
Pas seulement la championne aux records impressionnants, ou « l’icône », mais la femme derrière la légende, celle qu’on regarde sans toujours la voir.
avec ce que cela implique de tension silencieuse, de rivalités feutrées, de stratégie sociale, et de fatigue rentrée. Un univers impitoyable et fascinant.

Simple dame, raconte Suzanne Lenglen. Pas seulement la championne aux records impressionnants, ou « l’icône », mais la femme derrière la légende, celle qu’on regarde sans toujours la voir.
Le roman nous fait entrer dans sa vie dès le début de sa carrière, au moment où son talent explose, alors que le monde, lui, n’a pas encore décidé s’il devait applaudir une femme… ou la remettre à sa place. On suit sa trajectoire de prodige, de reine des courts, de figure publique, tout en sentant ce que cette gloire exige : de l’endurance, du panache, mais aussi une forme de solitude.
Ce qui m’a surtout marquée, en lisant Simple dame, c’est à quel point Suzanne Lenglen peut encore parler à une femme d’aujourd’hui. Pas seulement quand elle gagne, brille… mais quand elle ose être immense sans s’excuser. J’ai aimé la voir prendre sa place avec son corps, son talent, sa liberté, tout en sentant que tout cela la dépasse parfois, comme une mécanique que rien ne peut plus freiner.
Et puis il y a aussi l’autre vérité, plus discrète : le prix à payer. Parce qu’à partir du moment où une femme devient une icône, elle devient esclave d’un regard collectif. Le roman laisse cette trace-là, très humaine : la gloire donne de la lumière, certes, mais elle prend aussi l’oxygène.
Ce que j’ai aimé, c’est que ce livre ne se contente pas d’aligner les étapes d’un destin. Il imagine ce qui se passe dans l’ombre : comment on devient un symbole, comment on se fabrique un masque… et ce que cela coûte de le porter.
Et puis, en toile de fond, il y a les années folles : la mode, les fêtes, les mouvements artistiques, l’énergie du monde qui change. Suzanne traverse tout ça en avançant comme une comète — sportive, élégante, libre, parfois même trop en avance sur son temps.
Le curseur sensible, ici, n’est pas la violence, mais plutôt une crudité intime : celle de l’effort, de l’image à tenir, de ce qu’on perd en devenant « la première », « l’exemple », « la star ».
Quand on referme Simple dame, il reste une impression claire :
celle d’une femme qui a ouvert une voie en marchant sur son cœur, sans forcément avoir le temps de savourer ce qu’elle conquiert.
Je le recommanderais à ceux qui aiment les romans inspirés de vies réelles, les portraits de femmes fortes sans armure, et à tous les lecteurs qui ont envie de découvrir une Suzanne Lenglen vivante, romanesque, vibrante… pas non seulement l’icône sportive.
À la pause, après d’éprouvants échanges, elle mène huit jeux à sept et boit, masquée par une serviette, une nouvelle gorgée. « Que la magie du cognac opère ! » murmure-t-elle comme dans un conte de fées.
Les pieds suspendus sur un nuage aromatisé d’eau-de-vie et de caramel, Suzanne exécute une série de coups parfaits qui ébranlent la résistance de Dorothy. Pour la première fois dans l’histoire du tournoi féminin, une Française remporte Wimbledon. Suzanne salue longuement le public qui finit par l’applaudir quand le roi et la reine se lèvent pour la féliciter.

La Barre haut, d’Éric Marty, nous plonge dans une prépa ENA en province, à Bordeaux, avec ce que cela implique de tension silencieuse, de rivalités feutrées, de stratégie sociale, et de fatigue rentrée. Un univers impitoyable et fascinant, où les gens se jaugent, se classent, s’accrochent, s’abîment… et où, malgré tout, il y a encore des élans, des attirances, des amitiés, quelques instants de grâce parfois.
On suit surtout Anselme, candidat au troisième concours, plus âgé que les autres, plus fragile aussi — et obsédé par cette idée de “réussir” comme on se sauve. Autour de lui gravite une galerie de personnages : des externes brillants, des internes déjà formatés, des profils ambitieux, cyniques, ou simplement humains, et une figure qui cristallise beaucoup : Andréa, brillante, déterminée, insaisissable, et au cœur d’un désir impossible.
Ce qui se joue, au fond, ce n’est pas seulement un concours. Nous assistons à une mécanique déshumanisée, une espèce de sélection naturelle sociale, un théâtre où chacun tente d’avoir l’air “prêt”, “solide”, “légitime”, même quand tout vacille et chancèle en son for intérieur. Ce roman expose cela, crument : l’endurance, les renoncements, les petites humiliations quotidiennes, et tous les masques qu’on s’oblige à porter pour rester dans la course et incarner la vision du Général : tous les principaux serviteurs de l’état coulés dans le même moule.
J’ai apprécié la manière dont l’auteur donne à voir l’entre-deux : entre service public et ambitions personnelles, entre vocation et image, entre idéaux et carriérisme. On sent que c’est écrit par quelqu’un qui connaît le terrain, qui en a respiré les codes, et qui a voulu en faire quelque chose de romanesque, vivant, parfois mordant. D’ailleurs, la préface le dit très clairement : ce n’est pas un roman “de caste”, mais un récit sur ceux qui cherchent à entrer dans le moule… et sur ce que ce moule fait à leur humanité.
Le curseur sensible est psychologique : épuisement, besoin de paraître, fantasmes de pouvoir, solitude, et cette impression d’avoir “mis sa vie en suspens” pour une porte qui ne s’ouvrira peut-être jamais.
Et puis, il y a la place, le rôle du sexe et ici aussi, sans filtre. Dans ce roman, le sexe circule comme une monnaie parallèle : ça s’observe, ça se jauge, ça se fantasme, ça s’attrape au passage — un peu comme les places, les réseaux, les “bons appuis”. Et forcément, ça met mal à l’aise, parce qu’on voit très bien comment, dans ce petit laboratoire de domination feutrée qu’est la prépa, certains testent déjà leurs gestes et leurs limites. On peut appeler ça “la vie”, “les années jeunes”, “les pulsions”… mais on sait aussi ce que ça devient, une fois la cravate ajustée et le pouvoir en poche : une habitude d’impunité, polie, souriante, et parfaitement toxique.
Je conseillerais La Barre haut à ceux qui aiment les romans d’observation sociale, les histoires de compétition, et tous les récits où le décor devient une machine à révéler ce qu’on a dans le ventre.
C’est un livre à lire quand on a envie de comprendre ce que coûte un rêve, surtout quand ce rêve a la forme d’un concours.
« Les clés du succès pour être bien classé résident dans l’excellence pour quelques-uns et la conformité au moule et la docilité pour tous, le tout mêlé à un profil dominateur : « serviable mais non servile », « dominant docile », obéissant et autoritaire à la fois. »

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
@eric Neuville
Merci pour cet article. Il reflète parfaitement l'esprit du livre et rend fidèlement compte du vécu de mon expérience telle que j'ai tenté de la retranscrire à travers Anselme qui est un peu mon double.
Les situations sont inspirées de la réalité, en tout cas telle que je l'ai perçue. L'histoire d'amour est inventée, mais pas très éloignée des stratégies amoureuses en vigueur dans les cercles du pouvoir dont certaines sont célèbres. L'endogamie est intrinsèque au milieu. D'ailleurs, un de nos professeurs nous disait en off que faire divorcer des collègues pour servir des intérêts communs était monnaie courante. L'INSP, la nouvelle Ena après la réforme, fait toujours couler beaucoup d'encre. Dernière polémique en date : la procédure de recrutement à la sortie de l'INSP. De l'avis des élèves, 60% des postes sont dealés avant l'appariement qui remplace le classement de sortie. Actualité qui m'a permis de rappeler dans un post sur LinkedIn la préface de Denis Tillinac qui écrivait : "Certes, l'accession aux postes privilégiés [...]en fonction du rang de sortie est discutable[...] mais le recrutement par concours[...]a démocratisé l'accès à des postes de commande jadis refilés par cooptation." Et je concluais : "Espérons que cela ne se reproduise pas." Comme quoi puissance et gloire restent des fantasmes éternels.
Félicitations aux deux auteurs, je vous souhaite le meilleur pour 2026. Un salut amical à @Frédéric Audras rencontré lors de la remise du "prix concours 2025" de mBS.