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Le 13 Jan 2016

Les risques de l'écriture "cinématographique"

« Les auteurs qui se font un film dans la tête avant de le restituer avec application dans leurs romans, m'irritent beaucoup. Sauf peut-être quand il s'agit de littérature fantastique. D'ailleurs, cette "écriture cinématographique" semble avoir été initiée par l'auteur d'Harry Potter... ». Colette Bacro sort sa petite fiole d’acide pour sceller le sort d’une littérature qu’elle semble considérer comme ennuyeuse.
Harry-Potter-pense-pour-la-litterature-ou-pour-le-cinema-Harry Potter : Pensé pour la littérature ou pour le cinéma ?

Sur mBS, ce courant sévit particulièrement dans ce que j'appelle les romans psychologiques domestiques.
L'auteur, qui rêve sans doute de faire du cinéma, cumule les jobs : scénariste, dessinateur de story-board (chaque plan est prévu, angle, lumière, tout y est), caméraman (gros plans et zooms, surtout), scripte et enfin monteur... souvent sans ciseaux et sans métronome.

Chacun à sa place, les femmes à la cuisine…

On reconnaît vite ce genre d'écrivain à sa façon d'habiller son héroïne et de la placer dans un intérieur tout droit sorti d'un magazine féminin. Souvent à la cuisine. Devant son plan de travail de granit gris anthracite, elle coupe trois navets et deux brocolis. Tant pis pour le lecteur qui n'aime ni ces légumes ni les dalles funéraires, c'est le scénariste qui l'a voulu. Elle est dans l'axe de la porte que les autres personnages ouvrent et n'oublient jamais de refermer.

Les travaux d'approche sont interminables, suivis caméra sur l'épaule. Les gestes sont lents et précis. Les dialogues, d'une banalité affligeante, durent une page jusqu'à LA phrase importante... mais ne s'arrêtent pas pour autant car tout est en temps réel ! Enfin, presque. Je me souviens d'une scène d'amour si longue qu'un des protagonistes devait faire une pose pipi. Plusieurs pages de descriptions précises de médecin légiste avec listing exhaustif de détails triviaux, jusqu'aux mouchoirs en papier utilisés. Une chance, le cameraman était resté à la porte des toilettes !

Des détails, des longueurs, pas d’intrigue…

Des avalanches d'informations sans hiérarchie, l'absence d'ellipses, une profusion de scènes trop longues, dans un roman où rien ne se passe, c'est d'un ennui ! C'est dommage, par ce qu'en général, ces auteurs-là sont fins psychologues et ont une plume sensible et agréable. En fait, ils pourraient faire deux fois plus court ! D'ailleurs, la critique qui revient le plus souvent est "trop long" (d'où suspicion d'une lecture en diagonale ou partielle).

Certains lecteurs, émerveillés, disent se reconnaître dans les personnages d'un roman. Ce n'est pas étonnant. L'auteur a "filmé" monsieur et madame tout le monde dans leur quotidien, se rapprochant parfois de la télé-réalité...
D'aucuns me disent :
-   Parfois, ça fait du bien de lire facile, de lire confortable, sans se prendre la tête.

La facilité, toujours...

Le « Prêt-à-lire », une littérature tendance ?

J'ai discuté de ce courant littéraire avec une de ses représentantes, dont le livre marche bien. Après m'avoir assuré qu'elle prenait mes critiques pour des compliments, elle m'a dit :
-  J'ai envie de balader le lecteur dans mes scènes, lui faire sentir les personnages comme s'il était parmi eux.

Moi, ça me gêne. On n'est pas loin du voyeurisme et de la manipulation. Je veux garder ma liberté d'interpréter, d'imaginer. Bien sûr, nos grands auteurs se servaient de descriptions mais sans nous imposer leurs images. Ils usaient de métaphores et de comparaisons. Ils étaient dans l'implicite, le subtil.

En tant qu'auteur, cela me gênerait d'offrir un prêt-à-voir, prêt-à-ressentir, à mes lecteurs. J'aurais l'impression de les sous-estimer et de les ennuyer. Et puis, ils risqueraient d'avoir plus ou moins la même vision de mon bouquin.
Autant faire un film !
Ne faut-il pas garder quelque distance pour qu'opère la mystérieuse magie de la rencontre d'un auteur et d'un lecteur, c'est à dire deux individus, deux univers qui, se frottant, font des étincelles ?  

Colette Bacro

18 CommentairesAjouter un commentaire

Colette : Vous vous méprenez sur mon ton, je critiquais votre article car tel est mon droit, mais je vous assure que je le fais sans aucune méchanceté contre vous. Je ne me sens d'ailleurs pas visée par cet article, mais j'ai le droit d'avoir un avis contraire. Pour la petite phrase de fin, je n'ai fait que reprendre l'entête avec humour, également. Sans rancune, je vous encourage à continuer à écrire des articles!

Publié le 19 Janvier 2016

En son temps, Victor Hugo avait écrit un essai, hélas introuvable aujourd'hui : "De l'intérêt du brocoli dans la littérature".

On se rappellera aussi les lignes fameuses de Céline :

"Brémont lui demanda:

- Pourquoi t'as mis des baskets montantes ?

- J'sais pas, répondit Clabinot, surpris par la question.

- On s'en fout, de ses baskets, conclut Hyacinte."

Publié le 17 Janvier 2016

Bonjour Colette (et bisou au passage, hein)

Je viens de découvrir ton article et je suis "d'accord-pas d'accord".

D'accord sur les lourdeurs descriptives sans intérêt que je lis souvent et les dialogues téléphonés, qui sont, à mon sens, une manière plutôt maladroite de faire du remplissage, de faire des pages, pour charger quelque peu un manuscrit trop court ou une intrigue inconsistante.

Pas d'accord sur la démarche de l'écriture cinématographiqe... Là je ne parle que de ma propre expérience, qui n'engage que moi, mais si je n'avais pas vu dans ma petite tête le film que j'ai le plus fidèlement possible transcrit, mon "ours" n'aurait jamais vu le jour... Quand j'écris, en fait je n'écris pas, je copie, je transcris. Je "vois" les scènes. Ensuite, tout est question de dosage, ce qu'il est important de dire et ce qui ne l'est pas, la couleur de la jupe, la marque du cendrier ou si les baskets sont montantes ou pas... bref... Dans certains commentaires sur l'ours, certains lecteurs ont dit qu'ils "voyaient" le livre, qu'ils avaient eu le sentiment de voir un film... Et je l'ai pris comme un compliment !!

Voilà ! :)

Publié le 16 Janvier 2016

L"intérêt d'un débat, est justement de débattre. Sinon, ça s'appelle la télé, où de brillants invités aux idées très arrêtées débattent avec des "experts" partageant exactement le même avis, le tout étant (in)animé par un présentateur qui les approuve avec force.

Publié le 16 Janvier 2016

Bon, clôturons le débat ici :-), si vous le voulez bien. Tout le monde est à fleur de peau et je crois pour pas grand chose. La chose formidable de ce débat c'est la force d'implication de chacun. On ne peut pas dire que les remarques glissent comme sur les plumes d'un canard. Mais c'est bien !

Tempéraments méditérranéens. Nous le gardons en archives pour ceux qui diront que mBS est mou du genou :)))

Christophe

 

 

Publié le 15 Janvier 2016

Incroyable Colette ! Et tu veux arrêter là une carrière si prometteuse ? Avec 22 commentaires déjà sous ton article ? Tu es excessive, soit. Emportée ? Un peu. Passionnée ? Toujours... Alors tu lances le débat avec brio et le site menace de sauter... Bravo !

Pour ma part, je veux garder une phrase qui fait vibrer la lectrice que je suis : "Je veux garder ma liberté d'interpréter, d'imaginer."                                Que demander d'autre ?

Publié le 14 Janvier 2016

@colette Ah ! le panache ! Voilà un mot dont on a un peu abusé, et sur le sens duquel il faudrait bien qu'on s'entendit. Qu'est-ce que le panache ? Il ne suffit pas, pour en avoir, d'être un héros. Le panache n'est pas la grandeur, mais quelque chose qui s'ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d'elle. C'est quelque chose de voltigeant, d'excessif ? et d'un peu frisé. Non ?

Publié le 14 Janvier 2016

Cela dit, si un genie enturbane sortait de sa bouteille et venait a me dire que si j'ecris un bouquin tres cinematographipe et long de 600 pages barbantes il fera en sorte que j'en vende 10 millions rien qu'en France, je ne le remettrai pas dans sa bouteille avant que ce soit arrive... :)

Publié le 14 Janvier 2016

Le commentaire qui suit n'est pas destiné aux auteurs de MBS en particulier, mais aux écrivains en général... Quatre-vingt-quinze fois sur cent, ben oui je m'emmerde en lisant ! Tsoin, tsoin... J'ose le dire et me permettre de l'assumer. Qu'est-ce qui cloche chez moi ? Je suis la ténébreuse et mon oeil consterné pleure la plume perdue de la subtilité. Colette a craché dans le potage. Les convives s'en indignent et poussent les hauts cris en s'aspergeant de leurs postillons. Voilà notre affaire... Tu as raison Colette, réveille un peu les endormis du style, les écrivains sous hypnose de leur flatulence verbale, qui se regardent écrire dans la glace, ébaubis, autosatisfaits. Le lecteur ? Quel lecteur ? Existe-t-il un monde autour de leur égocentrisme plumitif ? Tu évoques, ma chère amie, les platitudes stéréotypées qui se succèdent sur des pages et des pages. Tu pointes les alignements de détails sans intérêt narratif, les étirements descriptifs qui rendent la trame aussi lâche qu'une vieille nippe. Tu dénonces les digressions consternantes qui boursouflent le texte d'autant de volume qu'il perd en densité. Plus c'est creux, plus ça gonfle. Pas de travail, pas de rythme, pas de finesse, aucune sensibilité. Rien qui accorde au lecteur la saveur de ce qui est suggéré, rien qui l'invite à voir tout seul, à donner dans l'histoire un peu de son âme. Tu oses et tu fais bien. 

Publié le 14 Janvier 2016

Je trouve exagérée la réaction des auteurs qui se sentent visés par l'article de Colette. (D'ailleurs moi aussi, par certains côtés, je pourrais faire partie du lot). Colette ne nomme personne, elle donne son avis sur un ton polémique qui, s'il n'est pas coutume sur mBS, donne un peu de vitalité aux échanges.

Vous avez ici la chance de pouvoir répondre sur le fond, alors ne personnalisez pas le propos. Et puis, si jamais certains d'entre nous sommes un jour édités avec une certaine publicité, il faudra se blinder, les critiques seront autrement plus acerbes que Colette.

Publié le 14 Janvier 2016

Les risques de ne rien écrire du tout...ça existe aussi. Madame, vous véxez de nombreuses personnes alors que c'est à ce demander si ce n'est pas d'être imcompris par une majorité qui vous vexe. Monsieur VILCOUD est totalement imprégné par le cinéma et je suis fière qu'il ai gagné, pour contredire des propos tel que je vien de lire! bien au contraire, je pense que la survie du livre et de l'art comme le votre et de tant d'autres encore à la culture innaccecible pour les non iniciés tel que moi (je ne m'en cache pas), passe par ce genre, pas si nouveau que cela, d'après certains témoignages vu-dessous. Ce qui peut m'ennuyer dans un livre c'est justement de ne rien comprendre, mais à force de lectures simples je m'essaie à la votre par exemple, aussi bien que d'autres ici et j'achète des Voltaire, Camus, Emile Zola qui m'a ennuyé sur une partie mais m'a ouvert les yeux sur l'evolution de la consommation et le monde capitaliste. Imaginez Ils étaient heureux avec du pain et de la confiture comme dessert à la cantine! à vous je pense que je n'ai pas besoin de dire le titre du livre mais d'autres serait heureux de le savoir... si moi je tente de comprendre votre lecture, par moment j'aimerai bien un retour des choses, je finirai par une comparaison à mon niveau: c'est comme à la télé, quand ça ne plait vraiment pas on change de chaine, si le livre ne plait pas on le ferme. Mais on y apprend, je trouve, toujours quelquechose. Alors pourquoi se priver de lectures plus "accéssibles" qui luteront pour la survie du livre.

Savez-vous madame qu'une grande partie des jeunes d'aujourd'hui ne prennent plus un dico pour trouver la définition d'un mot tel que métaphore ou implicite, mais vont directement sur you-tube...et ça c'est pas du cinéma, c'est la réalité, le livre est en danger comme le commerce de proximité peut disparaitre. Brandissons nos crayons et nos claviers ensemble pour luter! 

Quand à la manipulation, il est bien rare qu'un manipulateur fasse preuve de simplicité dans ses propos mais bien au contraire il jout de métaphore, de paradoxe et de toute ces armes pour se dissimuler et cacher son vrais visage, il ne sont pas toujours là où on le pense.

Publié le 14 Janvier 2016

Les romans pour enfants (romans jeunesse) sont "cinematographiques" par essence. Les plus jeunes (les enfants surtout) ont enormement de mal a comprendre les abstractions. Ce qui implique que les romans qui leur sont destines sont le plus souvent (et devraient d'ailleurs l'etre) tres graphiques. HP ne fait pas exception mais c'est loin d'avoir ete le premier.

Si vous lisez Le vieil homme et la mer, vous vous rendrez compte aussi que meme Hemingway pouvait ecrire un court roman cinematographique et pourtant inoubliable.

En France beaucoup considerent encore "le petit prince" comme LE livre pour enfants alors qu'il ne l'a jamais ete.

Publié le 13 Janvier 2016

J'avoue (serait-ce un délit ?) imaginer en premier le film de mon livre, mais je ne me retrouve pas du tout dans la description que vous faites de cette "préparation à la rédaction". J'écris des romans à mi-chemin entre le genre policier et l'espionnage, je ne me perds pas en discriptions inutiles (on me reproche même parfois un style trop direct) ni dans la psychologie de la fille mal dans sa peau (souvent, les filles sont mal dans leur peau), ni du mec mal dans sa tête (souvent, les mecs sont mal dans leur tête). En fait, la littérature française est malade d'être triste voire, n'ayons pas peur des mots, carrément emmerdante... et cela n'a rien à voir avec la méthode d'écriture.

 

Publié le 13 Janvier 2016

Oui, « écriture » ne veut pas forcément dire « littérature ». C'est-à-dire qu’un romancier n’est pas forcément un écrivain, mais un écrivain peut être un très grand romancier, comme Balzac, par exemple. Tandis qu’un Musso, toujours pour l’exemple (comprenez bien que je n’ai rien contre lui ni son travail), n’atteindra jamais la dimension d’un Balzac. C’est ainsi. Et c’est bien, parce que les uns comme les autres ont leur lectorat propre. Aussi, pour revenir à l’écriture « cinématographique » il me semble que ce n’est pas tant son genre, mais plutôt de la manière dont elle est construite, mise en œuvre. Comme pour les réalisateurs de cinéma d’ailleurs ; Impossible de comparer un Kubrick avec un Gérard Oury, et pourtant, là aussi, les deux ont leurs aficionados. Ceci étant posé, je suis d’accord avec Colette : il y a des écrits qui sont d’une grande indigence intellectuelle, et c’est bien de pouvoir le dire, parce que l’écriture et la littérature de sont pas des idoles sacrées.  

Publié le 13 Janvier 2016

Si on résume cet article, on peut en retenir "qu'avant c'était mieux" et que ce style qualifié d'écriture cinématographique c'est pour les feignasses et relève surtout d'un faible niveau, car un auteur qui utilise ce procédé aura donc un livre de faible qualité en comparaison des grands auteurs qui eux, respectent leurs classiques.

En effet, l'auteur de cet article sort sa petite fiole d'acide et la jette au visage de ceux qui ont une approche différente de la littérature.

Publié le 13 Janvier 2016

Bon, je ne suis qu'à moitié d'accord. Je suis complétement d'accord sur le fait qu'avant tout l'intrigue doit primer, mais elle peut être servie par des détails réalistes, qui à eux seuls et en une "image" peuvent donner l'essentiel d'une personnalité, et éviter des explications, voire des digressions, ennuyeuses. C'est le pouvoir de l'image, et la littérature s'y est essayé avant même l'invention du cinéma. En particulier Zola, et tout le naturalisme. Mais sans doute était-il influencé (concurrencé ?) par la photographie qui existait déjà.

En conclusion, à mon sens, tout est question de dosage. Mais c'est vrai qu'un mauvais roman "cinématographique" est beaucoup plus ennuyeux que la moyenne des romans ratés.

PS : "elle coupe trois navets et deux brocolis" et "elle arrache l'opercule et fourre sa soupe Findus au micro-ondes" sont deux phrases "cinématographies" qui suffisent à placer des caractères différents ;)

Publié le 13 Janvier 2016

Comme vous dites bien Colette Bacro ce qu'il est si difficile de dire dans les commentaires de peur de froisser l'auteur en ne trouvant pas une formule concise et bienveillante. Et c'est dommage surtout lorsque, comme vous le dites, le livre est plutôt bon et malheureusement allourdi par ces descriptions qui n'en finissent pas (et finissent surtout par gacher l'histoire). C'est peut-être là qu'un accompagnement littéraire trouve une de ses raisons d'être...

Publié le 13 Janvier 2016

Oui, bien vu et bien dit ! Car une des magies de l'écriture, je veux dire de la lecture, c'est le non dit, le suggéré, l'élipse, la part de mystère, la part de secret, qui engagent le lecteur à... une part d'imagination.

Publié le 13 Janvier 2016