Interview
Le 13 oct 2017

Pourquoi j'écris (9)

Ecrire, c'est comme tailler une robe. Anne-Laure taille, réajuste, coupe, refait le bâti, raboute, enlève, ajoute...recule pour voir l'effet...puis recommence. Il faut se presser car il y en a des gens à habiller dans un livre, dans une vie.
Il y en a des gens à habiller, des vies à écrireIl y en a des gens à habiller, des vies à écrire

Pourquoi j’écris ? Parce que je me raconte des histoires.

Des histoires que je fabrique avec des petits bouts de vies glânés par ci, par là, la mienne, celle des autres, telles qu’elles auraient pu être, telles qu’elles n’ont pas été. Des petits bouts d’histoires usés, déchirés, que je tisse, je noue, je racommode. Des morceaux ramassés dans la rue, volés dans le  train - qui  m’a  encore dit ”Arrête de regarder les gens ”? - des ”on ferait  comme si”, des ”on dirait que”, des trucs d’enfance. Et puis, ça se tricote, ça commence à prendre la forme d’une histoire, que je me raconte encore et encore, le soir dans le noir ou en marchant dans la rue  - qui  m’a encore  dit  ”Arrête de parler toute seule ”? - j’ai échappé une maille, il faut détricoter, remonter le fil de l’histoire maille après maille.

J’essaye, je rajuste, je raboute, j’en enlève, j’en ajoute.

Il y a des gens dedans, des gens inventés à partir des vrais gens, ceux que je connais bien, ceux que j’ai seulement aperçus, des gens que j’aime un peu, beaucoup ou pas du tout. Dans les histoires que je me raconte, je peux sauver les gens que j’aime, les guérir, les réparer, je peux  griffer les gens qui m’agacent, et, les gens que je n’aime pas, je peux les couper en rondelles et les mettre à frire, ah, quel plaisir ! Mais il ne faut pas en abuser.

Puis cette histoire, il faut bien en faire quelque chose, alors je la pose sur le papier, ou plutôt sur le clavier. Les mots sont fuyants, ils glissent entre mes doigts maladroits comme les aiguilles à tricoter. A nouveau j’essaye, je rajuste, je raboute, j’en enlève, j’en ajoute. J’en enlève surtout. Pas de phrases trop longues, pas de mots trop compliqués. Il faut bien placer les points et les virgules, penser à la respiration, j’ai besoin de respirer moi quand je lis.

Je couds les derniers points, je range mon beau tricot à plat sur l’étagère. Une nouvelle histoire commence à tourner dans ma tête. C’est que je n’ai pas que ça à faire, moi, j’ai encore des costards à tailler et du monde à habiller pour l’hiver !

Anne-Laure Julien

belle manière de manier les mots . L'émotion arrive tout de suite !
Agréablement !!

Publié le 18 Octobre 2017

Pour moi, l’ècriture s’apparente à la sculpture. Avec le premier jet, je fabrique une matière difforme qui ne ressemble pas à grand chose. Il faut ensuite tailler, déplacer, malaxer, lisser pour obtenir quelque chose de lisible après plusieurs versions.

Publié le 13 Octobre 2017

Pour moi écrire c'est exactement ce que vous décrivez et vous le décrivez merveilleusement bien.

Publié le 13 Octobre 2017

Jolie et sympathique métaphore, Anne-Laure. Sincère aussi. J'aime bien cette association avec le travail manuel, la création. Imaginer, s'atteler à la tâche, prendre du recul, modifier, ajuster, considérer le regard des autres, se fixer de nouvelles exigences, car l'on ne crée pas que pour soi. Du moins rarement. J'ai également retrouvé avec plaisir votre humour. Merci pour cette charmante confidence. Amicalement. Michèle

Publié le 13 Octobre 2017