
La rhétorique du sadisme
Si, dans un commentaire, l’on dit de mon roman qu’il est exécrable, la chose est bien claire. Je m’enfonce dans une jolie dépression, je prépare une revanche imaginaire dans laquelle je terrasse ce loubard. Je le mets hors du ring. De la plate-forme, en fait. Mais, jamais, je ne touche à mon si beau et défaillant livre.
Si l’on dit de mon roman que c’est une merveille, je m’élève au-dessus de mon propre orgueil pour dépasser d’une longueur de nuque ces autres auteurs qui écrivent des livres si inférieurs. Bien sûr, je pourrais être pris d’un doute. Si cet éloge n’était qu’une ironie ?
Lorsque l’on dit de mon roman qu’il manque d’intensité, c’est pernicieux, c’est carrément un coup bas, un poignard dans le dos.
Cela voudrait dire quoi, un roman manquant d’intensité ? Il est globalement bon, mais il devrait être repris, réécrit, bref, le reprendre intégralement. Monsieur Daudet, dites-moi, s’il vous plaît, par quel bout commencer.
Je voudrais rappeler le travail "sisyphéen" d’Anton Bruckner
Anton Bruckner était un compositeur autrichien qu’on appelait le Ménestrier de Dieu. Lorsqu’il a composé sa huitième symphonie, des personnes de quelques bons conseils lui ont demandé de réviser son œuvre. Ceci a failli le mener au suicide. Probablement, lui avait-on dit que sa symphonie manquait d’intensité, d’émotion. Inversement, trop dense.
Il a publié plusieurs versions. Certains s’accordent à dire que la première version, que l’on avait critiquée, était la meilleure.
Je réagis perfidement
Quelques migraines, des petits blues, quelques petites colères mal contenues, je réponds perfidement à celui qui trouve que mon œuvre possède quelques atonies.
« Monsieur, Madame, Mademoiselle, je vous remercie pour votre remarque qui sauve mon flic de l’anémie valétudinaire. Je vous l’assure, sur l’honneur de tous les forcenés, je prendrai en compte votre sincère remarque. Malgré tout, je vous méprise. »
Même si cette réponse n’existe que dans mon esprit, elle me venge de cet infâme.
J’apprends à louvoyer, je garde mon roman sans intensité
Ce roman est mon doux anneau, mon précieux. Je l’ai écrit à un moment où je ressentais une condition particulière. Une émotion, un abattement, une morosité. Volontairement ou inconsciemment, je la transcris dans mes mots ainsi que dans mes phrases. Ce sera ainsi, ainsi sera-t-il. Ceux qui prétendent que, une fois publié, un roman n’appartient plus à l’auteur, mais au lecteur, se trompent. Ce roman-là, le petit famélique, sera le mien, pour toujours.
Tiens, un lecteur vient de poster un commentaire :
« Tu sais quoi, mec, parce qu’il manque d’intensité, ton roman est génial. »
Je peux toujours rêver, je viens de revoir l’homme invisible de James Whale. Il date de 1933. Jusqu’à preuve du contraire, je n’étais pas né. Le mec qui aime le manque d’intensité, non plus.
PS : vous retrouverez une belle définition du mot vacherie en lisant ma nouvelle romantique, la grâce de Loren Winter.
J’oubliais, je viens de croiser une maman donnant la main à son bambin. Je le trouve moche et maigrichon. La maman elle, le regarde avec les yeux de la tendresse. Allez deviner pourquoi ?
HAZE BINE

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