Chronique
Le 11 nov 2015

Pérégrinations d'une auteure au royaume de l'édition.

Pourquoi je me suis auto-éditée ? On m'avait dit non. Tout le monde m'avait dit non. Il m'arrivait d'être triste et même de ne plus croire en moi. Beethoven, mon ami écrivain disait que si j'écrivais un bon roman, il trouverait ses lecteurs. C'était sûr.
monBestseller-itineraire-d'un-auteur-pour-se-faire-editer-un-reve- un-cauchemarRêvez de l'édition. Mais surtout ne vous réveillez pas. Vous risquez d'être auto-éditée.

Si je ne trouve pas d’éditeur, c’est que mon roman est mauvais.

            La poste demeurait la voie royale de l'édition. Les manuscrits étaient ouverts et moi, parfaite inconnue, j'avais autant de chance de trouver un éditeur que la fille d'un millionnaire ou une jeune actrice inspirée. Mais il y avait une condition : je devais écrire un bon roman. Je ne vais pas vous mentir : nous ne sommes pas tous égaux. La fille du millionnaire ou l'actrice inspirée n'a pas forcément besoin d'écrire une ligne pour être éditée. Moi si. Mais il y a une justice. Et si je ne trouvais pas d'éditeur, c'est que mon roman était mauvais.       

            J'avais rencontré Beethoven sur le blog de "Wrath", une romancière recalée de tous les comités de lecture de France avec son roman au titre poétique : Crevez-tous ! Sur son blog, très prisé, nous étions nombreux à échanger nos points de vue sur l'édition, rarement sur les livres. Des aspirants écrivains, des écrivains accomplis et même quelques éditeurs s'y retrouvaient pour médire les uns des autres et laisser libre cours à leur agressivité. C'était très festif et ordurier.

Renoncer à exposer ses textes, comme on renonce à ouvrir son cœur.

            J'avais remarqué qu'à ses débuts, "Wrath" publiait ses nouvelles en quête de conseils et d'avis mais tout le monde s'en foutait ou alors, les internautes profitaient de cette occasion pour la casser « Et c'est avec de telles daubes que tu veux être éditée ? ». Elle avait renoncé à exposer ses textes, comme on renonce à ouvrir son cœur (si elle lit ça, je suis morte).
Quelques intrépides wannabes (c'est ainsi que "Wrath" appelait les aspirants-écrivains en mal de publication) persistaient à poster des extraits de leur texte et se faisaient lapider sans pitié. « C'est ça que tu appelles écrire, Du-con ? Retourne apprendre l'alphabet ».
Ce blog était malgré tout une mine d'informations pour la novice que j'étais.  

            "WRATH", la vipère sulfureuse que tous les éditeurs de Paris rêvaient de fesser, affirmait que jamais aucun manuscrit envoyé par la poste n'avait été lu depuis la création du monde et donc, par déduction, encore moins édité. Les heureux romanciers estampillés « édités par la poste » se succédaient pour jurer du contraire mais elle n'en démordait pas. Bonne chance me narguait-elle quand, très sûre de mon talent, je la toisais de toute ma hauteur, jurant que moi, j'y arriverai. Je serais publiée par voie postale. Jalouse !
Mais comment cette blondinette diaphane de moins de 50 kilos et plus acide qu'un citron osait affronter les gros mammouths virils de l'édition ?

Un bon livre est un livre lu.                      

            Je ne la croyais pas. Je ne suis pas dingue. Je croyais Beethoven. Le monde est juste. Un bon livre est un livre lu. Les gentils gagnent contre les méchants. Beethoven pensait et pense encore j'imagine (je l'ai perdu de vue malheureusement depuis l'extinction du blog de "Wrath", et mon cœur se serre à cette triste évocation) qu'il y a une justice malgré tout. Tout est dans le « malgré tout ». Je pense encore comme lui mais un peu moins qu'avant.

            Dans sa grande bonté, le grand écrivain (qui sera bientôt primé d'un titre ô combien honorifique, je prends les paris), entretenait avec les pauvres petits Wannabes que nous étions des échanges épistolaires et gentils. Ah, il nous ramenait vers le côté lumineux de la force quand Wrath nous tirait vers le côté obscur.
« Certes, concédait-il, les manuscrits sont mal lus. Mais ils sont lus. Les éditeurs sont pour la plupart des cons, c'est vrai (pardon de jouer les balances Beethov). Mais aucun chef-d'oeuvre ne reste méconnu, à moins de le laisser pourrir au fond d'un disque dur. »
Bon, l'épreuve se corsait : fallait que je produise un chef-d'oeuvre. Je n'étais pas sûre d'en être capable, sacrebleu !

            Un jour, cet homme de lettres et d'exception me fit l'honneur de jeter un œil à mes écrits et là, la sentence tomba. Ma tête en roule encore... C'était peut-être pas nul mais en tout cas, c'était pas très bon. Désolé, qu'il dit. J'accueillais les critiques de mon mentor avec calme et humilité. O rage, ô désespoir ! Quelques petites pointes de révolte remontaient parfois me titiller les orteils (j'aime me tenir tête en bas depuis) mais je les étouffais courageusement. Ah, de l'air ! Grand écrivain de mes deux, va !

 Poser son cœur dans une enveloppe et l’envoyer par la poste.

            Je dois reconnaître que je souffrais d'un handicap : les fautes. Je faisais pleins de fautes. Des fautes d'orthographes, d'accords, de conjugaison... Et si j'avais corrigé beaucoup de ces travers, il en restait toujours. Je bossais. Je scribouillais des mots même dans mes rêves. A un moment, je suis arrivée à un résultat correct. Je n'espérais pas qu'on crie au génie en ouvrant mon livre mais cela commençait à ressembler à un vrai roman et donc normalement, selon les prévisions de Beethoven l'écrivain-sorcier, je devais être éditée. Les corrections payées par la maison d'édition et les bons conseils de mon « éditeur à moi » finiraient de parfaire mon premier roman.

            Equipée d'une imprimante et d'un relieur achetés d'occasion pour dix euros TTC, je bombardais les éditeurs de Paris. Deux mois plus tard, les mêmes lettres de refus me furent retournées, comme à 99,99 pour cent des inconnus qui comme moi, ont posé leur cœur dans une enveloppe et l'ont confié à La Poste. Les chances de gagner au loto sont supérieurs, talent ou pas, fautes ou pas. Ce qui ne doit pas vous décourager de jouer, évidemment. Il me manquait juste un père millionnaire (liste non exhaustive, cela peut être un mari éditeur, une maman journaliste ou un amant président) et je n'en avais pas sous le coude. Dès lors, je n'accordais plus à ces réponses qu'un intérêt mineur, voire désabusé. Et forte d'une opiniâtreté bientôt légendaire, j'entrepris l'écriture d'un second, puis d'un troisième roman qui connurent tous deux le même sort tragique. On n'en voulait pas, sniff. On ne voulait pas de moi ! J'étais nulle !

Non, je ne peux pas signer un contrat d’édition avec vous !.

Un éditeur étrange voulut me tester.

            La nuit précédent la décision qui doit bouleverser ma vie, j'attends encore !, un éditeur étrange voulut me tester. Il me proposa de passer une épreuve. J'acceptais. Pour une fois que quelqu'un me proposait quelque chose, je n'allais pas faire ma mijaurée. L'éditeur voulait savoir si les esprits réagiraient à ma présence. On les appela. Et la réponse ne tarda pas à venir : c'était OUI. Les esprits s'affolèrent. Tout valsait autour de nous, les objets volaient.
« Tes dons de sorcière sont phénoménaux s'écria l'éditeur fou », les yeux quasi révulsés et les joues pourpres. Quand une table se retourna sur sa tête, il commença à paniquer. Moi-même, je n'en menais pas large. Les objets ne touchaient plus terre et pire que tout, mon petit garçon âgé de trois ans, que j'avais eu la mauvaise idée d’emmener, fut emporté loin de moi. Il volait, criant : « Maman, maman, je suis Peter Pan. ». N'écoutant que mon cœur de mère, j'opposais au pouvoir fou des esprits mon pouvoir maternel et le gosse vola dans l'autre sens, jusque dans mes bras. Mon fils accroché au cou, et j'aurais préféré mourir que le laisser s'envoler de nouveau, je déclarais à l'éditeur : « non, je ne peux pas signer un contrat d'édition avec vous, cela met  la vie de mon fils en danger. » Et je le plantais là.  Ah, j'ai oublié de préciser que la scène ci-dessus est un rêve.

            Je me suis réveillée plus épuisée qu'après trois nuits successives d'insomnie mais au saut du lit, je savais quoi faire : j'allais m'auto-éditer. Je serai une Indée.

Voilà, comment tout cela a commencé.

Bene di Capria...

Attention, ceci est une série, soyez patients.

10 CommentairesAjouter un commentaire
Merci Brian de votre témoignage. Je vous souhaite de trouver un éditeur. Et continuons d'y croire, oui. A près ces événements terribles, et cette déclaration de guerre, continuons de lire, écrire, rêver... C'est la meilleure réponse que l'on puisse donner. Enfin, je crois.
Publié le 15 Novembre 2015
Super chronique ! Drôle et triste à la fois, mais la tristesse est notre lot à tous quand on reçoit le fameux papier "malgré ses qualités, votre texte ne correspond pas à notre ligne éditoriale" (et que trois mois après vous voyez un truc dans le même genre publié chez ce même éditeur) Le monde de l'édition est étrange. Il suffit de parcourir les librairies, les FNAC, etc. et de faire des recherches sur les auteurs publiés en France. Beaucoup d'anglo-saxons. Déjà très connus chez eux. Donc l'éditeur français n'a qu'à mettre un bandeau "déjà 2 millions de lecteurs conquis en Amérique" pour qu'il se vende. Regardons ensuite les (rares) auteurs français publiés, sans parler des éternelles têtes de gondoles qui parviennent maintenant à vendre uniquement grâce à leur nom. Ô, surprise ! Des journalistes, des profs à l'université, des éditeurs (!), des sociétaires de la SGDL, etc. Bon, d'accord, certes. Parfois heureusement on tombe sur un jeune auteur inconnu qui pond son premier roman, et ça marche. Parfois on entend parler du premier roman d'un type inconnu mais qui est "absolument fantastique et à lire sinon vous n'avez aucune culture littéraire", et son bouquin est une autofiction qui raconte son enfance à manger des termites en Amazonie du temps où Internet n'existait pas encore (Dieu sait à quel point ça remonte à la préhistoire), et son bouquin évidemment sera vendu à 284 exemplaires mais TANT PIS ! Car voyez-vous c'était éditable. Donc, pour terminer ce coup de gueule rempli d'aigreur, de bile noire, de soubresauts de colère, de picotements dans le bas du dos à cause d'une injustice réelle ou imaginaire : il faut toujours y croire. Oui je sais, c'est facile de dire ça, mais quand on vit pour écrire et qu'on voit ça, la tentation de se pendre à une poignée de porte avec un élastique est grande. Merci pour cette chronique, merci aux lecteurs de mBS, et merci mBS pour cette extraordinaire opportunité de faire un pied de nez (je reste poli) aux méchants loups de l'édition française. PS : si un éditeur passe par ici, je retire ce que j'ai dit éditez-moi svp
Publié le 14 Novembre 2015
A sa décharge, je trouve que l'on a pas été tendre avec elle et qu'il y avait une sorte de liberté à l'insulter. Elle était arrogante certes, mais en face il y a eu pas mal de méchancetés. Elle était devenue une sorte de bouc-émissaire non? Ce qui est frappant dans ce blog, c'est la méchanceté de ton de la plupart des commentateurs. Et wrath avait effectivement grillé toutes ses chances d'être éditée. Bonne journée
Publié le 13 Novembre 2015
Pour avoir parcouru le blog de Wrath il y a quelques annees, s'il est evident qu'etre repere par un editeur via la poste tient du quasi miracle, cette Wrath avait, il faut bien le dire, completement bascule vers une sorte de paranoia :)
Publié le 13 Novembre 2015
Merci de votre retour Philippe. Faire du chiffre ce n'est pas tout, mais ça doit être agréable quand même! Quant à vous Bossy, ça a dû être vraiment contrariant sur le coup. Depuis, vous n'avez plus jamais essayé de vous faire éditer? (c'était lequel de vos romans?) Bon vendredi 13!!!!
Publié le 13 Novembre 2015
Un éditeur est un étrange bonhomme : Quand j'ai envoyé mon manuscrit par la poste, à une époque où les manuscrits étaient au moins parcourus, le comité de lecture m'a baptisé "meilleur manuscrit de ces six derniers mois ". J'ai été convoqué trois fois, félicité trois fois. Et puis, est apparu entre deux portes un monsieur un peu gêné : "Finalement, non merci ! "; Françoise d'Eaubonne m'a dit : C'est un con. Heureusement, car je n'aurais sûrement pas eu la vie que j'ai vécue ensuite...
Publié le 12 Novembre 2015
J'aime beaucoup votre chronique, et suis passé par tous les états d'âme que vous décrivez. Au bout de compte, presque naturellement, mes ambitions se sont réduites : un véritable écrivain est un écrivain lu, certes, mais le nombre de lecteurs est-il si important ? (sauf si on veut vivre de ses écrits, mais là, c'est encore autre chose). Un écrivain à succès, un ami d'un ami - sur lequel j'ai vainement compté pour faire passer mes manuscrits ;) - fait une dépression quand il ne vend pas 50.000, alors que je suis très content quand je dépasse 50. Je ne suis pas sûr qu'un écrivain à succès ait autant de retours de qualité (et sincères) que certains auteurs de mBS ont ici). En revanche, je suis sûr que son meilleur souvenir reste la première critique intelligente du premier lecteur inconnu ayant lu le livre en entier, en dehors du cercle de la famille et des amis. Pour finir, l'auto-promotion agressive me fatigue, à la faire autant qu'à la subir, alors j'ai pris le parti d'informer simplement de la parution de mes textes, participer aux concours aussi. Et tant pis pour les chiffres !
Publié le 12 Novembre 2015
Merci Yannick, et j'espère que le meilleur viendra pour nous tous. Le choix du pseudo? Je crois que Léonardo inspire Christophe. :) Bonne soirée
Publié le 12 Novembre 2015
Moi pas du tout …Pourquoi ?
Publié le 12 Novembre 2015
Bonsoir Lili, ou plutôt devrais-je dire Bene di Capria. D'où vient ce choix d'ailleurs, je suis curieux :-) C'est un éditeur vraiment étrange en effet qui vous a menée à faire le choix de l'auto-édition. S'il me contacte un jour, je penserais à venir sans mes enfants, surtout que mes pouvoirs paternels ne sont probablement pas à la hauteur de pouvoirs maternels ;-) Cela ne doit pas être facile de recevoir lettres de refus sur lettres de refus, surtout lorsque l'on a mis coeur et énergie à écrire l'ouvrage envoyé (ce qui doit être le cas de tous ceux qui tentent l'aventure !). En ce qui me concerne, j'écris depuis 3 ans, je n'ai jamais contacté d'éditeur, et mes pas me dirigent d'eux-mêmes vers l'auto-édition. Peut-être que cela me fera gagner du temps, ou peut-être pas. En tout cas, bon courage dans cette voie et à bientôt pour la suite, car si c'est une série, j'imagine que le meilleur reste à venir.
Publié le 11 Novembre 2015