Chronique
Le 24 aoû 2017

SIMPLIFIER, ÉPURER, CLARIFIER L'ECRITURE (2)

Elen Brig Koridwen illustre les manières dont on peut améliorer un texte. Pour ce, elle s’appuie sur des exemples tirés de la nouvelle traduction du best-seller « La Roue du Temps ». Une manière nouvelle d’apprendre en s’amusant sur un texte officiel et reconnu. Et surtout pas à ses dépens.
Quand les mots font désordres. Encore faut-il pouvoir les appeler...James...Quand les mots font désordres. Encore faut-il pouvoir les appeler...James...

1) LES ERREURS DE SENS LIÉES AU PARTICIPE PRÉSENT

Dans mon billet de la série « Pour ne pas se tromper » consacré au participe présent , je n’avais pas abordé toutes ses fonctions, notamment le cas où il marque un lien de cause à effet. Exemples :
« Il eut peur, ces hommes étant bien plus aguerris que lui. » (parce qu’ils sont plus aguerris, il a peur)
« Elle refusa de déjeuner, se sentant trop mal. » (parce qu’elle se sent mal, elle n’a pas faim).

Il faut toujours prendre garde, en employant le participe présent, à ce qu’il n’ait pas l’air de suggérer un tel lien de cause à effet, car cela risquerait d’altérer le sens de phrase.

« Moressin et Aldecain étaient encore pires, car ils brûlaient en permanence de haine, leur cruauté n’ayant pas de bornes. »
Ce n’est pas parce que leur cruauté n’a pas de bornes qu’ils brûlent de haine.
Mieux vaudrait écrire :« Moressin et Aldecain étaient encore pires, car ils brûlaient de haine en permanence ; leur cruauté n’avait pas de bornes. »

« Très grande, Moiraine lui arrivant à peine au menton, Merean (…) »
Ce n’est pas parce que Moiraine lui arrive à peine au menton que Merean est grande. Mieux vaudrait écrire :
« Très grande – Moiraine lui arrivait à peine au menton –, Merean (…) »

Vous remarquerez que supprimer le participe présent allège le style, en plus de supprimer une ambiguïté.

Cette dernière pourrait entraîner une vraie confusion. Exemple :
« Il était inquiet, n’étant pas encore arrivé ».
Était-il inquiet de n’être pas encore arrivé ? Non, l’auteur a seulement voulu dire « Il était inquiet, et la route était encore longue »… mais ça ne tombe pas sous le sens.
Dans certains cas, le malentendu peut être carrément préjudiciable à la compréhension de l’intrigue. Autrement dit, « vigilance maximum ! »

2) LES MOTS/PORTIONS DE PHRASE SUPERFLUS OU REDONDANTS

Dans les 3 exemples suivants, si les mots en gras étaient supprimés, le texte gagnerait en clarté et concision. Sans compter qu’il s’agit là de véritables pléonasmes !
« Sur ces mots, il s’éloigna à grands pas, sa cape volant dans son dos. »
Cette formule très répandue et un peu grandiloquente, est implicite au point d’être ridicule. À combattre !
« Lorsque Tam et Rand arrivèrent chez eux, le soleil avait déjà accompli une bonne moitié de sa lente descente vers l’horizon occidental. »
Heu… était-il vraiment indispensable de préciser que le soleil se couche à l’ouest ? :-D

« (…) Merean portait un chignon de cheveux gris qui faisait un peu oublier son visage lisse et sans âge et accentuait son air tendrement maternel. »
Un chignon de chipolatas, de papier crépon ou d’ordures ménagères, c’est plutôt rare, alors bon… (Je sais, Mallé s’est contenté de traduire. Mais « a bun of grey hair », ça sonne bien. « Un chignon de cheveux », non. Traduire, c’est aussi adapter !)
Parfois, ce sont des phrases entières qu’il faut éradiquer ou reformuler dans nos manuscrits. Et nous en arrivons au paragraphe suivant :

3) LES LOURDEURS

Elles combinent mots superflus, redondances et tournures maladroites. Le tout constitue l’un des défauts qui peuvent rendre pénibles à lire les ouvrages d’auteurs débutants.

Dans un premier jet, tout le monde jette ses idées comme elles viennent. Un débutant a du mal à reformuler, ensuite, autant que nécessaire ; ne serait-ce que parce que le texte que l’on a rédigé à la sueur de son front, et parfois déjà maintes fois remanié, devient difficile à considérer sous un autre angle. De plus, on peut être tenté de bien enfoncer le clou pour être sûr d’être clair, et cela donne des formules épaisses comme du rata :
« À la grande surprise de Moiraine, une sincère tristesse passa dans le regard de Tarna. Fugitivement, certes, mais il n’en restait pas moins que c’était vrai. »
Ouf, il était très fatigué, là, le Jean-Claude. En dehors des moments où moi aussi je pédale dans la semoule, j’écrirais plutôt :
« À la grande surprise de Moiraine, une tristesse fugitive, mais sincère, passa dans les yeux de Tarna. »
Nécessaire et suffisant.

« Les quatre femmes coururent, Tarna elle-même relevant l’ourlet de sa robe et se fichant des regards interloqués d’une poignée de domestiques. »
Abus de participes présents : vous les repérez à vue, désormais ! Et puis, la phrase est truffée de précisions superflues, vous ne trouvez pas ? On recommence :
« « Les quatre femmes coururent – Tarna en retroussant sa robe, indifférente aux regards des domestiques. » (ou : « peu soucieuse du regard des domestiques… », ou « en se moquant bien du regard… », etc. La nuance exacte à privilégier, c’est votre boulot.)

Remarque : la concision de la langue anglaise fait qu’en version originale, une phrase dit souvent beaucoup de choses en quelques mots. C’est pourquoi il ne faut jamais traduire de façon littérale, mais élaguer tout ce qui, dans la version française, alourdirait le texte sans nécessité impérieuse.
Vous n’êtes pas directement concernés en tant qu’auteurs ; cependant, il est bon de relire votre texte avec la même approche, autrement dit, munis d’une bonne paire de cisailles.

« À la grande surprise de Moiraine, la Maîtresse des Novices était debout, pas assise derrière son bureau, comme d’habitude. »
« Debout, pas assise » : la belle lapalissade que voilà… Trêve d’ironie ; bien sûr, l’auteur (et le traducteur, qui suit le mouvement) veut insister que le fait que d’habitude, elle est assise. Est-ce bien nécessaire ? Sans compter que « pas assise derrière » est singulièrement inélégant. Je préférerais :
« À la grande surprise de Moiraine, la Maîtresse des Novices était debout, et non à son bureau comme d’habitude. »

« Quelqu’un gratta à la porte, un peu avant l’aube, forçant les deux amies à se relever. »
Ben oui, c’était forcément quelqu’un ! Et le participe présent est de trop, là encore. Sans compter une virgule malvenue. Reformulons plutôt :
« Un peu avant l’aube, un grattement à la porte força les deux amies à se relever. »
« Primo, parce que le vent charriait un parfum de rose qui n’avait qu’une origine possible : la barbe enduite d’huiles essentielles du personnage. »
On pourrait suggérer :
« Primo, ce parfum de rose charrié par le vent… Seule explication : une barbe enduite d’huiles essentielles. »

Faites-leur confiance, les lecteurs comprendraient que la barbe en question appartient au nouveau venu !

Il ne faut pas rédiger de façon confuse, énigmatique ; ne supposez pas que vos lecteurs devineront tout ce que vous avez en tête, ni qu’ils seront aussi concentrés sur votre livre que vous l’êtes en l’écrivant. Mais de grâce, ne les prenez jamais pour des crétins. Une explication aux semelles de plomb mérite d’être au moins remaniée – et parfois, comme ci-dessus, passablement éludée.

4) LES MALADRESSES À L’ORIGINE DE CONTRESENS

À l’inverse, il faut prendre soin de ne pas laisser s’installer un malentendu. Très fréquentes en littérature, ces petites incompréhensions freinent le lecteur et parfois, l’égarent tout à fait. Comme au sein d’un couple, elles risquent, à force, de torpiller l’histoire d’amour avec un livre.
« Il serait encore possible de dîner pendant une heure, au réfectoire. »
En l’occurrence, on comprend bien que ce qu’entend Mallé, c’est « Pendant encore une heure, il lui serait possible de dîner au réfectoire. » = « Elle disposait encore d’une heure pour aller dîner au réfectoire. » = « Le réfectoire ne fermerait que dans une heure ; cela lui laissait le temps de dîner. », = « Elle pouvait encore aller dîner avant la fermeture du réfectoire, dans une heure. », etc : les possibilités sont innombrables.

Alors pourquoi avoir choisi justement cette formulation disgracieuse ? Elle semble insister sur le fait de « dîner pendant une heure », comme s’il y avait là une notion de durée réglementaire…
L’exemple ci-dessus était bénin, mais il peut y avoir beaucoup plus grave.

Parfois, vouloir faire court conduit à se montrer confus, voire à induire des contresens. Soyez attentif à cet aspect des choses, car si vous, en tant qu’auteur, savez ce que vous voulez dire, vos lecteurs seront incommodés par des phrases trop ambiguës.

5) LES PROBLÈMES DE VIRGULES

Comme je l’avais exposé dans le premier billet de cette série, la virgule a de multiples rôles ; dont celui de rythmer la phrase, ce qui permet de respirer confortablement pendant la lecture.

Dans l’exemple cité plus haut,
« À la grande surprise de Moiraine, la Maîtresse des Novices était debout, pas assise derrière son bureau, comme d’habitude. », vous avez remarqué que la virgule après « bureau » est en trop (défaut très fréquent chez Mallé) ; du coup, la phrase est hachée à l’excès.
« Elles ouvrirent à Setsuko, une novice râblée plus petite que Moiraine et très timide. »
Là, en revanche, il est évident qu’il manque une virgule après « râblée ». Ce n’est pas bien grave, mais les mots se télescopent et il est plus malaisé de respirer avant la fin de la phrase. On préférerait :
« Elles ouvrirent à Setsuko, une novice râblée, plus petite que Moiraine et très timide. »
Pour finir, un dernier comparatif entre l’ancienne et la nouvelle traduction de La Roue du Temps :
Ancienne version :
« Seuls les arbres qui gardaient feuilles ou aiguilles pendant l’hiver montraient quelque verdure. »
Nouvelle version :
« À part ceux que l’hiver ne privait jamais de leurs feuilles ou de leurs aiguilles, les arbres restaient dénudés comme au plus fort de la mauvaise saison. »

Je ne ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour moi, c’était mieux avant. La première version de ce passage peut être jugée un peu trop classique, trop recherchée, mais quelle limpidité ! Pourquoi dire en 27 mots ce que l’on peut dire en 13 (moitié moins !) avec autant de sens et beaucoup plus de grâce ?
À moins de prendre les lecteurs pour des béotiens (bon, il s’est tout de même vendu des dizaines de millions d’exemplaires de la première version, preuve qu’un style soutenu n’est pas un repoussoir, même avec des couacs), il me semble que l’on doive toujours préférer une élégante concision à un style qui semble calibré pour, surtout, ne perdre personne en route, ni les enfants en berceau, ni les lecteurs frappés de démence sénile, ni les grands paresseux qui veulent qu’on leur mâche la lecture. Mais là, je m’attaque aux objectifs mercantiles de l’édition contemporaine… alors j’en resterai là.

J’espère bien qu’après cette longue démonstration, vous n’aurez plus de complexes, seulement des résolutions.
Rappelez-vous qu’améliorer son texte, ce n’est pas seulement le relire indéfiniment en cherchant les fautes courantes et en changeant un mot par-ci, par-là ; vous y perdriez à la fois votre recul et votre fraîcheur. C’est le laisser reposer assez longtemps pour y porter un regard neuf, et traquer sans pitié (par une lecture à voix haute, au besoin) les malfaçons listées plus haut et celles que nous étudierons en d’autres occasions.

À la semaine prochaine pour un billet sur le bon usage, mes ami(e)s ! Et je vous promets pour celle d’après un autre billet sur l’auto-réécriture, avec de nouvelles pistes pour améliorer vos textes.

Excellent travail à toutes et à tous !

 

Elen

 

 

 

 

@lamish
Merci à vous pour ce commentaire, chère Michèle. Oui, corriger et remanier un texte exige une prise de recul de plus en plus improbable au fil des relectures, sauf à laisser s'écouler assez de temps pour avoir un regard presque neuf. Une aide extérieure est donc indispensable. Les auteurs doivent savoir que dans la grande édition, la plupart des ouvrages sont réécrits partiellement, souvent par un tiers. La tâche pour parvenir à un écrit publiable est donc énorme, et les auteurs autoédités n'ont pas à rougir de leurs difficultés. Le seul recours pour beaucoup d'entre eux, c'est l'entraide, vertu majeure de l'indésphère.
Amitiés,
Elen

Publié le 31 Août 2017

@Elen Brig Koridwen, merci encore et toujours. J'espère que vous ne doutez pas un instant de l'utilité et de la qualité de vos "services rendus" ;). Comme le souligne Michel, il est très difficile de juger de la consistance de nos textes, même si nous connaissons dosages et ingrédients. Se relire est ingrat, très souvent stérile par effet de saturation. Les affinités entre auteurs jouent un rôle primordial dans ce cas. Leurs conseils désintéressés, empreints d'empathie, ont une valeur inestimable et orientent nos remises en question. Je sais que vous jouez ce rôle avec de nombreux indés, tout comme Michel, et vous en félicite chaleureusement. Amicalement vôtre. Michèle

Publié le 31 Août 2017

@Yves L
Oui, il est très facile de pécher ici ou là. :-) Merci à vous pour votre commentaire.
Cordialement,
Elen

Publié le 28 Août 2017

Il est très fréquent que, pour fluidifier les idées ou les phrases , l'on adopte une certaine paresse de langage qui amène parfois à de vrais contresens. Merci de nous en citer. Cela met en éveil. Vigilence...

Publié le 28 Août 2017

@elisabeth
C'est toujours un plaisir :-)
Amitiés,
Elen

Publié le 28 Août 2017

@Elen Brig Koridwen : toujours bon à rappeler et à garder en tête pendant les corrections. Merci, Elen

Publié le 28 Août 2017

@Michel CANAL
Toujours le premier à commenter, mon cher Michel ! Merci à vous. Ne vous en faites pas, vous n'êtes pas un cas isolé : nous avons tous bien plus de mal à relire nos écrits que ceux d'autrui.
Amitiés,
Elen

Publié le 25 Août 2017

@Elen Brig Koridwen,
Chère Elen, savez-vous que je connus l'émoi en lisant ce second volet de "SIMPLIFIER, ÉPURER, CLARIFIER L'ECRITURE" ?
Combien de ces erreurs ou de ces lourdeurs doivent se nicher dans mes écrits ? Et combien j'en corrige quand je reprends le texte d'un auteur ! Je pense mieux les repérer sur les écrits des autres. Pour les miens, je les ai tellement lus et relus que je suis atteint d'une cécité irréversible.
Pour ce qui est de la ponctuation, et de la virgule en particulier (ne parlons pas du point-virgule), c'est la Bérézina. C'était bien de le rappeler.
Merci infiniment, une fois encore, Elen, pour votre dévouement envers vos "indés" de mBS.
Avec toute ma sympathie. MC

Publié le 25 Août 2017