
Avant même d’être écrit, un livre travaille souvent son auteur par tensions, images, sensations, directions, parfois durant quelques semaines, parfois durant plusieurs années. Une autrice interrogée dans notre précédent article appelait cela la sous-écriture. C’est un mot utile. Il désigne ce moment souterrain où émergent les lignes de force du texte, la part cachée des personnages, la manière dont le temps va se tendre ou se dilater, ce qui va peser, ce qui va manquer.
Autrement dit : avant que le livre soit visible, quelque chose en lui s’organise déjà.
Et c’est souvent là que se trouve ce que vous cherchez à faire sentir lorsque vous en parlez.
Car parler de son livre uniquement à partir de ce qu’il raconte — son histoire, son intrigue — revient souvent à en commenter la surface. Revenir à ce qui l’a fait naître permet au contraire d’en dire quelque chose de plus juste, et surtout de plus vivant.
Quand on demande à un auteur de présenter son roman, la réponse prend souvent la forme d’un résumé : il y a tel personnage, telle situation, tel enjeu.
C’est logique. Mais pour un auteur peu connu, c’est rarement suffisant.
Un auteur installé bénéficie déjà d’un univers, d’un style, d’une réputation. Le lecteur peut alors se dire : « Tiens, il s’attaque cette fois à tel sujet. » La curiosité existe en amont. Pour un auteur inconnu, en revanche, le simple résumé informe, mais n’attire pas forcément.
Le lecteur sait déjà, grâce à la quatrième de couverture, de quoi parle le livre. Ce qu’il cherche plus profondément, c’est autre chose : sentir si ce livre-là peut être pour lui.
Prenons un exemple typique de présentation d’un livre de SF. L’auteur déclare :
« Ce roman se situe dans le futur. L’intrigue place une équipe navigante face à une rencontre inattendue. En abordant des thèmes scientifiques, technologiques et sociétaux, le roman interroge les limites du progrès. »
Tout cela est sans doute juste. Mais tout cela pourrait aussi s’appliquer à beaucoup d’autres livres.
Le problème n’est pas que c’est faux. Le problème est que cela ne fait pas exister le roman.
Dire de quoi parle un livre est utile. Mais cela ne le distingue pas des autres livres dans la même veine. Et un lecteur ira naturellement vers des auteurs qu’il connaît déjà et qui savent lui procurer ce petit quelque chose en plus qui illumine le temps de leur lecture.
Des dizaines de romans peuvent raconter la même chose, sans produire le même effet.
Le sujet informe. Il ne suffit cependant pas à définir le livre.
C’est l’un des réflexes les plus courants des auteurs : aligner les thèmes abordés ou traités dans le livre. On se dit que là, le lecteur va se sentir concerné. Et surtout, il va comprendre que cette lecture va l’enrichir, ou le distraire, ou autre chose encore.
Société, technologie, amour, identité, discrimination… L’auteur énumère et parfois avec talent ! Si le résultat, souvent sérieux, démontre que l’auteur a des choses à dire, cela reste abstrait malgré tout.
Ce n’est pas la quantité de thèmes traités qui fait un roman intéressant
Une autre manière de parler de son livre consiste à préciser ses intentions d’auteur. « J’ai voulu montrer… » « Ce livre dénonce… » « Il interroge… »
Oui, c’est une bonne chose de connaître les intentions de l’auteur. Cela instaure une familiarité, dévoile une part intime de celle ou celui qui propose le livre. Mais ici encore, si les intentions sont légitimes, elles ne remplacent pas le roman et encore moins l’expérience de lecture promise par le roman.
Un lecteur ne se projette pas dans une intention, si belle soit-elle. Mais il est prêt à partager une expérience.
Un roman se définit aussi par ce qu’il produit chez le lecteur. Et l’on peut même dire que c’est cette promesse qui donne envie de lire un livre. Que vais-je ressentir, se demande le lecteur ? Quelle tension traverse ce récit ? Quelles sensations s’en dégagent ? Quels mouvement ou déplacement intérieur propose-t-il ? Et, question décisive : « Ai-je envie de ressentir cela ? »
Aussi, plutôt que de dire :
« C’est un roman qui raconte une rencontre avec une présence venue d’ailleurs… »
On pourrait dire :
« C’est un roman sur les basculements intérieurs : une présence venue d’ailleurs oblige chacun à révéler ce qu’il est vraiment. »
Cette deuxième formulation a pour elle l’avantage d’impliquer le lecteur, de l’intriguer. Il peut même se projeter : « N’ai-je pas déjà vécu cela ? »
Ce que le lecteur attend n’est pas seulement de savoir de quoi parle le livre, mais comment l’auteur s’y prend.
Ce qui lui donne l’envie de lire le livre est la potentielle découverte de quelque chose d’unique. Car, nous le savons tous : auteurs et lecteurs, tout a déjà été écrit, toutes les histoires ont déjà été plus ou moins racontées. Mais justement, il reste cet éclat unique qui n’appartient qu’à votre livre. Il devient donc primordial que le lecteur soit dirigé vers un questionnement comme : « Qu’est-ce qui, dans ce roman-là, ne pourrait pas être dit d’un autre ? »
S’agit-il d’une voix particulière, d’un climat, d’une manière de construire l’histoire, d’une tension ?
Le lecteur veut savoir ce qui rend ce livre unique, ce qui fait la signature de l’auteur.
Pour parler de son livre, on croit spontanément qu’il faut : résumer l’histoire, présenter les personnages, lister les thèmes, expliquer ses intentions.
Mais ce n’est pas exactement cela qui est attendu.
Il ne s’agit pas seulement de dire ce que votre livre contient, mais de tenter de dire quel livre il est. Pour employer une image : « dévoiler ce qu’il a sous le capot », faire entendre le ronronnement du moteur, donner envie de s’installer au volant pour un voyage inoubliable.

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…