Actualité
Le 26 oct 2015

Livre papier et livre numérique : entre nostalgiques et apprentis sorciers.

Arte voyage au pays des livres, des livres numériques et des livres papiers, posant le sujet récurrent « Le livre numérique condamne-t-il l’édition papier et son économie ? ». Les réponses, au cœur de l'actualité, sont à la fois poétiques et scientifiques.
Lit-il le mode d'emploi d'une liseuse ou d'un smartphone ?Lit-il le mode d'emploi d'une liseuse ou d'un smartphone ?

Livres contre tablettes : ce débat nous laisse le goût étrange d’un monde agressé mais encore dominant d'acteurs convaincus et purs qui vivent de l’odeur du papier, de passions, et de conseils ; et un autre monde émergent plus prospectif, exigeant aussi, fait d'acteurs qui ont saisi les vertus de la technologie. Mais sans pouvoir en maîtriser la chaine, ni l'économie. A côté, l’ombre d‘Amazon plane silencieuse.

Tablettes ou livres, personne ne s’en sort…

Libraires, éditeurs, éditeurs numériques, journalistes... Arte réunit des personnalités de qualité et les interrogent. Ils interviennent. Et par un montage habile, les témoignages défilent, ni contradictoires ni démonstratifs. Ils se  savourent comme une sucette Pierrot gourmand. Et force est de constater que tout le monde a raison.
Tablettes ou livres, c’est égal. Si le livre a une âme, c’est simplement parce que c’est un objet, qu’il a une réalité physique palpable, que c’est important, et qu’il nous accompagne matériellement. Serait-il indispensable pour ces seules raisons ?
La vente du livre change, sa distribution aussi. Le commerce physique n’est pas approprié au livre électronique, alors qu’il est appelé à une diffusion rapide. Il est accessible, il est à un clic de distance, c’est un fait. Concurrence déloyale ? Pas vraiment, il n’est pas rentable pour la plupart de ses acteurs.

Le libraire : de la passion à la vocation

Pour Reiner Gootheis, les libraires (lui-même l'est ) doivent retrouver leurs motivations, avoir un œil neuf sur ce qui se passe, ne pas préserver le système, mais le réinventer. Parler littérature, conseil, c’est le métier du libraire ; s’il n’en n'est plus capable, et cela arrive souvent, précise-t’il, l’objet même de son commerce perd son sens. Faire ce métier, c’est s’engager. Il déplore par exemple, le lobby des libraires qui a empêché la commercialisation de la réimpression d’un album de Lenni Riefenstahl dans les années 90, alors qu’ils se damnent 20 ans plus tard pour vendre Fifty shades of Grey.
Pour lui, avec la disparition du bon libraire, la grande littérature est en voie d’extinction. La littérature exigeante en tout cas, celle qui a pour ambition d’être de l’art, celle qui accompagnait l’ère d’or du libraire. Pourquoi ? Parce qu’un libraire doit s’inscrire dans une exigence, exigence qui est en voie de disparition. Vendre un Roland Barthes et plus difficile que vendre un Marc Levy, pour une marge identique. Mais ça vaut le coup, pense-t'il.

La forme produit du sens

Michael Ten, directeur de Marketing de la maison d’édition allemande Piper, retourne aux sources : la littérature éveille des sentiments inédits. On s’accommode trop aujourd’hui d’une qualité acceptable, mais la rencontre exceptionnelle avec un texte ravive la passion. Le grain du papier, son odeur font partie de ces explorations et de ces découvertes. Du même coup, Il évoque la bibliothèque et le pouvoir qu’elle engendre, le pouvoir de sortir un livre de son rayonnage, de le feuilleter, de le toucher, de le déplacer.

Certains éditeurs vont plus loin : « La forme produit du sens » déclare Sophie Wespieser. Éditrice, elle s’inscrit dans l’exigence et la rigueur. La typographie constructiviste, esprit Malevitch de sa collection, le principe des cahiers cousus, une page de garde colorée qui agit comme un sas pour y entrer, comme un revêtement pour le protéger. Des matériaux sensuels pour s’y perdre. Je suis contre les « couvertures mensonges qui enterrent un chef-d’œuvre ou valorisent un livre sans intérêt ».
Avec le prix Femina 2014, pour Bain de lune de Yanick Lahens, le prix RTL Lire pour Amours de Léonor de Récondo, et un livre dans la dernière liste pour le Goncourt avec Michèle Lesbre pour Chemins, l'histoire lui donne sans doute raison.

Mais le succès du papier passe aussi par la technologie

Le métier de libraire passe aussi par les nouvelles technologies. La Librairie Mollat à Bordeaux le prouve. Paul Emmanuel Roger, son propriétaire, investit 150 000 euros dans les nouvelles technologies. Le challenge : traduire le métier de libraire sur le net. Comprendre, anticiper, mener des conférences, les diffuser sur le site, convoquer, signer, pré-vendre…

Éditeur numérique, ça existe !

Chez Culturboox, Zoé Beck se dit éditrice numérique, mais éditrice avant tout.  Elle constitue un catalogue qui cadre avec ses projets. Elle fait bien la différence avec l’auto publication, qu’elle respecte. Mais sa démarche est différente, c’est une démarche d’éditeur… Un comité cherche, trie, sélectionne et recommande. La qualité reste le graal de tout éditeur, précise-t’elle.
L’Édition traditionnelle censure sur des critères arbitraires : trop long, trop court, genre indéterminé, inclassable pour les libraires… Le livre électronique prend ses libertés et ouvre les opportunités. Les livres épuisés qui dorment dans les catalogues éditeurs peuvent retrouver une seconde vie par ce biais. C’est une réalité.
« J’ai écrit un essai sur l’Ukraine de 80 pages », déclare Stefan Weidner (auto éditeur) inclassable pour l’industrie de l’édition. L’impression numérique était la seule solution pour diffuser ces écrits.

Nostalgique du papier ? L’odeur de la colle, le grain du papier ?  Zoé Beck sourit. La touche d’une tablette en verre, la vitre et le toucher d’un smartphone, l'acier brossé, tout cela lui plait… La sensualité est aussi dans les matériaux électroniques, tactiles par essence même.

Retour vers le futur avec Volker Hoppman, ce qui importe, c'est le contenu. 

Fondateur de la plateforme numérique O.S. en Allemagne, il est visionnaire dans sa conception du métier. La lecture, « c’est la représentation conceptuelle de l’agencement et du transfert des idées ». Ou plus simplement, comment organiser et déplacer des idées d’une tête à l’autre. Définition peu nostalgique mais qui fait sens. L’environnement économique a changé, il faut aller plus vite. Il faut produire moins cher. Mais la conception, les idées, les passions sont identiques, quels que soient les outils. C’est l’accès au savoir qui est différent. Simple question de forme !

Le silence d’Amazon

Question de forme, oui mais pas seulement. 70 %  du marché du e-book passe aujourd’hui par Amazon, et l’histoire de l’économie se satisfait mal des monopoles de long terme. Ils ont toujours été régularisés soit par les législations soit par des dynamiques de consommateurs.
La dynamique d’Amazon est simple, elle réintègre le tout en un : l’auteur, la publication, la vente. C’est une machine de guerre mise à disposition de tous ceux qui écrivent. C’est le principe de la désintermédiation. De l’écrivain au lecteur, Amazon prend la main sur la création de valeur à toutes les étapes.
Avec Amazon, pas d’interview, pas de communication, peu d’échange. Un mode de communication fort, par le silence. A côté, les corporations de la profession s’époumonent, libraires qui perdent leurs vocations de conseil, éditeurs qui voient leurs marges fondre, auteurs qui veulent préserver leurs droits…

Dis-moi ce que tu lis, je saurai où te trouver

Pour Volker Oppmann (fondateur de la plateforme O.S.), tout cela est un détail face au spectre du numérique. L’immense banque de données que Google, Apple, et Amazon sont en train de constituer à partir des achats de livres est redoutable, déclare-t'il. La vente en ligne est un véritable radar de nos comportements, à travers nos achats, mais même à travers nos hésitations. Pourquoi ce lecteur s’intéresse-t’il au nazisme : étudiant, écrivain, idéologue, intellectuel, historien ou terroriste… ? Enquêtons. Pis, les liseuses sont elles même des traceurs de lecteurs. 1984 de Georges Orwell, a été retiré quelques semaines du catalogue Amazon. « Bug » a déclaré l’entreprise. Sans doute vrai, mais ce qui importe, c’est qu’on puisse avoir les moyens de le faire. Comme si l’on s’introduisait chez vous pour vous voler un livre, précise Volker Oppmann
Les données peuvent être réquisitionnées à tout moment car les traces sont là. C’est le préalable à un système d’exploitation de grande envergure dont on ne connaît même pas les limites. Sans doute pas celles de la démocratie en tout cas.

Ces mutations révolutionnaires s’accompagnent du phénomène de la baisse chronique de la lecture. Baisse supposée car le livre numérique se partage par un simple clic à des dizaines de lecteurs, qui lisent ou qui ne lisent pas. Diffuser plus, et plus d'ouvrages pour des lecteurs qui lisent de moins en moins, et qu'on connait de mieux en mieux.

Décidément, technologie et culture ne sont pas encore mariées.

Christophe lucius. monBestSeller

Il faut se projeter à 50 ans dans le futur et ne plus rêver au 19ème siècle. Vous croyez que ceux qui iront sur Mars emporteront avec eux Madame Bovary dans la Pléiade ? Sur le dessin, il y en a un qui lit un livre, c'est Jocrisse ou le successeur de Gaston Gallimard. Même les tablettes seront dépassées...On ne sait pas si on lira, ni sur quoi. Le numérique est un changement d'état, comme fut le passage de la calligraphie à l'imprimerie. Observez nos adolescents d'aujourd'hui, vous en voyez beaucoup avec un livre à la main ? Si on veut punir un enfant, on le menace de lui confisquer sa tablette et non plus les aventures de Tintin en BD. Vous croyez qu'il y aura assez de forêts pour produire des milliards de livres papier ? Même les chéquiers tombent en désuétude. Le fisc vous promet une amende si vous vous obstinez à recevoir une feuille d'impôt papier. Les factures EDF sont en numérique. Dans 200 ans, la Bibliothèque nationale occupera tout un arrondissement de Paris. Il faudra un petit train pour parcourir les rayons. Mais en deux cllics, vous lirez Homère dans le texte ou en 250 langues différentes. Quand vous serez installé sur une comète vivable, vous croyez que Colissimo vous livrera en deux jours ouvrés le dernierr Prix Goncourt ?
Publié le 27 Octobre 2015