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Le 19 avr 2017

Le roman peut-il laisser champ libre à toutes les confessions ?

Un témoignage, un roman biographique, une biographie romancée, une autofiction ? Comment raconter sa vie, sa vérité, ses secrets de famille en préservant sa propre intimité et celle de ses proches. Raconter sa propre histoire, c'est utile et vital pour se convaincre et comprendre d'abord soi-même de ce que l'on vit. C'est aussi une transmission. Une transmission qui, au-delà de la littérature, permet de délivrer un message universel, utile à tous. Armonia Zyra raconte.
Peut-on écrire tout ce que l'on sait ?Peut-on écrire tout ce que l'on sait ?

Après avoir rédigé et achevé le récit autobiographique intitulé Je suis une poupée gigogne, je me suis lancée dans l'écriture d'un roman dont je réserve bien entendu la primeur à monBestSeller lorsqu'il sera abouti. 

Mon propos ici est de répondre, en partant d'un cas bien spécifique, à la question suivante :

Peut-on tout raconter dans un roman lorsque l'histoire en question évoque des faits réels qui ont trait à une famille ayant réellement existée, en l'occurrence la mienne ? 

En effet, au cours de mon parcours, en discutant avec mes proches, en décortiquant ce qui avait été mon passé et en le réécrivant à l'aune de ma toute nouvelle identité, j'ai découvert de façon empirique, combien mon histoire familiale pouvait avoir eu une influence sur mon développement personnel et la découverte tardive de ce qui allait devenir un nouvel eldorado : être la femme qui avait, depuis toute jeune, été en moi mais que j'avais déniée, refoulée au point de ne plus pouvoir vivre normalement, m'épanouir, au point de ressentir des souffrances psychologiques autant que physiques intolérables. Parmi les données de cette histoire familiale, il y en a une dont je ne pouvais soupçonner consciemment l'existence puisque c'était un lourd secret bien gardé, entretenu afin que le moins de personnes possible de ma famille ne soient au courant : je veux parler du comportement incestueux de mon grand-père paternel auquel j'ai fait allusion dans ce récit autobiographique.

Je ne peux sérieusement plus écrire un livre qui aurait pour vocation de raconter cette histoire sordide car tous les témoins directs sont décédés.

Je n'ai donc plus aucune possibilité de recueillir leurs témoignages et je ne peux que constater l'absence de ressources documentaires (lettres, journaux intimes...) hormis celles qui ont trait au contexte historique, social et politique de l'époque. Je me suis également posé une question morale. Avais-je le droit de briser le mur du silence qui s'était construit autour de cet épisode de l'histoire familiale et ainsi mettre en cause l'intégrité psychologique des descendants de ce parent éloigné qui comme moi, avant que ma cousine ne me révélât ce crime ‒ car il s'agit bien d'un crime au même titre que le viol ou l'assassinat – ignoraient et ignorent sans doute encore pour certains d'entre eux que l'un de leur ascendant était un pervers. Je ne pouvais pas prendre cette responsabilité d'autant que je n'avais pas été une victime directe de ce personnage et que donc je n'avais rien à prouver ni à réparer même si cet acte odieux avait eu des conséquences certaines sur les pratiques éducatives de mes parents, l'ambiance familiale, le maintien d'une absence total de discussions sur certains sujets comme la sexualité par exemple. Avais-je également de droit moral de faire subir à certains membres de ma famille ce que j'avais moi-même subi avec la soudaine divulgation de la pédophilie de mon grand-père paternel. Évidemment non, d'autant plus que le délai de prescription qui est maintenant de vingt ans pour les crimes de pédophilie était largement dépassé puisque ces faits avaient eu lieu avant la Seconde Guerre Mondiale.

Cela dit, si je me suis lancée dans ce projet littéraire exigeant, c'était dans un premier temps pour mieux affronter et dépasser mes démons intérieurs et ensuite tenter de répondre à un certain nombre de questions essentielles.

En effet pour qu'un fait aussi horrible soit maintenu sur trois voire quatre générations dans le secret le plus absolu, il fallait nécessairement que ceux qui en étaient les dépositaires s’astreignirent à une discipline de fer vis à vis de leurs proches et vivent avec cette vérité. Je ne parle pas ici de la ou les victimes ‒ je ne sais pas vraiment combien il y en eu exactement - car toutes celles et tous ceux qui ont eu à subir ce genre d'agissements savent bien que le travail de résilience pour s'en remettre et surtout en parler est extrêmement long ‒ mais de celles et de ceux qui sachant la vérité n'ont rien dit aux personnes directement concernées. Plus précisément, ma mère connaissait la vérité sur les agissements de son beau-père car sa fille, ma tante, lui avait révélé les attouchements et les viols qu'elle avait eu à subir. Or ma mère fit le choix, peut-être en concertation avec ma tante, de garder le silence et de ne rien dire à mon père. Pire encore, ma grand-mère apprenant la vérité sur les actes de son mari sur sa fille avait maintenu également un silence de plomb allant jusqu'à mettre en doute la parole de sa fille qui avait confirmé la véracité de ces révélations.

La première problématique à laquelle je suis confrontée est donc de comprendre et de décortiquer les conséquences de cette omerta familiale

car il aurait été étonnant que cela n'ait pas d'incidences sur les relations entre les protagonistes de cette histoire et sur leurs descendants, autrement dit leurs enfants dont je fais partie.

La deuxième problématique est celle de la transmission.

J'ai commencé à faire de terribles cauchemars, qui ont émaillé toute ma vie jusqu'au début de ma transition, vers l'âge de six ou sept ans. Pouvait-il y avoir un lien entre les abus commis par mon grand père sur sa petite fille, probablement dans le secret de la chambre parentale et mes terreurs nocturnes ? Je remarquais que mon fils a eu à peu près les même cauchemars et à peu de choses près au même âge. Dans un ouvrage fort intéressant intitulé : Aie, mes aïeux aux éditions La Méridienne, son auteur, Anne Ancelin Schützenberger, a constaté qu'il est fréquent de voire apparaître des cauchemars terrifiants chez certains petits-enfants de déportés, résistants, nazis et même chez des descendants de vivants traumatisés par un passé trop lourd. Dès lors, l'origine de cette répétition traumatique ne provenait-elle pas d'un traumatisme en quelque sorte originel qui, à force de ne pas être dit, explicité, relativisé voir condamné, s'était transmis de générations en générations jusqu'à moi et même jusqu'à mon fils. D'après l'auteure de cet ouvrage sérieux et excessivement bien documenté, personne ne sait vraiment comment se transmettent ces non-dits, mais elle a pu constater grâce à des études cliniques très poussées et plus précisément en reconstruisant ce que l'auteur appelle des « génosociogrammes », que ces traumatismes se transmettent bien de générations en générations. En d'autres termes, y avait-il un lien transgénérationnel entre le crime non-dit de mon grand-père, le silence assourdissant de ma mère et de mon père sur les questions de sexualité et de genre qui, sans avoir de lien direct avec cette histoire familiale, me taraudaient et la dénégation, le refoulement de ma nature profonde que je n'ai pu laisser s'exprimer, s'épanouir et se réaliser qu'à l'aube de mes cinquante ans.

Comme je ne pouvais reconstruire l'historiographie familiale,

car j'avais trop peu d'éléments fiables et parce que ce travail, je l'ai évoqué plus haut, aurait été moralement très indélicat vis à vis de ma famille, je pouvais peut-être mettre des mots, des ressentis, des images, des personnages imaginés sur cette histoire au travers d'une œuvre de fiction et ainsi prendre le recul nécessaire afin de nommer, comprendre, reconstituer une trame, une logique mémorielle et historique dans laquelle je puisse me reconnaître et régler un certain nombre de comptes avec la nature de ces traumatismes passés, ces souffrances qui m'empêchèrent de vivre.

Mais partant de là, quel peut être l'intérêt d'une telle construction narrative ?

Pour moi cela ne fait aucun doute puisqu'elle est un élément de mon travail de résilience. Mais pour les autres, mes éventuels lecteurs, agirait-elle sur la façon dont ils perçoivent leur propre histoire ? Pour qu’elle ait un intérêt pour tous, il faudrait qu'elle parle à tous donc, quelle soit vraie pour tous. Or, peut-on dire que cette reconstitution qui prend comme base un fait divers réel mais dont les lieux, les personnages, les situations sont imaginés est vrai pour tous dans la mesure où elle revêtirait une signification sociologique, historique, psychologique incontestable ? En d'autres termes, ce roman peut-il être considéré comme plus vrai que la réalité car il transcenderait cette réalité par la fiction ? La description de cette réalité fictionnelle est-elle plus vraie que la réalité véritable justement parce que elle est fictionnelle, universelle. N'est-ce pas la définition même du lien entre roman et réalité, du mentir vrai cher à Aragon ?

S'il n'en était pas ainsi comment expliquer que parfois lorsque nous lisons un roman, il nous tombe des mains, non pas parce qu'il ne nous intéresse pas mais, parce qu'il nous parle, nous émeut si intensément que nous sommes obligés d'arrêter de lire pour entrer en nous-même, comme si nous avions vécu nous-même ce que nous sommes en train de lire, comme si nous lisions nos propres souvenirs, sentiments, comme si nous nous reconnaissions dans ce roman au point qu'il deviendrait alors le roman de notre propre histoire ou de celle de notre famille. Il acquiert alors une réalité au-delà de la réalité qu'il raconte, une réalité qui est la réalité de toutes et de tous, une réalité signifiante, édifiante, essentielle.

On touche là à l'essence même de la création,

car l'artiste ou l'écrivain fait appel, intentionnellement ou non, à ce qu'il a au plus profond de son âme, de sa conscience, de sa sensibilité, de son histoire personnelle et/ou familiale. C'est en cela que son œuvre est universelle c'est à dire qu'elle parle à tous.

J'espère que le roman que je suis en train d'écrire pourra faire œuvre utile et nourrir la réflexion de chacun et chacune comme elle a nourri la mienne et ainsi apporter un peu de vérité dans une réalité qui, bien souvent, en manque tant.

Armonia Zyra

Chère @Armonia Zyra.
Ne vous en faites donc pas. Il faut beaucoup tricher pour être proche du réel.
"Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité" Jean Cocteau.
Et si c'est beau, au final, vous en serez récompensée. Et vos lecteurs, eux, y trouveront toujours quelque chose à interpreter pour leur propre compte.
Bonne continuation. ChA

Publié le 21 Avril 2017

Bonjour Armonia Zyra,
Je ne suis pas un spécialiste de la résilience ou "l'art de naviguer dans les torrents" comme disait quelqu'un. Néanmoins, c'est le deuxième article que vous écrivez sur ce thème et il ne faut pas être psychologue pour comprendre que votre traumatisme vous pousse à un grand besoin de l'évacuer. "écrire c'est survivre" disait Victor Hugo après la mort de sa fille. Je crois que c'est la réponse que je vous donnerais : Ecrivez-le et qu'importe les témoignages. Dans votre for intérieur vous sentirez comment raconter, et votre fils vous remerciera de voir que vous vous êtes enfin libérée.
Bien vôtre,
Ivan

Publié le 21 Avril 2017

Chère @Armonia Zyra, tu me pardonneras je sais de ne pas être intervenu plus tôt (hier), tu en connais les raisons. J'aurais aimé être le premier à te féliciter pour ta démarche puisque j'étais dans la confidence de ton projet d'écriture. Je m'y mets donc à l'instant. Oui, je t'encourage à évacuer ce lourd secret de famille qui a eu des conséquences sur le déroulement de la vie de couple de tes parents, puis sur toi-même à n'en pas douter, et enfin sur ton fils. C'est ce qu'enseigne la psychogénéalogie : des maux, des maladies, des cauchemars récurrents sont la continuité de faits marquants dans la vie de nos ancêtres. Ce travail s'accomplit avec un thérapeute qui aide à découvrir les évènements du passé chez un, une ou des aïeux qui pourraient avoir une résonance avec nos problèmes. Ce travail de recherche, tu l'as accompli, tu l'as identifié : des faits précis, une omerta autour, pas suffisante cependant puisque le secret a fuité. D'ailleurs, combien de secrets le restent vraiment ? A part l'identité du "masque de fer" qui fait encore beaucoup couler d'encre. Il te reste à savoir pourquoi il s'est manifesté si cruellement et si dramatiquement en impactant ton existence. C'est je crois le point le plus important. Par quel mécanisme ce fait a-t-il perturbé ta nature ? Comment peux-tu contribuer à faire en sorte que la transmission soit stoppée ? Ton roman pourra utilement s'appuyer sur les théories successives et complémentaires développées par les célébrités connues sur les dynamiques inconscientes de la famille : Freud, Jung, Dolto, Anne Ancelin-Schützenberger que tu as citée. Nous allons nous voir sous peu à Paris, je suppose que le sujet de discussion est tout trouvé. Un gros travail en perspective, Armonia, car ce roman en partie fiction peut avoir un retentissement que tu ne mesures pas. Courage, patience et persévérance ! Prends ton temps, ton projet est génial, dans la continuité de Je suis une poupée gigogne. Amitiés. Michel

Publié le 20 Avril 2017

@Armonia Zyra
Bonjour et merci pour votre article sur un sujet si sensible, par lequel beaucoup se sentiront concernés. La plume peut effectivement tomber des mains au moment de se livrer au papier : que l'on ait vécu ou pas l'objet de nos cauchemars, c'est toujours soi-même que l'on met à nu dans un roman familial. L'écriture dans ce contexte est d'autant plus difficile que l'entourage vit dans la dénégation, et donc que la confiance des victimes et des témoins en eux-mêmes est mise en cause. Sans aller jusqu'au fléau abominable qui a frappé votre famille, il n'est pas rare, et j'ai pu le constater dans ma propre famille, que l'omertà s'installe face à une situation qui, en toute rationalité, devrait être rejetée. C'est typiquement le cas de ces femmes aveugles au comportement déviant et répété de leur mari, qui sont prêtes à le défendre envers et contre tout avec la meilleure foi du monde, et pour qui la souffrance de leur progéniture n'est que mensonge ou,au mieux, incompréhension de leur époux ou maladresse de sa part. Fascinante et mystérieuse psychologie !
Nous nous construisons autour de l'enfant que nous avons été ; partant, nous bâtissons aussi sur nos souffrances. L'important est de parvenir à les dépasser. La fiction peut être d'une grande aide non seulement pour transcender le caractère individuel de cette expérience, comme vous le soulignez dans votre tribune, mais aussi pour trouver le courage de coucher notre introspection sur le papier. Par votre témoignage, vous nous montrez que passés nos premiers atermoiements, l'écriture est notre alliée.
Au plaisir de bientôt vous lire, bien cordialement, MD.

Publié le 20 Avril 2017

Bonjour @Armonia Zyra et merci pour cette tribune qui touchera nombre de sensibilités écorchées. Il est effectivement délicat d'évoquer des éléments que l'on n'a pas vécus mais que l'on subit dans la répétition, d'être capable de les écrire avec le souci de la justesse du propos, le ménagement de susceptibilités issues de blessures irrémédiablement étouffées. C'est faire un puzzle de lave en éternelle fusion. Les secrets sont transmis, puisque l'on en est informé de façon plus ou moins incompléte et probablement déformé, mais toujours assortis d'un pacte de confidentialité qui se rompt à la mort d'un des protagonistes. Alors, tout comme vous, lorsque j'effectue une catharsis, j'utilise la fiction pour faire allusion à des morts ou des inconnus perdus de vue. En changeant les lieux, les âges, les époques, le doute est toujours possible. Cela a le triple avantage de pouvoir interpeller ceux qui en ressentent le besoin et seront dans l'empathie, d'inciter à une remise en question, de donner le courage qui manque à ceux qui se sentent démunis et seuls face à leurs démons. Ce qui compte, dans le fond, n'est pas d'incriminer les disparus mais d'évacuer les résidus de traumatismes. L'autofiction devient alors délestage et l'émaillage imaginaire déculpabilisation. Je vous souhaite courage et inspiration dans l'écriture de ce deuxième roman que je lirai dès sa mise en ligne ici. Merci, d'ailleurs, de nous en réserver la primeur. Belle journée. Michèle

Publié le 19 Avril 2017