Actualité
Le 23 avr 2015

Les affres de la plume en Corée du Nord

En France, cette démocratie timorée qui ne rougit que rarement, l'écrivain demeure à peu près libre. Libre de contester les goûts du premier ministre en matière de porte-jarretelles (qu'il porte avec une discrétion exemplaire), de confesser une fascination pour le curling sénégalais ou, dans un registre plus chaste, les jambes graciles d'un flamand rose en rut, libre de tempêter contre le Système, libre d'émettre l'hypothèse du suicide de Dieu, ou celle encore qui voudrait que l'amour ne dure que trois ans. Libre, vous dis-je ! En Corée du Nord, changement de disque, pardon, de cassette : la morale officielle veille au grain (s'il en reste, bien sûr).
Ecrire en Corée du Nord, une dangereuse vocationEcrire en Corée du Nord, une dangereuse vocation

Une littérature qui a des parfums de goulag.

Pour donner de la littérature nord-coréenne une définition sommaire, citons Flaubert : « la couille lui manque ». Et pour cause : comment pourrait-il en être autrement quand le prix de l'audace a des parfums de goulag ? Nul n'oserait clamer que les rondeurs autoritaires du « leader suprême» lui donnent de faux airs de bo-buon (le montréalais Luka Rocco Magnotta, cannibale sinophage notoire, lui, ne se gênerait pas); de même ne se risquerait-on pas en railleries lorsque, plutôt que d'opter pour un bon vieil opéra stalinien, Kim décide d'infliger à un parterre de dignitaires visiblement sous le choc une comédie musicale mettant en scène des danseurs – admirablement impassibles derrière leurs masques – déguisés en personnages de Disney. Adolescent attardé, Kim ? Peut-être. Gageons qu'il n'ignore pas, tout de même, que les camps de concentration ne sont pas seulement destinés à calmer les enfants hyperactifs.

 L'écriture se doit d'enseigner la vertu.

Alors qu'écrire en Corée du nord ? Et pour quoi faire ?« Des hommes qui créent une société progressiste en détruisant une société conservatrice, qui éliminent l'influence fasciste et qui luttent pour réaliser une société démocratique », telle est la feuille de route adressée aux écrivains par Kim Il Song, en ce printemps hivernal de 1946, peu après que les américains ont délesté le pays d'un Japon par trop encombrant - pour la modique somme de deux métropoles rasées, populations comprises. Selon Patrick Maurus, « grand leader » en érudition nord-coréenne, «Le mot propagande n'est pas grossier en Corée du Nord et l'écriture se doit d'enseigner la vertu, ce qui correspond à la tradition confucéenne». Il n'en va pas autrement, assure-t-il, en Corée du sud.

Résultat : hilarantes autant que déconcertantes, voici quelques inanités jetées à la face du peuple : Kim Jong Il, sommité du golf, serait capable de combler six trous-en-un. Étonnant non ? Selon les experts, il serait plus aisé de démontrer, à ce stade, que trois dieux n'en font qu'un. Le chef d'État aurait par ailleurs inventé le hamburger, fait ses premiers pas dès la troisième semaine, et même parlé couramment le coréen alors qu'il ne fréquentait le théâtre du monde que depuis deux mois. C'est tout bonnement miraculeux. Et le Christ, bon joueur, d'applaudir dans sa tombe. Ou sur son nuage. Toutefois, la littérature nord-coréenne ne saurait se limiter à ces outrances : plumes et peignes-cul sauront, toutes proportions gardées, se dissocier. Dans les années 80, Kim Jong Il, qui était à son grassouillet de fils ce que Descartes fut à BHL, a souhaité une littérature davantage portée sur le quotidien de ses camarades d'égalité. Champagne ? Nightclubs ? Orgies ? Comment, rien de tout cela ? Fort bien.

La littérature de la Corée du Nord est en Corée du Sud.

Fruit de ce rebond littéraire voulu par l' « artiste suprême », « des amis » (F.R.I.E.N.D.S en anglais), rédigé en 1988 par Baek Nam-Ryong. C'est à ce jour le seul et unique roman nord-coréen à fréquenter les rayons de nos librairies moribondes. Un ouvrage de propagande, certes - on y a droit au très français : « salauds d'américains !» - mais qui n'en soulève pas moins de véritables questions de société. Notamment celle du divorce, ô combien périlleuse là où il ne fait pas bon ébranler ce précieux garde-fou qu'est le noyau familial. Mais laissons la parole à une écrivaine nord-coréenne, aujourd'hui réfugiée au pays de Psy (la Corée du Sud, pour les incultes), et dont le tragique, vaillant et résolu parcours nous est parvenu par les soins de Juliette Morillot et Dorian Malovic, auteurs de l'ouvrage collectif « évadés de Corée du nord ».

Demain, la liberté d'écrire.

« En Corée du Nord, il y a des écrivains partout ! Une véritable inflation! Trois mille à peu près dans l'ensemble du pays! II y a des journaux partout et des journalistes improvisés dans la moindre administration. Tout le monde écrit, on ne fait que cela, dans les écoles, les usines, les fermes. Et même dans les camps de rééducation: les prisonniers ne reçoivent souvent ni eau ni nourriture, mais des liasses de papier, de l'encre et une plume pour écrire. Ils écrivent leur confession, leurs fautes, leur repentance, leurs promesses..." Et d'ajouter  : « Dès le début de ma carrière d'écrivain, j'ai senti que je ne pouvais écrire ce que je voulais. Je devais faire attention au sens mais aussi à mes mots, aux tournures de phrases. Tout était codé, précisé. » Arrêtons-nous en là : son témoignage, pour instructif qu'il soit, est pour le reste des plus bouleversant qu'il m'ait été donné de lire. Car en dépit de tourments inhumains, la force d'âme qui fut la sienne nous persuade assez que l'acier pâle du ciel nord-coréen n'a rien d'éternel, que la vitalité créative de ce peuple martyr finira par reluire, un jour, de son vieil et ardent éclat, rendant aux individus qui le composent le droit de noircir du papier librement . Et donc d'exister.

Arthur Deming

 

Très intéressant , cocasse et triste. Avez vous Arthur un ou deux auteurs à nous donner en référence. Et peut on bien "écrire" sous la contrainte?
Publié le 25 Avril 2013