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Le 29 mai 2013

Lire et publier un livre numérique en France, histoire d'un retard

Alors qu'aux Etats-Unis le livre numérique prospère à fond de train, que rien ne semble entraver sa folle cavalcade, la France, vieille république des lettres, paraît s'ériger en bastion des antiques coutumes. Quelles raisons à ces archaïsmes ? Est-ce par vindicte envers les forêts ? Sainte ivresse des bibliothèques ? Mais trêve de conjectures, puisqu'il est à chaque conséquence une cause, tâchons d'y voir plus clair.
lire et publier un livre numérique en Francelire et publier un livre numérique en France

La France et la littérature, c'est une affaire vieille comme le monde : l'attachement au livre y est chose sacrée, habitude séculaire, culte païen. Qu'on en juge : nos braves représentants, tandis que les nuages de la crises s'amoncelaient sur leurs hôtels particuliers, ne pouvaient s'empêcher de causer littérature - « Zadig et Voltaire », entre autres immortels chef-d'œuvres. Il se rencontre même certains intellectuels pour dire de nos rapports à la littérature qu'ils sont, par leur ténacité et leur profondeur, uniques au monde. C'est peut-être vrai. Quant aux tenants de l'identité nationale, ils voient dans la langue et la littérature françaises le seul véritable dénominateur commun au peuple français. Le livre en tant qu'objet est emblématique de cette romance entre un peuple et son art. Alors quid des chiffres ? Lancé en 2007, l'e-book occupe dores et déjà 22% du marché américain. Au royaume des francs, on se fait volontiers plus conservateur : 1% seulement (21 millions d'euros).

Les opposants au livre numérique font valoir des arguments tantôt moraux, tantôt traditionnels : « qui sont donc ces magnats (Amazon, Google, etc...), s'insurgent-ils, qui assujettissent le monde des lettres en trois claquements de doigts ? Et ces tablettes, ne symbolisent-elles pas le naufrage d'une jeunesse dont les rêveries, naguère portées sur le monde, s'échouent désormais sur les rives routinières d'un écran ? » Jeunesse désenchantée, certes, mais jeunesse envoûtée. Parmi les vieilles gens, le spectacle de cette « connexion déconnectée » irrite au suprême degré : « Eh quoi ! qu'ont-il à fixer ce bout de plastique ? Sont-ce encore des hommes à la fin» ? Et de raisonner avec art : « lire ailleurs que sur du papier, mais pour qui me prenez-vous ? Cela n'aurait pas le moindre sens !»

Mais le retard qu'accuse la France sur les Etats-Unis ne saurait seulement tenir à des désordres sentimentaux ; c'est avant tout le fait d'un cadre juridique fort contraignant. Avec la promulgation de la loi Lang, en 1981, les maisons d'édition décidaient d'un prix unique pour leurs ouvrages. Une telle législation ne devait pas faire les affaires du numérique : elle est cause de ce qu'il est impossible, aujourd'hui encore, de vendre des e-books au rabais. Si bien que l' « hégémonie amazonienne », qui a pu déferler sur le marché américain par le moyen des ventes à pertes, n'a pas eu lieu en France. Du reste, il n'est pas rare que les livres numériques soient plus coûteux que leur version poche – un marché aussi colossal que protégé. On en demeure un peu coi, et si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, on croirait n'être plus de ce monde.

Malgré tout, l'e-book gagne du terrain. Les français s'équipent de smartphones, les ventes de liseuses doublent d'année en année, le nombre des ouvrages proposés va grandissant, le chiffre d'affaire du livre numérique bondit de quelque 80% par an, et les vertus pratiques de l'objet unique (smartphone) ne font plus guère débat. L'inébranlable ascension des écrans modifiera-t-elle nos habitudes de lecture ? A la marge, peut-être. Une chose est sûre : ces produits multiplient les occasions de lire ; de jour, de nuit, ce que l'on veut, où que l'on aille. Et les esprits chagrins devraient s'en réjouir.

 

 

 

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