Actualité
Le 23 juin 2015

Ebook et droits d’auteur, Valentine Goby s’en va t’en guerre !

La dématérialisation du livre bouleverse les règles de lecture, de diffusion mais aussi de piratage. Repenser un nouveau modèle pour que vivent les auteurs, pour que leurs droits soient protégés, c’est le combat de l'auteure Valentine Goby, par ailleurs présidente du Conseil Permanent des Écrivains (CPE) et vice-présidente de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Militante convaincue, sans compromission, elle réagit aux principaux résultats du sondage monBestSeller "Auteurs et protection des livres numériques". Du vif argent.
Ebooks et droits d'auteur. Tribune de Valentine Goby, auteur et présidente du CPEValentine Goby : "Piratage, livres numériques… menaces potentielles et avérées pour le droit d'auteur." Photo Fanny Dion

1. "Près de 70 % des auteurs se sentent concernés par le piratage. Mais, en tant que lecteur, 1 auteur sur 2 milite pour la lecture libre."

Je suis très choquée par cette contradiction. Evidemment le piratage est un manque à gagner énorme pour les auteurs et pour toute la chaîne du livre. Aujourd'hui, les sites hébergeurs ne sont pas tenus de vérifier la légalité de diffusion des fichiers postés sur leurs plateformes, et ne peuvent être sanctionnés dans le cas où il s'agirait de fichiers piratés. Ils sont simplement tenus de supprimer tout fichier déclaré piraté et dûment signalé par l'auteur. Je pourrais tous les jours signaler des centaines de mes fichiers piratés en libre accès aux sites hébergeurs, et il m'arrive de le faire quoique la chose se reproduit dans les deux heures après mon signalement, comme sur le site toutbox.com, qui est un repaire hallucinant da la fraude en toute impunité. Ils effacent les fichiers mais ne sanctionnent pas ceux qui les postent. Ils n'y sont pas tenus. L'Europe veut réformer le droit d'auteur, multiplier les exceptions au mépris de la rémunération juste de la création, et ne responsabilise pas les sites hébergeurs. C'est scandaleux et hypocrite.

Et par ailleurs, il y a ce bel idéal de partage soutenu par les pirates, qui pour une fois trouvent une oreille attentive auprès des ultra-libéraux : la culture devrait être facilement, voire gratuitement accessible, ce n'est pas un bien comme les autres. Nous auteurs sommes tous d'accord sur le fait qu'en effet notre travail n'est pas un bien comme un autre, qu'il fonde une culture commune et donc doit pouvoir être diffusé largement. Mais le prix à payer n'est pas la gratuité. Demande-t-on au nom du droit à se nourrir à Danone d'ouvrir ses entrepôts pour que s'y servent les affamés ? Demande-t-on aux propriétaires d'appartements d'ouvrir leurs logements aux sans abris ? Et on demanderait aux auteurs de fournir gratuitement sans condition des contenus qui nécessitent des années de travail ? Notre système économique fonctionne sur un socle clair : la propriété privée, qui n'exclut pas, et heureusement, l'idée d'un bien public. Prêcher la gratuité est irresponsable et démagogue, d'autant qu'il existe des exceptions au droit d'auteur (rémunérées, même très faiblement), comme le prêt en bibliothèque, l'exception pédagogique, l'exception handicap… Une culture sans créateurs rémunérés est une culture dépendante des rentiers ou des poètes maudits. Nous ne sommes pas pour la majeure partie d'entre nous des héritiers, nous n'avons pas forcément l'âme rimbaldienne non plus. Nous voulons vivre décemment de notre métier, comme tout le monde !

2. "Sur les DRM*, auteurs et lecteurs sont unis pour dire non"

Avoir envie d'être lu est une préoccupation bien légitime ! Mais la gratuité n'est pas selon moi le meilleur moyen d'être lu. La gratuité peut aussi déprécier l'œuvre, en donnant l'illusion que tout se vaut. Et puis, qui va faire le tri ? Comment sélectionner, sans prescripteurs (éditeurs, libraires…), les textes à découvrir ? Lire un roman nécessite un autre investissement qu'écouter une chanson de quelques minutes, ce sont des heures de lecture qui permettent d'évaluer un texte et un auteur. La disparition de la chaîne du livre serait une catastrophe pour la littérature elle-même et c'est une erreur à mon sens de croire que les auteurs peuvent s'en passer.

En revanche, on peut entendre la volonté de lever les obstacles techniques qui aujourd'hui protègent mal les auteurs. Encore une fois, je l'ai déjà dit, les DRM ne sont certainement pas un moyen convaincant de protéger le droit d'auteur. Mais la levée de tout obstacle technique, c'est la mort programmée de la littérature : dans le grand bain des publications massives et sans prescripteurs, il y a des chances qu'on trouve surtout des noyés. Pour l'instant, aucun moyen technique n'est satisfaisant. Il est quand même dommage d'avoir à penser aux verrous sans pouvoir tout simplement prêcher une attitude éthique : DRM ou pas, diffuser sans permission un fichier protégé, c'est du vol. C'est vraiment un parti pris moral. Les outils techniques, même les plus efficaces, ne pourront jamais se substituer à un choix d'ordre éthique.

3. "Près de la moitié des auteurs (42 %) se plaint de l’impossibilité du prêt d’ouvrage numérique. 68 % des lecteurs contestent la volonté des plateformes libraires de s’arroger des monopoles de diffusion."

Il n'y a aucun obstacle à diffuser son œuvre sur le web sans les libraires (il suffit de la poster !), et aucune impossibilité concernant le prêt numérique ! Le prêt numérique est actuellement un sujet majeur de discussion en Europe et en France. Tout auteur qui ne s'oppose pas spécifiquement dans son contrat au prêt numérique de son œuvre ne peut plus ensuite retirer cette œuvre de l'offre numérique d'un éditeur en bibliothèque. Mais le prêt numérique pose surtout d'énormes questions en terme de rémunération, c'est pour moi le plus inquiétant de tous les points concernant le développement du livre numérique : les bibliothèques cherchent à diffuser le plus largement possible les livres, mais si elles le font sans encadrement, c'est la fin de toute l'industrie du livre. Prêter, mais avec quelle rémunération ? À combien de lecteurs simultanément ? Sur quel périmètre territorial ? Pour combien de temps ? Et si le fichier numérique prêtable est disponible en même temps qu'une sortie papier ? Vouloir être lu est une chose, mais une immense majorité des auteurs ont surtout aussi envie de vivre de leur métier et non seulement d'être diffusés largement et gratuitement, ils tiennent à la chaîne du livre pour cette raison fondamentale - ce qui n'empêche personne de poster gracieusement ses fichiers, cela se fait déjà même si c'est une décision assez rare. Des expérimentations sont actuellement menées en France pour mesurer l'impact économique pour les auteurs, les bibliothèques et leurs lecteurs de la diffusion de fichiers de prêts epub. Nous sommes très attentifs aux résultats de ces expérimentations.

Si on écoute la députée européenne Julia Reda, auteure d'un rapport qui doit servir de base à la réforme du droit d'auteur en Europe, une exception générale et obligatoire sur le prêt numérique en bibliothèque devrait être imposée par l'Europe. Heureusement, l'obligation n'a pas été retenue et le texte a été amendé avant vote du rapport le 17/06. Maintenant, il faut être très vigilant pour que la loi future élaborée d'ici un an laisse aux États toute latitude d'adapter ces principes généraux à leur territoire, afin de préserver la diversité culturelle et l'idée qu'il est possible pour les auteurs, à l'instar d'autres métiers artistiques, de vivre de leur création.

De toutes façons, un auteur qui s'auto diffuse exclusivement en numérique sans éditeur a peu de chances d'intégrer un catalogue de bibliothèque… elles demandent des prescripteurs ! Et l'auteur, qui diffuse gratuitement sur le web se fiche d'être diffusé en bibliothèque. C'est pourquoi la question du prêt numérique interroge principalement les auteurs de la chaîne du livre.

4. "Quant au lecteur, il fuit un système qui complexifie ce qui doit être avant tout un plaisir. Pour preuve le faible taux de pénétration de vente du livre numérique."

Concernant la vente de livres numériques : elle est faible en France car les fichiers sont vendus trop chers par les éditeurs (plus chers que du poche). Beaucoup d'auteurs sont favorables à la baisse du prix de ces fichiers, mais à condition de pouvoir bénéficier d'une équivalence en valeur aux droits gagnés sur le papier. C'est un des enjeux fondamentaux des négociations de contrat futurs. Ou alors, encore une fois, il n'y a plus d'écrivains de métier, et on érige en système le dilettantisme ou la rente ! Il faut aussi informer les lecteurs, qui souvent l'ignorent, de la fragilité de la situation des auteurs, qui ne reçoivent que 8 à 10 % du prix de vente du livre (6 % en jeunesse) : la recherche du coût le plus bas a des conséquences graves sur le renouvellement même de la création.

5. "Pour preuve : 85 % des auteurs accepteraient de vendre leur livre sans DRM* avec ou sans système de protection. (…) D’ailleurs, 4 auteurs sur 10 diffusent déjà leur livre gratuitement sur le web."

Pardon mais votre sondage concerne des auteurs numériques !!! Que 85 % des auteurs numériques acceptent de se passer de protection, c'est leur affaire. Les auteurs inscrits dans la chaîne du livre ne défendent pas ces positions.

Valentine Goby

DRM* (digital right management) : ce système dominant la protection des ouvrages numériques est un verrou qui interdit le partage des fichiers numériques et leur impression. L'accès à la lecture du document ainsi protégé n'est alors autorisée que pour l'équipement ou l'identification logicielle certifiée par le fournisseur.

Le prix des fichiers ne peut en aucun cas expliquer que les francais lisent moins d'ebooks que les autres pays europeens puisque les prix sont largement equivalents dans ces autres pays ou aux USA. J'ajouterai qu'il y a des dizaines de milliers (voire plus) d'ebooks dont le prix est compris entre 0.99 et 2.99 euros, ce qui n'est pas franchement hors de prix... Non, c'est tout simplement le genie francais de completememt passer a cote de chaque revolution technologique. On ne cessera jamais de rappeler ce qui s'est passe avec le minitel! Au fait, j'ai essaye de mettre deux ebooks sur Kobo, et comme mon seul compte en banque est en Angleterre, lorsqu'il a fallu donner mes coordonnees banquaires, tout ce que la plateforme me suggerait apres que j'ai inscrit ces coordonnees/IBAN, c'etait une PO box Bank of Scotland. Du coup, je me demande, si par miracle quelqu'un venait a acheter un de mes ebooks, ou diable iraient les qqs centimes d'euros gagnees... :)
Publié le 24 Juin 2015