Interview
Le 24 mar 2016

Brigitte Kernel : « Allez jusqu’au bout ! »

Brigitte Kernel - InterviewBrigitte Kernel - Photo David Ignaszewski/Koboy (c) Flammarion

Dans le livre « Agatha Christie, le chapitre disparu » publié aux éditions Flammarion, l’écrivain et journaliste Brigitte Kernel part sur les traces de la célèbre romancière et revient sur un épisode de sa vie peu connu, celui de sa disparition. En 1926, Agatha Christie, trompée par son mari, se volatilise pendant onze jours. L’auteur s’est glissée dans la peau de la reine du crime en fuite. Elle nous dévoile un peu de ce livre drôle et émouvant et nous fait profiter de ses conseils d’écrivain à succès.

Question: 

Comment avez-vous eu l’idée de vous plonger dans cet épisode de la vie d’Agatha Christie ?

Réponse: 

Je lis beaucoup de biographies surtout d’écrivains. Je connaissais l’histoire de la disparition de ce chapitre. Dans l’autobiographie qu’elle dicte sur une durée de 25 ans, elle écrit à un moment que cela ne va pas avec son mari puis au chapitre suivant qu’elle part aux Canaries, sans beaucoup de détails. Cela m’a alertée. Adolescente et jeune adulte, j’ai lu beaucoup de ses romans. Je me suis aussi adossée aux écrits qu’elle a produits sous le nom de Mary Westmacott (le pseudo d’Agatha Christie). Notamment « Loin de vous ce printemps » qu’elle dit être le livre le plus important de sa vie et qui est très sentimental.

Question: 

Comment avez-vous mené l’enquête ?

Réponse: 

J’ai lu toute la presse de l’époque. J’ai repris les faits, avérés dans les journaux, et je me suis aussi appuyée sur les témoignages. Je me suis rendue sur place, sur les lieux de son existence. J’ai refait le chemin de son escapade pendant onze jours. Je suis allée dans l’hôtel à Harrogate où elle se réfugie. J’ai pu voir sa chambre, les bains. Toute la documentation était affichée sur les murs de l’hôtel. Le décor était encore là ! Je ne peux pas écrire sans avoir vu les lieux. Toute la colonne vertébrale du livre est vraie. Les personnages dont je parle dans le livre ont existé dans la vie d’Agatha Christie. Après, on ne sait pas si elle a vraiment voulu se suicider ou si cette escapade était une mise en scène.

Question: 

En lisant votre livre, on découvre Agatha Christie sous deux jours différents, la femme blessée par la trahison de son mari et la romancière…

Réponse: 

En 1926, elle est encore assez guindée. L’idée du divorce passe mal. Elle se remarie plus tard et ce n’est vraiment qu’après que son esprit s’ouvre. Elle va beaucoup voyager, s’appuyer sur la psychologie.

Question: 

C’est jouissif pour le lecteur de voir Agatha écrire…

Réponse: 

Cette partie est romancée. Mais on sait qu’elle travaillait comme je le décris dans le livre. Elle remplissait des carnets au jour le jour où elle notait tout des personnages, leur nom, leurs faits et gestes. C’était une éponge !

Question: 

Votre livre est aussi plein d’humour, notamment dans les petites scènes de théâtre.

Réponse: 

À la moitié du livre, Archie, le mari d’Agatha devait être présent. Cela aurait ralenti le rythme du roman de l’intégrer au même niveau dans le récit. Ces scènes font écho à l’histoire. Et j’adore écrire les dialogues de théâtre.

Question: 

À plusieurs reprises, Agatha Christie fait référence à Freud et à la psychologie. S’en méfiait-elle ?

Réponse: 

Oui, elle était méfiante envers la psychologie mais elle l’intéressait beaucoup. Les écrivains précédents de romans policiers comme Arthur Conan Doyle (l’auteur de Sherlock Holmes) ne s’en servaient pas. Elle sera la première à intégrer la psychologie. Un détective comme Hercule Poirot sent les personnages, observe leurs faits et gestes et cherche à expliquer les raisons de telle ou telle action.

Question: 

Votre livre est aussi une plongée dans l’Angleterre des années 1920. Comment avez-vous trouvé le style juste ?

Réponse: 

Cela n’a pas été simple. Je me suis imprégnée de l’autobiographie d’Agatha Christie, des écrits de Mary Westmacott. J’ai essayé de me mettre dans la peau d’un traducteur contemporain qui adopterait une plume plus moderne.

Question: 

Pourquoi n’a t-elle pas écrit ce chapitre de sa vie ?

Réponse: 

Agatha Christie a dit qu’elle avait dicté ce chapitre à sa secrétaire mais que la bande était inaudible. Dans un sens, ce chapitre de sa vie avait vraiment disparu ! Je suis étonnée que personne n’ait parlé de cet épisode avant.

Question: 

Comment écrivez-vous ?

Réponse: 

J’écris tous les jours… des souvenirs, des pensées. Depuis toujours. L’écriture d’un livre commence toujours de la même manière. Au départ, ça surgit d’un coup. J’écris les premiers mots sur mon téléphone, puis je m’envoie le texte par mail. J’écris les cinquante premières pages et je les fais lire à mon éditeur pour qu’il ait le ton du livre. Ensuite, je recommence tout.

Question: 

Que pensez-vous de l’édition numérique ?

Réponse: 

Je ne suis pas favorable aux maisons d’édition qui publient à compte d’auteur. Par contre je trouve l’édition numérique formidable. Des personnes ont pu se lancer et ont été repérées grâce à ce qu’elles avaient publié sur Internet.

Question: 

Si vous n’aviez pas d’éditeur, publieriez-vous vos textes sur le site monBestSeller.com ?

Réponse: 

Je l’aurais fait évidemment. C’est intéressant que des personnes lisent, critiquent ce que vous écrivez. Cela aide à évoluer.

Question: 

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui écrivent ou veulent écrire ?

Réponse: 

Il faut beaucoup lire. Et aller jusqu’au bout de ce qu’on écrit. J’ai commencé de nombreux romans. Au bout de cinquante pages, j’arrêtais. Il faut écrire tous les jours, même si vous n’écrivez que trois mots, même si c’est désagréable. C’est un travail. C’est de l’artisanat. Il ne faut pas retarder l’écriture. C’est important de se donner des obligations, de se fixer des objectifs, d’être déterminé. Quand j’écris, je connais le début, le milieu et la fin du livre et j’ai mes personnages. Je ne suis pas un plan car je trouve qu’il fige l’écriture. L’écriture est pleine de surprises, ça vous emporte !

Propos recueillis par Clémence Roux de Luze

Entretien très intéressant. Le dernier paragraphe est dans son ensemble d'une grande justesse. Entre autre, il est vrai que lire, encore et encore, est une source inépuisable d'enrichissement sur bien des plans. Madame Kernel a raison, écrire, parfois, est loin d'être une partie de plaisir, mais c'est un merveilleux boulot ! J'aurais bien aimé découvrir "Agatha Christie, le chapitre disparu", mais hélas, même en version numérique, 14,99 euros pour un livre de moins de 300 pages, je trouve ça un peu cher. On comprend que l'éditeur attend un "retour sur investissement" mais tout de même. Au bout du compte, madame Kernel ne trouve pas d'éventuels nouveaux lecteurs, et l'éditeur perd une source de revenu. Le numérique devait soit-disant faire baisser les prix des livres, force est de constater que la plupart du temps, ce n'es pas le cas. À ce compte-là, bien sûr que l'auto-édition a un bel avenir.

Publié le 31 Mars 2016

J'ai hâte de lire ce livre... je ne savais pas qu'Agatha Christie s'était intéressée à la psychologie...

Publié le 25 Mars 2016

L'episode de la "disparition" d'A. Christie a souvent ete aborde, mais pas forcement dans un roman c'est vrai . Il y a meme un episode de Dr Who (avec M. Smith) qui est centre sur ce fait divers avec, on l'imagine, une explication tres etrange :)

Publié le 24 Mars 2016