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Le 04 avr 2017

Ces étrangers qui écrivent en Francais

Cioran en traduisant Mallarmé, cherche la maîtrise absolue de la langue. Celle qui ne trahit pas la pensée, celle qui sublime la nuance. Quand il travaille sans répit son "Précis de décomposition", c’est pour rivaliser, dit-il, avec les indigènes. Rivaliser avec les indigènes, les dépasser, se dépasser, dire "là" où l’on ne vous attend pas. C’est tout le piment et le danger de ne pas écrire dans sa langue maternelle.
Choisir le français pour écrire ses livres. Ici Ionesco pour Rhinocéros.Choisir le français pour écrire ses livres. Ici Ionesco pour Rhinocéros.

Choisir la langue francaise pour écrire ses romans, ses biographies, ses essais

Les auteurs étrangers qui écrivent en francais sont souvent des auteurs écartés de leur patrie, par conviction, par nécessité (l’exil) ; mais aussi par passion (d’un auteur francais). La traduction est souvent aussi l’une des passerelles pour y accéder.
C’est paradoxalement le plus grand bonheur, le plus grand honneur qui pouvait arriver à la littérature française que d’accueillir ces auteurs de tous horizons. Une reconnaissance pour la langue francaise, une fierté culturelle.
Qui ne revendiquerait pas l’espagnol Jorge Semprun, le russe Andreï Makine, l’irlandais Samuel Beckett, le chinois Dai Sijie, le tchèque Milan Kundera comme le ciment constitutif des monuments littéraires de la langue francaise.

Pourquoi écrire en Français ?

Quand on voyage à travers les langues, chacune a ses raideurs, ses ouvertures et ses nuances. L’écrivain Anna Moï fait remarquer qu’en Vietnamien, une femme se dit « petite sœur ». Une nuance, par exemple peu appropriée à une kougar contemporaine !
Plus encore que les conformismes, c’est la prison dans laquelle une langue vous enferme, qui limite le mode d’expression de certains auteurs. Car nos langues maternelles nous cloisonnent parfois dans un mode de réflexion, des réflexes culturels qui étriquent les champs de la création.
L’Italien Carlo Lansiti déclare : "la langue française ne m'est plus étrangère, elle me donne le sentiment de pouvoir inventer mon existence.".
Cela prend du sens quand on réalise qu’au-delà d’un mot, d’une expression, l'apprentissage pour une langue à l’âge adulte passe parfois davantage par les sentiments, les associations, les émotions, les effets qu‘elles produisent, qu'à leur sens élémentaire.

Ecrire dans une langue étrangère, écrire dans une langue exploratoire

Sans doute, écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle donne une licence, une liberté d ‘expression qui pousse parfois l’écrivain dans des contrées exploratoires inconnues et expérimentales. Car l’académisme sera moins sévère avec un étranger, les réflexes de convention moins prégnants. La mise à distance entre l’écrit et l’auteur, lève à la fois des inhibitions mais interdit des circonvolutions et des coquetteries littéraires souvent inutiles

Construire la culture, les cultures par la langue francaise

Le parfait bilinguisme pose le choix de la langue d’écriture. C’est alors bien sûr la proximité avec la littérature du pays qui prédomine. Ainsi Jonathan Little, auteur des Bienveillantes, Prix Goncourt, est écrit en Français.  Tout simplement parce que « sa culture est issue de cette nation » déclare-t-il.
Nancy Huston, Milan Kundera, Albert Memmi, Julia Kristeva, Amin Maalouf, Andreï Makine, Tierno Monénembo, Jean-Philippe Toussaint, Tahar Ben Jelloun  sont les plus connus et les plus représentatifs de la conquête de la langue française par les grands auteurs étrangers, mais une nouvelle génération suit… Salima Aït Mohamed, WeiWei, Aki Shimazaki, Akira Mazubayashi, Pia Petersen, Brina Svit.
Loin d’enterrer nos écrivains « nationaux », c’est un stimuli formidable pour le redéploiement de la culture française. Comment ne pas conclure avec l'universitaire américain David I. Grossvogel, auteur d’un roman sur Proust qui déclare : « Mon attachement à la langue française est comme l'amour de celui qui ne possédera jamais pleinement ce qu'il aime », souligne-t-il. 

Quel hommage !

Christophe Lucius

Dans ma vie professionnelle, j'ai beaucoup parlé et écrit anglais, juste pour communiquer avec mes fournisseurs et clients. L'anglais va au plus direct, il n'y a pas de contours, moins de délicatesse que dans notre belle langue. C'est en quelque sorte du "petit nègre". Désolé pour l'allusion. Même si je ne suis pas un « littéraire » à proprement parlé, j’ai adoré Villon, apprécié Hugo, Balzac et Camus, lu les pensées de Socrate par Platon, Voltaire et Rousseau, subi Maupassant et détesté Montesquieu et Montherlant. C’était le minimum syndical pour ne pas être complètement illettré.
Je suis absolument choqué que les médias n'utilisent plus notre langue pour nommer de nouvelles méthodes et donner un coup de jeune aux anciennes: "punchline", "brain storming", "burn-out", "speed dating", j'en passe et des meilleurs, sont même référencés dans les dictionnaires français. Honte à nos soi-disant lettrés garant de notre langue ! Les journalistes, notamment, qui nous commentent la morale politique à longueur de journée, feraient bien de parler et écrire en français. Hors sujet, ici, par rapport aux étrangers écrivant en français ? Je ne pense pas. Que deviendra l'écriture des futurs romanciers français dans les dix ans à venir avec une génération qui aura été biberonné avec ce mal-parler ? Nous même sommes déjà contaminés. J'ai mal à mon français.
Et si c’était les étrangers justement qui devaient sauver notre langue ?

Publié le 09 Avril 2017

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ces quelques lignes d'Andréi Makine lors d'une interview au Figaro : «Cette langue, je l'ai entendue dès mon enfance, dans ma lointaine Sibérie. Elle venait de la bouche de ma grand-mère, d'origine française. Le français m'a toujours baigné et a encouragé, stimulé mon amour pour la littérature de votre pays. Je considère, à juste titre, le français comme la langue «grand-maternelle».

C'est également un superbe hommage !

Publié le 04 Avril 2017

Cioran disait “On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.”

Publié le 04 Avril 2017