Interview
Le 09 avr 2026

LES CLASSIQUES : Marivaux et moi.

Je fis connaissance avec Marivaux au lycée. Le Jeu de l’amour et du hasard était au programme cette année-là. Ce fut l’histoire d’une méprise, d’un quiproquo, d’un jeu de masques qui a duré des années.
Marivaux : l'amour triomphe toujoursMarivaux : l'amour triomphe toujours

A la maison, on méprisait un peu les auteurs du siècle des Lumières lorsqu’ils n’étaient pas philosophes. L’aimable dix-huitième siècle était tout juste bon à illustrer les gravures défraîchies de petites marquises et les biscuits de Sèvres des salons de grands-mères. Et je ne parlerai même pas des écrits libertins sous le toit d’un père qui avait failli devenir pasteur.
Je lus pour la première fois Marivaux dans une indifférence amusée. Un style agréable, léger, des rebondissements directement inspirés de la commedia dell’arte, des amours faciles et souriantes. Le règne de Louis XV fantasmé. Marivaux selon Michelet, en somme.

J’avais des facilités en français : j’appris bien ma leçon, complétai avec quelques recherches en bibliothèque (Internet n’existait pas), ciselai le fond, posai le vernis de la forme, laissai sécher. Dix-huit sur vingt, rien à voir, circulez.
Et j’oubliai Marivaux.

Fuir Rousseau pour retrouver… Marivaux

Quelques années plus tard, en classe préparatoire, retour du siècle des Lumières, Rousseau en particulier. Au programme des concours cette fois-ci.
Il n’était plus question de m’abandonner à mes facilités. Je lus Rousseau. J’avalai Rousseau. Je soupai de Rousseau. Je mangeai Rousseau à tous les repas. Finalement, je vomis Rousseau. La nausée me vint quand j’attaquai la seconde partie de ses Confessions. A ce moment-là — ses inconditionnels me pardonnent — son orgueil démesuré, son absence totale de remords, sa mauvaise foi me sautèrent à la gorge, pour ne me lâcher qu’à la dernière page. Guidée par les lumières professorales, je me tournai vers les autres lectures recommandées : plus je lisais, moins j’approuvais.

Lumières obligatoires, sérieux demandé, ne-restez-pas-dans-les-ténèbres-s’il-vous-plaît, révolution inévitable, progrès certain. Les Lumières antichambre de la Révolution régénératrice d’un monde épuisé par ses vices. Les errements de la Régence expiés et rachetés par le sang des massacres de septembre. Un deux trois, feu aux poudres, boum !

C’était le visage du siècle des Lumières que l’Université voulait que je retienne. Mais était-ce celui que moi, je désirais conserver ?
Cela ne me semblait ni juste ni bon.

Je me plongeai dans les eaux sombres et inexplorées de tout ce qui n’était pas au programme. Au feu les Rousseau, les Diderot et même les Voltaire ! Je me roulai dans l’hérésie scolaire, recherchai les ouvrages qui sentaient le soufre, ruisselants des grâces vaporeuses d’un Watteau ou d’un Fragonard. J’inhalai sans retenue les vapeurs tentatrices des Choderlos, Prévost… et Marivaux. Et ce sabbat m’ouvrit les yeux.

Je m’aperçus que j’avais été sérieuse toute ma vie. Peu d’amis, peu de sorties, toutes bien encadrées par papamaman, explosions paternelles à la moindre incartade. Pas d’aventures non plus ; il faut dire que comme nombre de congénères boutonneux englués dans les études, je m’habillais comme un sac. Des bulletins de notes irréprochables, soigneusement alignés dans la vitrine imaginaire qui résumait mon existence. J’étais le singe savant des chinoiseries rococo : une jolie peluche obéissante, tout vide à l’intérieur, qu’on range dans sa cage quand on a fini de l’exhiber.

Marivaux : on goûte puis on dévore

Le singe chinois se mit à engloutir Marivaux. Plus de nausées cette fois-ci mais un appétit insatiable. J’admirai le moraliste bienveillant et ambigu, je m’emplis de sa joie de vivre, de sa foi souriante et tranquille en ses contemporains, loin des fabriques chimériques d’hommes nouveaux et des grands élans mélodramatiques, un peu fictifs, dont on m’avait gavée. Enfin je gagnais une consistance. J’accueillis avec soulagement l’annonce de l’amour, de la tendresse et du chagrin pour ce qu’ils sont : des sentiments fugaces et changeants comme la nature humaine, aussi naturels que la Création. Je commençai à secouer la chape de honte et de culpabilité qui m’écrasait depuis ma tendre enfance — je ne parviendrais à m’en débarrasser complètement que bien des années plus tard. C’est ainsi que le singe chinois se mit à limer patiemment les barreaux de sa cage.

Pour Marivaux, la faiblesse de l’homme est un postulat ; il s’en amuse avec bienveillance sans le lui reprocher

Marivaux possède, à mon sens, cette qualité si rare, propre à nous faire aimer notre monde et à nous faire aimer de nous-même : la bienveillance. Non, une société ne se bâtit pas en un jour, avec de beaux plans, de la violence et de grands principes : à la fin de l’IIe des Esclaves, maître ou valet, chacun reprend sa place. On ne crée pas un homme nouveau, cent pour cent rationnel, ou alors on le déshumanise. L’homme doit être accepté tel qu’il est, dans toute sa faiblesse, avec sa part d’ombre, mais aussi avec ses qualités, ses espoirs, l’étincelle de raison qui le guide dans l’existence.

Le chemin de la destinée est tortueux et imprévisible et il faut parfois beaucoup de courage pour poursuivre la route. Marivaux le sait bien, avocat sans cause ruiné par la banqueroute de Law, veuf d’une épouse trop tôt disparue, père d’une fille unique entrée dans les ordres malgré lui. Ses héros font face aux aléas de la vie avec intelligence, courage et humour. Loin de la clôture de la maison ou du couvent, Marivaux nous montre une Marianne forte, libre et vertueuse, affronter d’innombrables péripéties avant de toucher au port. Un modèle bien plus attirant à mon avis pour les femmes d’aujourd’hui que l’Héloïse avec laquelle Rousseau se sentira obligé de répliquer à quelques décennies de là.

Liberté, bienveillance, humour, foi en l’homme, amour déculpabilisé : ce que Marivaux nous a légué va bien au-delà du « marivaudage ». Ce n’est rien moins qu’un humanisme des Lumières, sans idéologie ni violence, qui résonne et raisonne encore dans les méandres de notre époque.

Pour finir, quelques citations…
« On n’est pas le maître de son cœur. » (La Double Inconstance, acte III, scène 9)
« Le mérite vaut bien la naissance. » (Le Jeu de l’amour et du hasard, acte III, scène 8)

… et mots d’esprit…
« Quand une femme est fidèle, on l’admire : mais il y a des femmes modestes qui n’ont pas la vanité de vouloir être admirées. » (Arlequin poli par l’amour, acte I, scène 1)
« Votre fierté est si ridicule qu'elle me dégoûte de la mienne. » (Le Préjugé vaincu, scène 9)

Pour marivauder dans le texte, vous pourrez commencer par des pièces emblématiques comme Le Jeu de l’amour et du hasard (1730) ou Les Fausses confidences (1737), également L’Ile des esclaves (1725) pour une tonalité plus philosophique, sans oublier le roman emblématique — et inachevé ! — de Marivaux, La Vie de Marianne (1726-1741).

MAX DOUGALL

 

 

Pour en savoir plus sur Marivaux (1688 - 1763) 
Avec la participation de Élizabeth M. AÎNÉ-DUROC.

Marivaux. Un nom célèbre pour évoquer un homme tout en nuance, dont l'histoire connue est souvent résumée, marquée par de curieux raccourcis.

De l'homme, on ne sait que peu de choses, du moins quand on effleure les biographies courtes. C'est à Paris que naît Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, à la fin du dix-septième siècle, en 1688. On ne peut qu'être frappé par l'exceptionnelle longévité de celui qui a pour ainsi dire 'bouclé la boucle du siècle', puisqu'il est mort âgé de 75 ans, fait rare pour à son époque.

Du droit à la littérature.

Durant sa jeunesse, Pierre aura traversé la France de part en part. Ses racines plongent en Normandie, tandis que son destin, d'abord matérialisé par les nominations successives de son père, Nicolas Carlet, à des postes de plus en plus hiérarchiques, l'entraîne en Auvergne, lui fait connaître Limoges, et finalement le guide jusqu'à Paris. Paris où, désireux d'abord de se conformer au modèle paternel, il entreprend des études dans le but de devenir avocat. Fait notable toutefois : jamais Marivaux, pourtant titulaire d'une licence de droit dès 1721, n'exercera ce métier.

Un étudiant dans les salons…

C'est donc bien avant d'avoir achevé son cycle d'études que Pierre Carlet donne à savoir sa passion pour la littérature. En 1706, à huis clos, on joue sa première pièce, « Le père prudent et équitable, ou Crispin l'heureux fourbe ». Il s'agit d'une comédie d'intrigue, -en un acte, composée en vers-, dont le texte sera édité en 1712, la même année que son premier roman, « Les effets surprenants de la sympathie ».

Marivaux est alors âgé de vingt-quatre ans, et le voilà introduit dans les meilleurs salons de Paris, celui notamment de la renommée Madame de Lambert. En cette compagnie, spirituelle, où l'on traite le littéraire telle une grave affaire, Pierre Carlet se formera, et s'ouvrira à la fois. C'est à cette période que, soufflant en poupe le vent de son imagination comme celui d'un certain esprit révolutionnaire, l'auteur prodige se décidera à pourfendre l'esprit du classicisme. Il deviendra renommé pour s'attaquer aux genres existants tout en cherchant à développer le sien propre, et c'est ainsi qu'il étrennera ses armes de dans l'art du parodique. Ainsi naissent sous sa plume « Télémaque travesti », puis « L'Iliade travestie », célèbre revisite de l'œuvre d'Homère.

Splendeurs et misères de Marivaux...

En 1717, Marivaux déjà est considéré par ses pairs, on voit en lui un moraliste, doué, brillant, et d'aucuns le comparent à La Bruyère. Cette même année, le 7 juillet, le jeune auteur épouse Colombe Boulogne, la fille d'un riche avocat proche du roi. Ce sont de belles années qui suivent, dit-on, mais leur succéderont des temps de malheur. Tout d'abord Pierre Carlet endure le décès de son père en 1719. En 1720, la fameuse banqueroute de Law entraîne sa ruine, et en 1723, malheureusement, Colombe meurt à son tour. Voilà Marivaux seul et démuni, tenu d'écrire et de produire pour subvenir aux besoins de sa petite fille.

Pierre de Marivaux va s'avérer philosophe. Pendant de nombreuses années, il fera connaître ses pensées, publiant dans divers journaux des billets moralistes dont l'orientation vise à défendre ses choix humains et littéraires. Il apparaît alors épris de liberté, homme d'humour et d'humilité aussi bien prêt à rire des travers des autres que des siens, et tirant de riches enseignements de ses fréquentations et de sa connaissance de la nature humaine, enseignements qui le conduisent à cette sorte de grandeur bienveillante dont ses écrits ne se départissent jamais, aussi satiriques soient-ils.

Marivaux un auteur prolixe

Si l'on connaît de Marivaux son œuvre romanesque, résumée à elle seule en « La vie de Marianne », -ouvrage resté inachevé, fait qui peut sonner comme une coïncidence-, et dont le penseur aura émaillé l'écriture sur près de quinze années, on sait moins qu'il fut prolifique au point de publier pour ainsi dire une fois par an pendant presque quarante ans ; tout comme l'on pense moins souvent à ce qui semble avoir été sa véritable passion littéraire : le théâtre. Ce sont près de quarante pièces que Marivaux, fin dramaturge, aura campées sa vie durant. Des comédies sentimentales et des comédies sociales, toutes plus profondes qu'il n'y paraît, ce qui explique peut-être le peu d'engouement que certaines d'entre elles ont suscité en leur temps. « Arlequin poli par l'amour », cependant, jouée en 1720 par des comédiens italiens, est une pièce à succès. Marivaux deviendra l'auteur attitré d'une célèbre troupe italienne et sera tout de même connu pour avoir réformé le genre de la comédie sentimentale.

On a longtemps dit que Marivaux était demeuré, au temps de ses contemporains, un homme incompris, c'est pourquoi il est important de signaler que son existence aura été enrichie par des amitiés sincère, on retient les noms de l'actrice italienne Silvia Balletti, -sa muse pour un temps-, et de Claudine de Tencin, dont la fréquentation lui aura permis d'adoucir les dernières années de sa vie, marquées par certains revers. Marivaux lui doit d'avoir été élu à l'Académie Française sur les bancs de laquelle il prononce d'éminents discours, cependant que les dernières œuvres théâtrales qu'il compose, si elles sont éditées, ne font guère l'objet de représentations.

Souffrant dès l'année 1758, atteint de pleurésie, Marivaux décède le 12 février de l'an 1763.

Et un peu plus :

> Marivaux était, de son vivant déjà, tellement célèbre pour son originalité, et pour les réformes qu'il menait dans les milieux de la littérature, que son nom a inspiré un verbe et un nom commun. « Marivauder » et « Marivaudage » existent depuis lors. Définition du verbe ? « Échanger des propos galants et raffinés ». Si le fait participe à la notoriété de l'auteur, il le dessert en d'autres lieux, car on l'accuse de galvauder la langue française, que son influence fera néanmoins évoluer.

> Lorsque Marivaux est élu à l'Académie Française, ce n'est pas en lieu et place de n'importe qui ! Voltaire était en lice également, mais Marivaux l'a emporté.

> Enfin, c'est parmi les grands que Marivaux marche aujourd'hui. Ce que l'on ne réfutera pas si l'on apprend qu'il obtient la troisième place au rang des auteurs les plus joués par la Comédie Française, après Molière et Racine.

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Merci infiniment pour ce bel article, fort intéressant !

Publié le 25 Avril 2026

@Max Dougall
Merci pour cet article riche en informations et en confessions ("j'étais le singe savant des chinoiseries rococo" : c'est sincère et cruel, et on sait qu'en littérature seule la cruauté envers soi présente de l'intérêt).
N'ayant pas eu votre formation je ne connais de Marivaux que "Le jeu de l'amour et du hasard" - que je relis avec plaisir grâce à votre article - mais ce que vous dites de l'artiste et de l'homme, je vous cite : "Liberté, bienveillance, humour, foi en l’homme, amour déculpabilisé : ce que Marivaux nous a légué va bien au-delà du « marivaudage ». Ce n’est rien moins qu’un humanisme des Lumières, sans idéologie ni violence, qui résonne et raisonne encore dans les méandres de notre époque." me le fait aimer profondément.
Encore merci, portez-vous bien.

Publié le 13 Avril 2026

L'article est complet et intéressant, une bonne lecture pour ce dimanche matin. J'ai surtout étudié Shakespeare, mais un retour vers Marivaux est une excellente idée, car vous avez raison il faut varier ses lectures. @Sylvie de Tauriac

Publié le 12 Avril 2026