E

32 pages de Franck Ipak-Ito
E Franck Ipak-Ito
Synopsis

On ne fait pas d'hommes de lettres sans classer des e !

En 1972, l’écrivain Georges Perec publie "Les revenentes". Dans ce roman, il n’utilise qu’une seule voyelle, le e.
"E" reprend cette contrainte d’écriture et s’inspire d’autres textes de Perec tels que "W ou le souvenir d’enfance" et "Quelques-unes des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse avant de mourir".

Publié le 15 Août 2026

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3 commentaires , 1 notes
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@VeroniqueD
Merci pour votre commentaire.
Rigolo, farfelu, extravagant, ça me va. Bon pour une psychanalyse !

Publié le 24 Août 2026
2.01
Vous, vous êtes rigolo avec jeux de mots farfelus et bizarres, on dirait que vous avez fait tous les mots du dictionnaire et que vous écrivez tout ce qui vous passe par la tête comme on demande de le faire en psychanalyse aux patients pour créer des associations libres. . Remarque le résultat est à la fois extravagant mais réussi car c'est amusant, du moins pour ce que j'en ai compris.  
Publié le 24 Août 2026

@Lauren Back
Merci. Oui c'est amusant, cela occupe l'esprit pour un bon moment....un peu trop parfois, on a du mal à s'en détacher. Je suis très heureux que vous ayez envie de vous y atteler. J'ai écrit un avant-propos où j'explique le pourquoi de ce texte et la manière dont je m'y suis pris. Le voici si cela vous intéresse :

Avant-propos

Quand Georges Perec meurt à 45 ans, le 3 mars 1982, j’ai 9 ans. Je ne sais rien de lui, j’ignorais jusque-là son existence. Je suppose que le journal télévisé en a parlé. J’imagine Yves Mourousi ou Noël Mamère annonçant la mort de Perec. Combien de temps le JT consacre-t-il à l’évènement ? Entre le voyage de Mitterrand en Israël, le recul du dollar qui passe à 6,06 francs, les manifestations d’étudiants américains qui défient Ronald Reagan et dénoncent les coupes budgétaires aux cris de « Des livres, pas des bombes ! » et l’appel de Régis Debray au retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge, quel place réserve-t-on à Perec ? En parcourant les archives du Monde, je découvre que l’écrivain américain Philip K. Dick est mort lui aussi en mars 1982. Il avait 53 ans. Mon âge aujourd’hui. Je me rends compte soudainement que le temps presse et que je n’ai toujours pas réalisé le projet qui me tient à coeur depuis longtemps : l’écriture d’une nouvelle à la manière de Les revenentes de Perec, une monovocalisme en e, c’est-à-dire un lipogramme où toutes les voyelles sont absentes sauf le e.
« A la manière de » est une déformation professionnelle. Les professeurs d’école dont je fais partie depuis 30 ans, faisons régulièrement écrire nos élèves « à la manière de », souvent des poèmes. On s’inspire de la forme, mais le contenu passe généralement au second plan. Ils recopient leur production sur un cahier pompeusement baptisé « cahier d’écrivain ». Ecrire fait-il de nous des écrivains ? Je dois relever le défi du fond et de la forme : réussir à écrire, en n’utilisant que des e, une vraie histoire.
Pourquoi ne pas produire un roman «normal», sans contrainte d’écriture ? J’irais sans doute plus vite, mais je n’y arrive pas. La contrainte me donne des limites, m’ouvre un chemin, et un seul, duquel il est difficile de s’écarter. Sans cela, le champ des possibles est immense et cette trop grande liberté me fige, je ne sais ni par où commencer ni dans quelle direction aller. La contrainte, elle, m’impose une voie et je me sens guidé, rassuré.
En traduisant en français L’isle lettrée, roman épistolaire de l’américain Mark Dunn, Marie Claude Plourde réalise à mon sens un exploit au moins équivalent à celui de l’auteur. Cette histoire fonctionne sur une disparition progressive des certaines lettres de l’alphabet. La traduction littérale est impossible et il a fallu adapter la contrainte à la langue choisie. Marie Claude Plourde déclare : « S’imposer des contraintes peut nous forcer à puiser dans nos ressources pour inventer de nouvelles solutions ou des oeuvres originales qui n’auraient tout simplement pas existé sans l’application de ces contraintes. (…) paradoxalement, les contraintes peuvent aussi libérer la créativité. »
C’est par la contrainte d’écriture que j’ai découvert Perec. D’abord Queneau et ses Exercices de style, puis Perec un peu plus tard. J’ai encore cette édition des Romans et récits, une épaisse compilation des textes de Perec sortie au Livre de poche sur papier bible, lourde à manipuler. Aujourd’hui, d’autres ouvrages l’ont rejointe sur l’étagère de la bibliothèque que Perec occupe à lui seul.
Il y a donc d’abord eu Queneau. Et Boris Vian. Pierre Dac. L’étrange, l’impossible, l’absurde. L’écume des jours, L’automne à Pékin, Les fleurs bleues, Les pédicures de l’âme. Et puis voilà Perec : La disparition, Les revenentes, et tous ses jeux de lettres, les palindromes, les pangrammes, les lipogrammes… A l’époque, je ne parviens pas encore à progresser dans la lecture de ses autres textes. Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? me séduit toutefois, par son humour et sa légèreté apparente. Evidemment, j’ai conscience que Perec ne se résume ni au jeu ni à de la gymnastique de lettres. Quelques années après, je dévorerai W ou le souvenir d’enfance et « 53 jours ».
53 jours ! Le temps que Stendhal a mis pour écrire La Chartreuse de Parme.
53 ans, le temps qu’il m’aura fallu pour me mettre enfin au travail et relever le défi du monovocalisme.
Première étape, lister tous les mots qui ne contiennent que des e. C’est le plus fastidieux. J’utilise le site motsavec.fr. Plus de 10 000 mots, dont beaucoup sont inexploitables – belt, bene, beg, bent, bers, bess, etc. Reste un bon millier. C’est énorme lorsqu’il s’agit de les recopier, mais ce corpus de mots me paraitra bientôt insuffisant. Je noircis des pages sur mon cahier, avec des mots de plus en plus longs, classés dans l’ordre alphabétique et selon leur nature grammaticale. Les noms : encens, en-tête, entrée, éphèbe, espèce… Les adjectifs : externe, express, extrême, hébété… Les verbes : rejeter, répéter, réserver, repérer, révéler, sceller, segmenter… Les adverbes : chèrement, décemment, densément… La restriction la plus fâcheuse touche les petits mots incontournables. Nombre de déterminants sont à exclure, comme un, une, la, du, au, mon, ton, son, etc. Pour les cardinaux, on ne conserve que sept, trente, cent et leurs dérivés. Quant aux pronoms personnels, la contrainte va déterminer la narration : je ou elle/elles. Il est plaisant de lister des acronymes – BTS, CDD, CRS, DDT, EDF, GPL… – tout en se demandant si ces mots vont réellement trouver leur place dans le récit. Quant aux noms propres - prénoms, villes, … - ils sont relativement nombreux : Serge, Clément, Thérèse, Brest, Sète, Espelette… Il est profitable de regrouper sur une page à part certains mots relevant du même champ lexical : sextet, scène, plectre, ménestrel, puis fennec, chèvre, genette, sterne, serpent ou encore blette, nèfle, pêche, zeste.
Perec a-t-il recopié des pages de mots ? Craignait-il comme moi que l’on doute de sa bonne santé mentale en voyant ces interminables colonnes de mots ? Pour moi, cette étape est un passage obligé. Il m’arrange de penser qu’on ne fait pas d’hommes de lettres sans classer des e. Car contrairement à l’écriture « libre » où les idées génèrent des mots, l’écriture lipogrammique puise ses idées dans les mots, parfois dans un seul. Sketch, spleen, sperme, sphère, stress, teckel… , le choix est limité mais la contrainte vous propulse vers des scénarios incroyables.
A la fin de son édition de « 53 jours », Gallimard donne accès au contenu de divers cahiers et classeurs ayant appartenu à l’auteur. Je me demande si des notes comparables existent pour Les revenentes.
A force de e, une sorte d’hypervigilance involontaire s’installe. On voit, on entend, on relève tous ces mots, à l’insu de notre entourage. Que penser par exemple de ces personnes qui ont à la fois un nom et prénom avec seulement la voyelle e ? Ont-elles quelque chose de spécial ? Depuis le temps que je côtoie ma collègue Hélène Bénézet, ce n’est qu’aujourd’hui que je remarque ses six voyelles identiques. Je suis intrigué et un peu admiratif. Et ces célébrités : le guitariste Jeff Beck, le philosophe Herbert Spencer, les rugbymans Serge Betsen et Clément Vergé, le violoniste réunionnais Fred Espel… J’imagine une lignée secrète, donnant à sa progéniture, génération après génération, des prénoms remplis de e afin de transmettre je ne sais quel mystère. Quoi que dans ce cas, la société secrète est un peu trop voyante. Peut-être qu’en réalité, le vrai groupe des « gens en e », celui qui possède un secret ancestral, n’est pas le plus visible. Ses membres ont sûrement, pour passer inaperçus, adopté un prénom ou un nom incluant une voyelle intruse : Joseph Kessel, Pierre Perret, Hervé Le Tellier… Au sein de leur microcosme, ils sont connus sous un autre nom : Jeff Kessel, Peter Perret, Hervé Leteller,etc. Se réunissent-ils clandestinement ? Quel intrigant héritage se transmettent-ils ? Secret défense !
Arrive le moment de la rédaction du texte. L’utilisation des listes de mots n’est pas systématique. On y puise lorsqu’on n’avance plus, comme un bonus, un sésame qui ouvre les portes de l’écriture. J’ai également recours au dictionnaire de synonymes. Je me dis Perec en utilisait nécessairement un. Mais ce n’est pas forcément la panacée. On peut pour un mot trouver dix synonymes sans qu’aucun ne respecte la contrainte de ne contenir que des e. Il faut alors prendre des détours, imager fortement son propos au risque de perdre le lecteur.
Au-delà des simples mots, il y a les expressions. On ressent une immense satisfaction quand tout un groupe de mots apparait devant soi : «être en tête des ventes», « en perte de repères », « créer des brèches »… Je me précipite sur mon smartphone pour y noter ces chapelets de termes libérateurs :
pêche en mer
n'empêche, c'est...
perd les clés
est tenté(e) de le penser
exempt(e) de
percer le secret
jeter le verre
trente degrés est
extrêmement chère
etc.
Perec avait-il toujours sur lui un carnet et un stylo pour y noter ces apparitions soudaines qu’on ne veut surtout pas laisser filer ? Les enregistrait-il sur un dictaphone ou un appareil de ce genre ?
Il y a aussi les faux espoirs. Des mots superbes qui ne pourront pas trouver leur place dans le récit. Je pense par exemple au mot « remembrement ». Quatre e ! Mais voilà un terme très spécifique lié à l’agriculture : « le remembrement des terres » (huit e !). Vouloir à tout prix intégrer cette pépite serait artificiel. Orienter le récit pour réussir à la caser ? Pas sûr que ce soit une bonne idée. Je me demande alors si Perec a utilisé le mot «remembrement» dans Les revenentes. Je ne vais pas aller vérifier. Pas pour le moment en tout cas. Je m’interdis de le relire. Je veux éviter que mon récit soit influencé par celui de Perec. Je crains que l’on me reproche d’avoir emprunté ses mots, ses expressions, ses idées de scénario. Si des ressemblances apparaissent, elles seront fortuites. Mon texte sera forcément différent. D’autant plus que je fais le choix de m’interdire tout mot qui ne figure pas dans le dictionnaire – à de rares exceptions près - alors que Perec a utilisé des distorsions (« qe » pour « que » , « en » pour « an », « ee » pour « i », …).
De toutes façons, Perec est inimitable, je ne risque pas de le plagier involontairement, ce serait même présomptueux de l’envisager. Et il y a une chose dont on peut être certain, c’est que Perec n’a utilisé ni le web ni les SMS, ni évoqué R. Federer.
A quand remontent les premiers lipogrammes ? A l’ Antiquité semble-t-il. Plus récemment, mais il y a quand même plus de cent ans, en 1881, Jacques Arago relève le défi d’un récit de voyage autour du monde sans employer la lettre a. Le lipogramme se retrouve-t-il dans d’autres expressions artistiques ? En 1982, Litan : la Cité des spectres verts, film fantastique de Jean-Pierre Mocky, sort au cinéma. Steve – joué par N. Ferrer – et Estelle en sont deux des principaux personnages. Les voyez-vous tous ces e ? 1982, année de la disparition de Perec. Année des 53 ans de Mocky. Je ne suis pas superstitieux mais les chiffres me ramènent sans cesse à mon projet. J’ajoute que Les revenentes a également 53 ans : sa parution date de 1972, mon année de naissance…
Mon monovocalisme est enfin prêt. A l’image du personnage principal de Samouraï de Fabrice Caro, je suis incapable d’écrire un roman sérieux. En tout cas jamais totalement sérieux. Encore une fois, l’absurde et l’humour potache se sont imposés à moi. Au terme de mon travail d’écriture, j’ai encore 53 ans mais plus pour longtemps. J’ai mis les bouchées doubles pour ne pas diluer dans le temps ce projet que j’avais déjà repoussé. Je n’ai toutefois pas mis 53 jours à l’écrire mais bien plus. Je peux enfin souffler. Et me remettre à lire. 53 ans finalement, ce n’est qu’un début pour moi qui ai la chance d’être encore vivant. Je reprends l’épaisse compilation des oeuvres de Georges Perec et me lance dans la lecture des textes que j’avais écartés au bout de seulement quelques pages il y a plus de vingt ans. Je me replonge dans La vie, mode d’emploi et je m’y plais enfin. Et je sais que m’attendent encore d’autres textes de Perec qui me sont inconnus.

Publié le 22 Août 2026

Bel exercice, vous avez du vous amuser, vous triturer les méninges, pour un résultat prometteur. Merci de l’avoir partagé, j’ai eu envie d’essayer de vous imiter (pas ici, for sure !)

Publié le 21 Août 2026