrés dont il parlait ?
Et depuis quand faisait-elle partie de la garde personnelle de la Reine ?
Et comment pourrait-elle bien veiller sur l'Harmonie des Mondes alors que tout n'était que chaos dans sa tête, dans son esprit, dans ses pensées et jusque dans sa vie ?
Et depuis quand était-elle sous les ordres d'un certain Newo ? Ah, mais oui, mais c'est bien sûr 1 Les noms à l'envers ? Newo, donc Owen, alias Dream Song ? Quoi ?
Ainsi apprenait-elle qu'il se disait leur chef à tous ? Lui, le dernier à avoir admis que les Écorcheurs s'infiltraient dans le monde réel ?
D'ailleurs, elle ne l'avait même jamais vu en chair et en os, comment aurait-il pu être son chef ?
La seule chose de vrai dans son discours était qu'elle avait déjà rencontré Lully, mais pourquoi le chat ne se transformait-il pas en Inspirée, là, maintenant, sous leurs yeux ? Et pourquoi ne parlait-il pas ?
En même temps que ces observations se bousculaient dans sa tête, elle tentait d'y apporter des bribes de réponse : les degrés correspondaient-ils aux niveaux passés dans le Jeu ?
Non, impossible, ce jeu avait été inventé par les Écorcheurs pour les retrouver. Et la garde personnelle de la Reine ? Peut-être en avait-elle fait partie, en effet, mais dans le Monde Perdu, à l'époque où il ne l'était pas encore. Perdu, voulait-elle dire. De pire en pire. Tout s'embrouillait.
– De quoi parles-tu ? demanda-t-elle à Nalyd. Où sommes-nous ? Tu as parlé de ma mère. Où est-elle ?
Elle ne put s'empêcher de noter la lueur d'incrédulité et de stupéfaction qui s'inscrivait dans le regard de la Reine, fixé sur elle. Et Nalyd, rouge de confusion, baissa la tête.
– Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? bredouilla Théo.
– Pardonne-lui, ma Reine. Son passage dans le Monde Nouveau lui a fait perdre la mémoire de notre Temps. Mais tu n'as aucune inquiétude à te faire. Elle est l'honneur de ton sang. Fière, courageuse, farouche, droite, elle a franchi victorieuse toutes les étapes et échappé à tous les pièges tendus. Tu peux lui faire confiance.
Théo se sentit s'empourprer de confusion sous l'avalanche de compliments assenés par Nalyd.
Il faut toujours qu'il exagère, celui-là ! se dit-elle, flattée. Il serait pas un peu amoureux de moi, quand même ?
La Reine écoutait attentivement la voix de Nalyd, tout en ne quittant pas du regard Théo.
Son visage s'adoucit progressivement et elle sembla même oublier momentanément tous ses soucis, envahie par une onde de fierté et d'indulgence. Elle ouvrit les bras et se dirigea lentement vers Théo qui, figée, n'osait plus bouger, pressentant que la Reine allait la serrer contre elle, ce qui l'intimidait fortement.
Et c'est en effet ce qui se passa.
Toute la réserve de Théo fondit comme neige au soleil lorsqu'elle se retrouva enveloppée dans la douce laine de la robe de la Reine et qu'elle sentit autour de sa taille, de ses épaules, sa caresse tendre, tandis que des lèvres fraîches et douces se posaient sur son front.
Était-ce cette douceur profonde, universelle, absolue, inconditionnelle, dont elle réalisait à présent à. quel point elle en avait été privée depuis la mort de sa mère, ou était-ce cette odeur de sauge, de cannelle et d'ambre, qui était, à n'en pas douter, exactement celle de sa mère, sa vraie mère, dans sa vraie vie, elle n'aurait su le dire exactement, mais elle se sentit envahie d'un incroyable sentiment de plénitude et de confiance.
Comblée. Elle était comblée.
Et elle savait, elle avait la certitude qu'elle ne manquerait plus jamais de rien, maintenant qu'elle avait goûté à cette fabuleuse profusion.
Lentement, imperceptiblement, cette étreinte bienfaisante se desserra et Théo posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis si longtemps :
– Mais qui sont-ils ? Qui sont ces monstres ? Que veulent-ils exactement ?
La Reine la regarda avec un sourire sombre.
– C'est donc bien vrai ? Tu as tout oublié ?
Et devant l'expression gênée de Théo et sa confusion, elle continua :
– Ils sont venus d'on ne sait où. Peut-être que quelque chose, un événement, ou quelqu'un, les a introduits dans notre Monde. Peut-être au contraire étaient-ils déjà ici depuis toujours, tapis dans des replis obscurs de notre Monde. Ils sont friands de légendes. Et c'est vrai que nos bardes sont les meilleurs. Notre Peuple se décline en milliers de chants et de gestes, qui peuvent vous arracher des larmes ou même vous aliter par affliction durant de nombreux jours. Nos Sagas sont si riches que leur renommée a dû traverser l'au-delà du Tanaga. On les dit de l'Obscur. Est-ce à dire qu'ils viennent du Monde des Morts ? Est-ce alors l'un de nos héros qui les a guidés jusqu'à nous en chantant ses propres exploits et aventures ? Nul ne le sait mais leur attaque fut à la fois soudaine et dévastatrice. Avant leur arrivée, nous avions le Verbe Unique. As-tu entendu parler du Verbe Unique ?
Théo hocha la tête. Oui, elle en avait entendu parler, bien sûr, même si elle n'avait pas du tout compris de quoi il s'agissait.
– Ils sont arrivés un jour de grande réjouissance. Ils n'ont pas tout de suite montré leur vrai visage et devant leur curiosité, leur intérêt, nous avons cru leurs paroles de conciliation. Ils désiraient s'inspirer de notre harmonie, disaient-ils, de nos lois, afin de vivre en paix eux aussi. Ils se plaignaient de n'avoir développé que l'art de la guerre, dans leurs contrées lointaines . Que le temps et le talent leur avaient toujours fait défaut pour développer les autres arts. Chants, ballades, danses, poésie, musique, gestes... Ils désiraient nous entendre, se faire aider. Tanaga est un monde accueillant, sans malice. Nous étions prêts pour une attaque d'ennemis féroces annoncés de tout temps par notre Prophétie, mais nous n'avions pas prévu que le danger prendrait l'aspect de visages amicaux. Nous leur avons ouvert nos portes. Ils sont entrés dans nos maisons, ils ont festoyé à nos banquets. Et chaque fois qu'un barde faisait vibrer l'assistance, leurs yeux brillaient de convoitise. Mais nous n'avons pas su interpréter les signes, malgré les avertissements du Clairvoyant. Il nous a dit. Et tout ce qu'il avait dit fut accompli.
» La Tour. Ils ont sorti les armes dans Torr. Torr del Bab. C'était la plus haute, la plus belle, la plus glorieuse. Elle s'étirait vers le ciel en une longue et paresseuse spirale d'or, crénelée, sculptée d'arabesques gracieuses comme de fines dentelles de tulle.
» Ils se sont levés à la fin du festin, ils ont sorti leur attirail de destruction et ils ont tout massacré. Hommes, femmes et enfants. Mais le pire, ils l'ont réservé à nos musiciens, nos bardes et nos poètes. Ils les ont décervelés. Depuis, nos chantres errent lamentablement dans des espaces limbaires où nous pouvons quelquefois les apercevoir. Ils n'ont plus de mémoire. Ils n'ont plus de connaissance. Ils n'ont plus de savoir. Ils n'ont plus d'imaginaire. Ils n'ont plus de Parole. Ils sont vidés de toute substance. Ils n'ont même plus de noms.
» Et ce jour-là, quand nos guerriers ont réussi à repousser leur armée, aidés en cela par leur découverte que certains de leurs chants sacrés, ceux qui parlaient d'amour, ceux qui unissaient leurs énergies vitales de solidarité, affaiblissaient les Écorcheurs, nous avons pu constater les conséquences de ce traître affrontement.
» Devant le changement qui s'était opéré dans nos rangs, touchant les plus glorieux d'entre nous, notre stupéfaction fut douloureuse. De nos bouches sortaient des propos désarticulés, malhabiles à formuler une pensée cohérente ou subtile. Nous ne nous comprenions plus les uns les autres. C'est ainsi que chaos, désarroi et confusion ont envahi nos vies. Et que la guerre a commencé.
– Je ne comprends pas.
– Ils nous ont pris le Verbe, Arodœht. Le Verbe Unique. Nous ne parlons plus la même langue.
– Comment, mais pourtant, là... Je vous comprends...
– Oui. Certains lieux sont encore épargnés. Ils n'ont pas encore tout infecté. La Galerie de mon Trône est protégée par des sortilèges puissants, mais je ne sais combien de temps ils dureront. Ici, nous parlons encore le Langage Universel. Et tu peux me comprendre, d'où que tu viennes.
– La Galerie du Plenum aussi ?
– Oui. La Galerie du Plenum aussi. C'est une salle spéciale, aménagée par le Clairvoyant durant toute cette période où il nous mettait en garde et où personne ne l'écoutait. Il en a fait une forteresse imprenable, dans laquelle seuls lui, moi, les Cinq Pèlerins et toute personne qui nous accompagne pouvons pénétrer. Là, le Verbe Unique peut encore exercer sa magie. Mais il est d'ores et déjà perdu pour mon royaume tout entier.
Un fracas extérieur les rappela à la réalité et brusquement un groupe d'hommes bruyants, affairés, anxieux firent irruption dans la pièce.
– Ah ? s'écria la Reine, s'éloignant vivement de Théo. Vous voilà ? Où étiez-vous donc ? Comment mon royaume pourrait-il s'administrer sans ses ministres ?
Ils posèrent tous un genou en terre devant elle et une fois relevés se mirent à parler tous en même temps, ignorant la présence de Théo et Nalyd.
Ils portaient de longues robes blanches lumineuses, dont le scintillement pouvait être éblouissant lorsqu'ils passaient devant la clarté de la fenêtre. Leurs cheveux étaient tirés en arrière, dressés le plus haut possible, en des sortes de chignons gominés, puis se répandaient au centre de leur dos librement. Leurs visages imberbes reflétaient une farouche détermination.
L'un d'eux caressait distraitement le front de Zerda, qui, étrangement, se laissait faire sans protester, attentif surtout à rester loin de Lully, qui l'épiait entre ses paupières entrouvertes, comme un lion guette une proie. Nalyd expliqua à Théo :
– C'est Corda. Il parle aux animaux. Ils sont en sa possession dès lors qu'ils croisent son regard.
Et devant l'indignation qui se peignait sur le visage de Théo, il ajouta :
– Ne t'inquiète pas, c'est un homme bon, il ne lui fera aucun mal.
L'homme se tourna vers Théo, étonné :
– Pourquoi toutes ces explications ? Tu ne me reconnais pas, Arodœht ?
Encore une fois, ce fut Nalyd qui tira Théo d'affaire :
– Elle n'est pas la même. Je l'ai ramenée d'un Monde Nouveau, d'un autre temps.
– Mais...
– Oui, il s'agit bien d'Arodœht. Mais elle a perdu la mémoire de notre monde.
Ils se tournèrent tous vers lui, avides d'en savoir plus.
– Parle, Nalyd. Que sais-tu exactement ? Que va devenir notre Monde ? Et notre Reine ? Et nos ennemis ? Et notre peuple ?
Nalyd baissa la tête sous le poids du triste destin de son peuple. Il ne savait quoi répondre.
– Je ne peux rien dire, murmura-t-il. Ma présence ici avec elle signifie peut-être que le cours du destin va s'inverser. Nul ne peut le dire.
– Tais-toi, s'écria soudain Théo, revenant à ce qu'elle savait. L'Inspirée m'a dit qu'il fallait que je n'aie de contact avec personne dans le Monde Perdu. Sinon, je risque de ne pas pouvoir revenir. Hein, tu l'as dit ? cria-t-elle en direction du Grand Chat aux pieds de la Reine, qui ne daigna même pas tourner la tête vers elle.
– Le Monde Perdu ? s'exclamèrent les ministres. Quel Monde Perdu ?
Affolés, tous se mirent à parler en même temps et la Reine se tourna de nouveau vers la fenêtre, désabusée.
– De quel Monde Perdu parle-t-elle ? Notre Monde ? Pourquoi l'appelle-t-elle le Monde Perdu ? C'est le Tanaga. Celui qui détient savoir, connaissance et puits de science. Il ne peut se perdre.
Bizarrement, depuis que Théo avait parlé, plus personne ne la regardait en face, ni ne s'adressait à elle, comme s'ils craignaient les mauvaises nouvelles qu'elle pourrait apporter de là d'où elle venait.
– Nalyd, où est ton maître ? demanda soudain Corda.
– Je l'ignore. Nous avons croisé son image dans la Galerie du Plenum.
– La Galerie du Plenum ? Vous y êtes entrés ?
– Puisque je vous dis qu'elle est l'un des Cinq !
Alors seulement leurs regards se tournèrent lentement vers elle et ils l'observèrent sans rien dire durant un long moment.
Puis Corda s'adressa à elle :
– Ainsi tu as réussi tes épreuves, Arodœht ? Félicitations. Je regrette que nous soyons en temps de guerre, tu n'auras pas ta fête d'adoubement.
La Reine se retourna vers elle et elle considéra avec tristesse les habits souillés de Théo :
– Son adoubement a eu lieu par la force et le sang. Elle aura brûlé les étapes.
– Tu peux être fière d'elle, ma Reine. Elle est digne de ton sang de guerrière des Lumières.
– Oui, répondit la Reine simplement.
Puis elle se tourna vers les ministres et leur demanda :
– Voilà ma décision : vous emporterez avec vous les biens les plus précieux du royaume. Nos Livres sacrés avec les gestes et chants du Tanaga, les Lois des Lumières, les moyens de les transmettre à nos descendants. Vous les mettrez en sûreté, dans les Puits de Sciences et les Tertres de l'Imaginaire. Vous les encerclerez de liens invisibles, afin qu'ils ne se perdent jamais.
– Et toi, ma Reine ?
– Il est temps que je reparte au combat. Je dois maintenant aller affronter nos ennemis et défendre mon royaume.
Elle frappa dans ses mains tandis que, affolés, les ministres s'étaient remis à parler tous en même temps.
– Non. Impossible. Ma Reine, tu ne peux aller te battre ! Ils dévorent nos esprits lorsqu'ils ne nous anéantissent pas tout bonnement. Tes sujets errent sans but et sans substance, vidés de toute quintessence. Tu ne peux pas y retourner.
Deux soldats étaient entrés et ils aidaient la Reine à revêtir une étincelante armure d'argent après lui avoir ôté sa robe de douce laine. Ils approchèrent une coupe remplie d'un liquide bleu dont elle s'enduit la peau du visage et des bras.
Un épais silence régnait dans la pièce. Les conseillers baissaient le front avec respect.
Les soldats parèrent également pour le combat le Grand Chat qui s'était relevé et qui piaffait en feulant, excité par l'approche d'une bataille.
Quand ils furent prêts tous les deux, la Reine grimpa sur le dos de Lully. Pour finir, elle se saisit d'un casque de bronze surmonté de l'effigie d'un soleil aux rayons pointus qui la rehaussait de plusieurs centimètres et avant de le coiffer, elle se tourna vers les personnes présentes :
– La nuit sera longue et décisive. Si mon royaume doit sombrer, je sombrerai avec lui. La mort ne me fait pas peur.
– Attendez ? s'écria Théo. Je suis là pour quoi faire, moi, alors ? À quoi ça sert si je ne peux pas empêcher le massacre ?
– Où sont tes compagnons ? Où sont les Pèlerins Glorieux ? Où est ton armure de guerrière ? Où est le Clairvoyant, avec le Grand Secret ? Seule, sans armure, tu ne m'es d'aucun secours...
Et devant son assemblée impuissante, la Reine sortit de la salle opulente qui l'avait abritée jusque-là, chevauchant son félin destrier, qui se propulsait d'un pas vif et musclé pour se jeter dans la mêlée.
Théo, désespérée, s'exclama :
– Nalyd, aide-moi. Où sont mes compagnons ? Je veux combattre.
– Je ne sais pas..., murmura Nalyd. Tu es toi et tu ne l'es pas. Peux-tu te mêler à tes compagnons alors que tu viens d'un autre temps ?
– Mais où suis-je, moi ? Je ne peux être deux. Si je suis ici, avec toi, c'est que je suis Arodœht. La preuve en est de Luz.
Un moment de confusion avait suivi la sortie de la Reine. Les ministres allaient et venaient avec les biens du royaume qu'ils emportaient dans de longs couloirs tortueux.
Un Pélerin en tenue de combat, qui tenait son heaume emplumé sous le bras, entra alors en coup de vent. Comme la Reine, il avait le visage cuivré mais plus clair et de longs cheveux noirs, vigoureux et brillants qui couvraient ses épaules. Il était très grand et de corpulence solide.
Apercevant Théo, il s'écria, soulagé
– Arodœht ? Enfin te voilà ? Nous te cherchons partout. Newo nous a fait appeler. Nous devons monter en haut du donjon unir nos forces dans le Verbe avant d'aller combattre.
Théo, intimidée d'être, pour la première fois, en face de l'un de ses amis Guerriers, en bégayait de trouble.
– Œil de Fauc... Heu...
Elle réfléchit un instant, recherchant le prénom d'Oeil de Faucon dans la vie réelle, afin de pouvoir l'inverser, comme pour elle-même. Soudain, elle songea à sa bague d'eau, qu'elle effleura doucement. Ruben. Il s'appelle Ruben, pensa-t-elle.
– Ruben ? heu... Nebur ? demanda-t-elle avec hésitation.
– Oui, c'est moi, allons ! À quoi tu joues ? Viens ! Confondant les Espaces et les Temps, les Mondes et les Lieux, Théo, surexcitée, sentait enfin son cœur se mettre à battre de plaisir, comme si quelque chose en elle avait retrouvé son unité. Elle ne chercha pas à comprendre et courut derrière le Pèlerin qui lui avait parlé et en qui elle avait reconnu Œil de Faucon.
Nalyd et Zerda étaient à ses trousses. Ils grimpèrent à sa suite un escalier taillé dans d'épais blocs de pierre, escarpé et rudimentaire.
Par-dessus son épaule, Nebur lui lâcha quelque chose qui ressemblait à :
-    Sed kiam kusi cia hobregon ? Kuri sraubo hobregon hev kaj almkunigi dorio rouhantelezh.
Et dans un sourire moqueur, il ajouta :
– Kaj tucivi, haladzi Écorzuirs.
Et il s'engouffra dans une porte dérobée.
Décontenancée, coupée dans son élan, Théo se tourna vers Nalyd :
– Qu'est-ce qu'il a dit ?
Nalyd, dans un français laborieux et un anglais qu'il tentait de simplifier, lui traduisit ce qu'avait dit Ruben :
– Il a dit : « Mais où est ton armure ? Cours vite à la salle d'armes. Et rejoins-moi sur le toit du royaume, en haut du donjon sud. »
– C'est tout ? Ça m'a semblé plus long. Il n'a pas rajouté quelque chose après ? Il a hésité...
Nalyd éclata de rire.
– Oui, décidément, rien ne t'échappe ? Il a rajouté : « Et lave-toi, tu pues l’Écorcheur. »
Vexée, Théo renifla ses vêtements de plus près, mais elle savait bien qu'en effet son odeur devait être répugnante.
– Il est marrant, lui ! Où est-ce que je vais me laver, moi, maintenant ? Je ne peux pas rejoindre le lac, il est infesté d’Écorcheurs, je suppose ?
Avec honte, elle songeait que la Reine l'avait serrée dans ses bras alors qu'elle empestait la mort et la charogne !
– Oui. Et la fontaine de la grande place aussi. Peut-être dans les cuisines nous trouverons des bassines. Tu pourras faire une petite toilette.
Et il retourna un peu sur ses pas pour la conduire dans une immense salle occupée, sur tout un pan de mur, par une vaste cheminée où pendaient des chaudrons. Aucune vie n'animait cette superbe cuisine.
Les chaudrons étaient vides, les placards ouverts et saccagés, les tables renversées, le feu éteint. Et il n'y avait personne. Du moins c'est ce qu'il paraissait.
Car au moment où Théo se rapprocha d'une bassine de laiton posée à terre dans laquelle il lui semblait avoir vu un fond d'eau, quelque chose bougea sur sa droite.
Elle tourna vivement la tête, son épée brandie des deux mains, pour n'apercevoir que le vide.
Mon imagination me joue des tours, bougonna-t-elle en secouant la tête.
– Oh, non ! lui répondit Nalyd, amusé. Ils sont encore là ? Je me disais bien aussi ! Des Korrs, abandonner leurs cuisines ? Ça ne s'est jamais vu ! Ce que tu vois là n'est que l'apparence de la dévastation. Nos Korrs sont forts, très forts, une sorte de protection et d'illusion. Ils ont protégé nos vivres en donnant à leur cuisine l'aspect du vide, du rien, du saccage. Tu ne vois pas, tu ne peux pas voir, moi non plus d'ailleurs, mais tous sont là, pas loin, prêts à nourrir nos soldats chaque fois qu'il en est besoin.
– De quoi tu parles ?
– De nos esprits de la nourriture. Les Korrs. Ce sont eux qui assurent festins et banquets, victuailles et réserves pour les temps difficiles, approvisionnement de nos armées. Ils possèdent également le secret de l'eau, qu'ils peuvent solidifier du regard afin de la faire parler. Ils connaissent les bienfaits des simples et soignent blessés et malades. Car comme l'a dit le célèbre mage Sklaerr, qui était lui aussi un Korr : « Que la nourriture soit ton médicament et ton médicament ta nourriture ! »
Il n'eut pas tôt fait de prononcer ces mots qu'un petit être grassouillet et malicieux sortait de dessous un panier renversé, tandis qu'un autre s'extrayait d'un tas de nappes et ainsi, lentement, apparut sous les yeux éberlués de Théo tout un minuscule peuple affable et plaisant, souriant et malicieux aux allures de nains de jardin.
Nalyd s'inclina avec respect devant eux, car ils étaient le cœur de la survie et emplis de Grande Science.
Les Korrs s'approchèrent avec curiosité de Théo.
Ils se mirent à parler tous ensemble, mais leurs propos étaient incompréhensibles. Leurs regards courroucés traduisaient leur désarroi devant cette impossibilité à communiquer entre eux.
– Voilà le résultat de l’invasion de Torr del Bab, murmura tristement Nalyd. Nous ne pouvons plus les comprendre. Combien de temps le Peuple Glorieux mettra-t-il pour retrouver le langage universel ?
Théo, amusée par les Korrs, ne voulait cependant pas rire ouvertement pour ne pas s'en faire des ennemis et c'est avec politesse qu'elle leur demanda, à l'aide de gestes, si elle pouvait utiliser l'eau de la bassine pour se laver.
Ils se mirent à rire en se pinçant le nez et en la désignant.
– Bon, ça va ! J'ai compris que je pue !
Leurs moqueries s'accompagnèrent cependant d'action efficace car en quelques secondes Théo se retrouva devant une bassine aussi grande qu'une baignoire qu'ils remplirent d'une eau douce, tiède et parfumée, jaillissant d'un seau que l'un d'eux tenait penché au-dessus du bain improvisé, sans que l'on puisse voir d'où venait l'alimentation de cette eau. On aurait dit que ce seau ne pouvait jamais se vider.
Des pétales de fleurs d'églantine et de sauge, des feuilles de goménol et des écorces de néroli séchées colorèrent le bain et Théo s'y plongea avec délices.
Elle avait enlevé ses habits pour se laver, mais gardé teeshirt et slip car la présence de Nalyd, surtout, la gênait.
Quand elle se sentit débarrassée de tous les miasmes fétides qui l'avaient recouverte, elle sortit de son bain et se retrouva enveloppée dans un immense drap.
– Tu sais où est la salle d'armes, toi ? demanda-t-elle à Nalyd.
– Suis-moi, lui répondit-il. L'heure n'est plus aux questions.
Et ils quittèrent avec empressement la cuisine, en saluant très bas leurs hôtes.

C’était Hinan, le chapitre 10 de TANAGA - Saison 2 – Torfed
© Alice Quinn - tous droits réservés – 2016

Rendez-vous mercredi pour le chapitre 11 de la Saison 2 de TANAGA !

J’ai voulu retrouver avec ce roman d’héroïc fantasy la joie de l’écriture de feuilletons, qui m’a toujours fascinée. J’espère que vous partagerez cette passion avec moi.
Dans un premier temps, 2 tomes seront donc ainsi déclinés chapitre par chapitre, gratuitement, en ligne, le temps qu’il faudra, à raison de 2 chapitres par semaine, les mercredis et les samedis, à 10 heures.
Si des fautes, des incohérences ou des coquilles se sont glissées à mon insu dans le texte, je vous serais reconnaissante de m’en informer.
Vous pourrez trouver la saison 1, Les écorcheurs, sur Amazon.fr le 27 juillet 2016
Pour la saison 2, Torfed, ce sera le 27 Aout 2016.
Vos remarques et retours me permettront de corriger ces détails avant la sortie.
Merci de votre aide et participation.

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Illustration couverture par Alex Tuis
Graphisme couverture réalisée par Kouvertures.com

Un chapitre sympathique, avec quelques maladresses et lourdeurs qu'une bonne relecture corrigera :-)

Publié le 04 Décembre 2016