Actualité
Le 28 juin 2016

Adaptation, réécriture et transposition en littérature

L’adaptation est évidemment l’une des manières de rentabiliser un écrit, mais aussi et surtout de le faire vivre, de lui offrir une portée nouvelle. Les adaptations sont multiples. Elles se font du roman au théâtre, du cinéma au théâtre… Elles sont un art qui exige une maîtrise double, celle de l’appréhension de l’œuvre dont elles s’inspirent mais aussi de la forme qu’elles vont prendre. Jusqu’à nos comédies musicales à la mode qui n’ont pas peur de s’attaquer à Victor Hugo ou à Stendhal en opéra rock.
Adapter une œuvre littéraire, un défi technique et artistiqueAdapter une œuvre littéraire, un défi technique et artistique

Romans et récits source d’inspiration pour le théâtre

Les contes, les récits populaires, les épopées, la Bible ont été des sources permanentes pour les auteurs de théâtre. Et la tragédie grecque a largement puisé dans les récits d’Homère, le théâtre classique dans la littérature antique.
La réécriture, pratiquée dès l’antiquité n’a cessé de se développer. Au 20ème siècle, nombreux sont ceux qui s’en sont faits les champions comme Charles Dullin, Jean-Louis Barrault qui ont adapté au théâtre nombre de nouvelles et de romans.

Pourquoi adapter, pourquoi réécrire ?

Trahison, mésinterprétation, pour beaucoup il est souvent de « mauvais ton » de s’attaquer à des œuvres originales pour les transposer. Sans doute parce que, comme l’évoquait Duras, chaque écrit dans sa forme initiale évoque "un espace imaginaire propre".
Mais n’est-il pas beau de ressusciter sans cesse un texte à l’éclairage de son époque et de son actualité ? Antigone, pièce en un acte d’Anouilh, est une réécriture transcendée de la pièce de Sophocle. En parfaite opposition avec les règles de la tragédie grecque, elle est conduite à l’éclairage de l’actualité du moment (la fin de la seconde guerre) sur le pouvoir et la révolte. Une grande pièce qui révèle l’ambiguïté des chefs d’œuvre, et la richesse de leur signification. .

Adapter, c’est aussi montrer l’actualité et la contemporanéité d’une œuvre

C’est lui donner une fulgurance nouvelle, donner à voir sa modernité. Et surtout rallier de nouveaux lecteurs, de nouveaux spectateurs à la cause de l’écrit et de la culture.
Et si l’on peut sourire des comédies musicales du moment, sur Mozart ou sur Notre Dame de Paris, ou les trois Mousquetaires, vaut-il mieux (à un public qui ne les lirait pas ?) ne pas savoir qui est Cosette, ignorer le grand musicien du 18ème et ne pas connaître le nom de Dartagnan ?

Comment adapter une œuvre : transposer, compléter, créer, sacrifier...

C’est combler les espaces imaginaires indispensables comme se plait à l’évoquer Marguerite Duras. D’ou sa défiance pour le cinéma. Le cinéma dit la messe et « fixe les représentations pour toujours. ». Sans espace d’interprétation.
Allons plus loin. Pour le théâtre, la mise en scène d’un auteur est une forme de traduction et d’adaptation. La propre imagination du metteur en scène ou du réalisateur sculpte le texte originel et le fait vivre par extension. Deux auteurs compilent leurs talents et leurs visions pour donner naissance à une autre œuvre.
Et que dire de l’œil du lecteur ou du spectateur, si l’on pousse le paradoxe. Un texte s’apprécie de façon subjective, c’est aussi une déviation de la pensée originale de l’auteur.

Comment adapter un roman au cinéma ou au théâtre ?

Du roman au cinéma, du roman au théâtre... : adapter c’est passer d’une langue à une autre. C’est adopter de nouveaux codes, une nouvelle façon de raconter.
L’adaptation est un genre particulier disait Malraux… Elle a un sens unique. On transforme par exemple un roman en film mais jamais l’inverse. Pourquoi ?
Peut-être l’écrivain a besoin de créer de toutes pièces alors que le cinéma fait appel a des techniques normées, son expression circonscrite, une fois réalisé, ne propose pas un champ possible d'imaginaire… Les rares exemples (de l’adaptation de film en roman) sont lamentables, précisait-il.

Mais attention, un film peut révéler un roman voire devenir un chef d’œuvre alors que l’écrit référent ne l’est pas. Citons Jeux interdits (Clément), Le fleuve (Renoir).
L’adaptation présuppose que l’œuvre initiale soit connue du public (sinon personne ne sait que c’en est une !).
Plus une œuvre est irréelle, selon Malraux, plus elle est facile à adapter. Simplement parce qu’à partir de son « irréalité », on pourra « créer », et  son champ imaginaire devient sans limite.

Adapter un écrit ou un roman, c'est choisir un nouveau langage.

Le langage des images n’est pas le langage du dialogue, n’est pas le langage de la narration.
Toute forme d’adaptation implique une sélection, un choix. Le format, le support exigent des sacrifices. Au cinéma par exemple, synthétiser le drame, l’intrigue, est essentiel car l’espace n’est plus le même.
Un amour de Swann de Volker Schlöndorff (1984) l’atteste. Le scénario lui-même résume en 24 heures la passion jalouse de Swann pour la cocotte Odette, avant un épilogue amer qui les projette dans le futur. L’adaptation requiert donc l’abandon de dizaines, voire de centaines de pages.

Adapter ce n’est pas nécessairement être fidèle.

Un réalisateur ou un scénariste peut recouvrer toute sa liberté dans l’écriture de son scénario, et dans son interprétation de l’œuvre. Carné et Pagnol, Fellini et son Casanova.
Sa vision de l’œuvre, sa lecture, son interprétation doublée de sa technique et son talent de cinéaste s'écartent souvent d’une adaptation fidèle pour devenir parfois une simple source d’inspiration.
Chaque lecteur est le propre lecteur de soi-même disait Proust. C’est vrai.

Transposition et adaptation libre.

C’est le cas où la transposition d’un roman passe par un système de filtre. Le cinéaste écrit un scénario de roman, pour écrire ou en faire écrire par un romancier une version romanesque contemporaine ou transposée dans un autre espace temps ou un autre espace lieu. Il la réadapte alors en un scénario original. La latitude, l’élasticité affichée des auteurs par rapport à l’œuvre initiale reconstruit une œuvre différente, autonome. Parfois pour de bons résultats comme le Madame Bovary de Manuel de Oliveira dans un Portugal contemporain.
Mais il faut compter aussi avec les chefs d’œuvre du cinéma inspirés d’écrits secondaires comme le fameux Barry Lindon de Stanley Kubrick, car les artistes brillants évoluent aussi dans leurs propres arts, dépassant parfois les œuvres originales auxquelles ils se réfèrent.

Adaptation de films au théâtre.

Certains fims semblent être parfois du théâtre filmé. Le Huis Clos de Hitchcock dans Fenêtre sur Cour, l’atmosphère étouffante de Garde à vue de Claude Miller, et bien d’autres.
Nombre de films ont donné lieu à des adaptations de théâtre. Le mariage de Maria Braun de Fassbinder transporté sur les planches montre une Allemagne atypique qui compense sa douleur dans la surabondance de confort matériel, Les Enfants du paradis », fameux scénario de Jacques Prévert a également été repris au théâtre avec succès.

Le travail d’adaptation est un long chemin. Au-delà d’un récit, il est bon de s’interroger sur l’« adaptabilité », c’est à dire sur la "plausibilité" du mode de transposition. La densité d’une œuvre, la dimension romanesque ou historique, la dimension émotionnelle des personnages, la chronologie, la poésie nécessitent de repenser, de réorganiser, de sacrifier une partie de l’œuvre pour en exalter d’autres aspects.
Peter Jackson pour Le Seigneur des anneaux a entrepris l’impossible en s’attaquant à l’adaptation du millier de pages de Tolkien, réussissant la performance de faire perdre au public la notion d’original.

Pour moi, la meilleure solution consiste à revenir, directement à l'oeuvre, pour créer :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

Publié le 29 Juin 2016