Chronique
Le 04 sep 2017

POUR NE PAS SE TROMPER : « JE ME SUIS RENDU COMPTE » ET AUTRES JOYEUSETÉS

"Je me suis rendue compte" ou "je me suis rendu compte"
"Je me suis rendue compte" ou "je me suis rendu compte""Je me suis rendue compte" ou "je me suis rendu compte"

Bonjour mes ami(e)s, me revoici avec « Pour ne pas se tromper », votre purge bimensuelle sur le bon usage. Détendez-vous, je vous promets que ça ne fera pas mal. Aujourd'hui : faut-il écrire « Je me suis rendue compte » ou « Je me suis rendu compte » ? 
Si l'on a été gavé de bonnes lectures depuis l'enfance, ou si l'on a bien mémorisé ses leçons de grammaire, l'on sait que l'orthographe correcte est la seconde. 
Mais, pourquoi ?
Voici la réponse que donne l'excellent site Projet Voltaire.

« Avis de l’expert – Bruno Dewaele, champion du monde d’orthographe, professeur agrégé de lettres modernes

À y regarder de plus près, l’invariabilité n’a ici rien que de très logique. Dans le cas d’un verbe accidentellement pronominal, en effet, le participe passé ne s’accorde avec son complément d’objet direct que si ce dernier le précède. Or, dans se rendre compte, ce qui tient lieu de COD est le nom compte, lequel est toujours placé après le verbe. Le pronom « se » faisant, pour sa part, office de complément d’objet second (on rend compte, en effet, à quelqu’un), il n’a aucune influence sur l’accord du participe. »

Mais encore...

Malgré tout le respect que je porte à monsieur Dewaele en tant que champion du monde, et plus encore en tant qu'agrégé maîtrisant sur le bout de sa règle des explications indigestes, je m'interroge : son propos vous a-t-il beaucoup éclairés ? Il me semble entendre d'ici tousser bon nombre d'entre vous, étouffés dans d'atroces souffrances par ce concept de « verbes accidentellement pronominaux ». Ma foi, les experts ont un peu tendance à perpétuer le principe « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ».

Comme d'habitude, plutôt que de vous conseiller d'apprendre par cœur des règles quelque peu arides, je préfère décortiquer le processus et vous livrer des ficelles grâce auxquelles les réfractaires pourront se contenter d'utiliser leur bon sens.
Vous avez peut-être, en tout cas je l'espère, mémorisé celle que nous avons vue dernièrement concernant l'accord d'un participe passé devant un infinif.
Si le sujet de la phrase accomplit l'action du verbe à l'infinitif, on accorde le participe passé ; sinon, on s'abstient.

On écrit donc « Elle s'est entendue déclarer (…) » ; mais « La fille que j'ai vu agresser (…) ».
S'agissant de « Je me suis rendu compte », vous pourriez très bien vous tenir le raisonnement suivant :
« "Rendu" est un participe passé, et je me souviens de ce que nous a seriné la Koridwen. Dans "Elle s'est rendue au marché", c'est le sujet de la phrase, "elle", qui s'est rendue ; donc : féminin. Facile.

Pour "Elle s'est rendu compte", c'est aussi "elle" qui s'est rendu ce compte. Alors, pourquoi faut-il ne pas accorder ? Je n'y comprends plus rien ! »…

Restons zen. Là, il n'est pas question d'infinitif comme la dernière fois. Ce n'est pas le sujet de la phrase qui est en jeu, mais, comme l'a exposé doctement Bruno Dewaele, le complément d'objet direct (COD).

Comme vous êtes emplis de bonne volonté et de quelques réminiscences scolaires, vous vous rappelez tout à coup cette ASTUCE apprise au primaire : pour savoir s'il faut accorder avec le COD, il convient de faire comme si l'on écrivait sous la dictée, en découvrant le texte au fur et à mesure.

Dans « La voiture qu'elle a achetée », « voiture » étant féminin, j'accorde bien sûr « achetée ».
Dans « Elle a acheté une voiture », au moment d'écrire « acheté » je ne suis pas censé(e) savoir qu'il sera question d'une voiture. Ça pourrait être un train électrique, ou les services d'un gigolo. Donc, je n'accorde pas.

En grammaire, cela se traduit par la question archi-classique : « Elle s'est rendu QUOI ? Un compte →  COD. Ce COD vient après le verbe, alors on n'accorde pas. »
Si la seule évocation d'une règle grammaticale vous donne de l'urticaire, ou si « COD » est un gros mot à jamais banni de votre vocabulaire, prenez le problème différemment.

« Se rendre compte », ce n'est pas aller quelque part, au marché ou ailleurs ; c'est « s'attribuer » quelque chose.

Suivent d'ailleurs la même règle de non accord, toutes les formules comme « Elle s'est procuré une voiture », « Ils se sont livré bataille », « Ils t'ont donné raison », « Elle m'a fait du tort », « Elles leur ont offert des vacances »…

Donc,
ASTUCE : Lorsque, dans une phrase de ce type, le verbe au participe passé exprime l'idée de (me, te, se, nous, vous, leur) donner quelque chose, n'accordez pas.
Attention : dans une phrase comme « Elle s'est gratifiée de bonus bien mérités », l'idée de donner quelque chose (à soi-même ou à quelqu'un d'autre) est présente, mais « de » change la donne, si j'ose dire.

En d'autres termes, la question archi-classique n'est plus « Elle s'est donné quoi ? » mais « Elle s'est gratifiée de quoi ? ».
Cette formulation vous révèle que vous n'êtes pas en présence d'un COD, mais d'un COI (complément d'objet indirect).
En ce cas, l'accord est de mise.

J'espère que vous vous êtes gavés sans déplaisir de ces modestes éclaircissements. Si c'est le cas, vous m'aurez procuré une nouvelle raison de poursuivre nos rendez-vous.

Bon travail d'écriture à toutes et à tous !

Elen Brig Koridven

 

Me revoilou !
C'est nettement mieux qu'avec mon prof de français qui, maniant la règle sur nos bouts de doigts, nous signifiait que le français était une langue facile faite pour les gens intelligents ! (sic)
Je devais sans-doute être trop bête.

Publié le 15 Septembre 2017

@guy fontenasse
Merci pour ce commentaire. Si mes petits raccourcis amusent, alors le but est à moitié atteint ! :-)
Bien amicalement,
Elen

Publié le 07 Septembre 2017

Il faut dire qu'une certaine génération fonctionne par "photos" ou par moyen mnémotechnique.Ce principe est un moyen mnémotechnique qui se rattache néanmoins à des règles strictes de grammaire. Amusant.

Publié le 06 Septembre 2017

@Michel CANAL @lamish
C'est moi qui vous remercie, Michèle et Michel, pour vos commentaires fidèlement renouvelés.
On m'a demandé pourquoi je ne me contentais pas d'exposer la règle. Il me semble (et votre approbation m'encourage dans cette voie) que cette solution classique, disponible partout sur le net et sous des présentations plus érudites que les miennes, ne convient pas quand on veut simplement, dans nos vies à cent à l'heure, retenir en passant un truc mnémotechnique ou deux pour gagner du temps.
Amitiés,
Elen

Publié le 05 Septembre 2017

Merci, Elen, pour ce nouvel article assorti de sa petite combine mnémotechnique (Merci, Elen ;)) beaucoup plus accessible que les avis d'Experts agrégés ;). Je marque toujours un temps de réflexion, lorsque se présente le cas. Il sera largement raccourci dorénavant et ce, grâce à vous. C'est bon de se sentir ainsi épaulée :). Merci encore. Très amicalement. Michèle

Publié le 05 Septembre 2017

Ah ! @Elen Brig Koridwen, encore un beau billet de pédagogie pour nous rappeler comment ne pas se tromper pour écrire : "Je me suis rendue compte" ou "je me suis rendu compte" (plus facile que pour l'accord du participe passé devant un infinitif... un vrai casse-tête !)
Merci pour ce dévouement aux auteurs de monBestSeller. Avec toute ma sympathie.

Publié le 04 Septembre 2017