Par l’équipe rédactionnelle mBS - septembre 2026— Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai peur que le lecteur ne comprenne pas ce que je veux dire dans mon chapitre 5.
— Rassurez-vous, il a compris.
— Ah bon, vous croyez ?
— Oui, oui. Depuis dix pages au moins.
— Ah. »
Voici une angoisse d’auteur très répandue que nous voyions souvent se réveiller dans les textes que nous lisons.
L’auteur écrit une scène du genre
Et là, nous avons l’impression qu’une petite voix murmure à l’oreille de l’auteur : Et si le lecteur ne comprenait pas que le personnage ment, ou doute, ou panique, ou que sais-je encore ?
Alors, il ajoute aussitôt :
« Son malaise ne faisait aucun doute. »
Puis, par sécurité :
« Il cachait quelque chose. »
ou
« Elle comprit qu’il ne lui disait pas toute la vérité. »
Voilà.
Le lecteur avait un soupçon. Il a maintenant une certitude. L’auteur se sent mieux.
Qui déjà a écrit en 1938 « Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n'y a plus rien à ajouter, mais quand il n'y a plus rien à retrancher » ?
Laissez entendre, suggérer, c’est donner au lecteur suffisamment d’éléments pour qu’une idée puisse naître chez lui.
Préciser, c’est lui expliquer de texte.
Mettons que votre protagoniste découvre que son mari (ou sa femme) a une « aventure », vous aurez peut-être besoin, tôt ou tard, de rendre cette découverte claire.
En revanche, lorsque le lecteur vient juste de voir cet homme cacher son téléphone, changer de sujet et répondre à côté, il n’est pas nécessaire de lui annoncer : comme s’il avait quelque chose à cacher.
Le lecteur a déjà commencé à se douter de quelque chose.
Mais plus important encore : cette petite seconde pendant laquelle le lecteur comprend ou croit comprendre seul est précieuse. Parce que dès lors, il ne reçoit plus simplement votre histoire :
Repérez dans votre manuscrit les phrases du type :
Il comprit que…
Elle sentit que…
Cela signifiait que…
Il était évident que…
Elle réalisa alors…
Cherchez ce qui les précède et répondez seulement à la question « Le lecteur disposait-il déjà de cette information ou de toute information lui permettant de parvenir lui-même à cette déduction ? »
Dans l’affirmative, supprimez provisoirement la phrase explicative et relisez le passage.
Si le sens demeure, validez la suppression.
Vous venez de rendre un peu de liberté à votre lecteur. Vous lui avez laissé l’espace pour écrire lui-même cette part du manuscrit qui en ressort fortifié.
— Alors vous remettrez votre phrase explicative.
— Ah…
— Nous ne sommes pas une secte !
— Ça me rassure.
— Très bien. Maintenant, dormez.
— Je peux quand même relire le chapitre 5 ?
— Nan.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à 4 h 12, tout manuscrit paraît extrêmement mauvais ou supérieurement bon. »

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
@MBS
Si je devais donner un titre personnel à votre article, ce serait nos plus belles années.
Rien n’est plus rassurant et si merveilleux que ces angoisses, ces doutes, ces espérances qui traversent un écrivain à ses débuts. Dans cette condition résident les sincérités, les loyautés, l’honnêteté. Par la suite, ce seront les évolutions. Pour les plus chanceux, cette évolution ne surviendra jamais.
J’aime bien ce genre d’articles que vous nous proposez. Il nous rappelle ce que nous sommes. Vous l’avez déjà abordé auparavant, j’ai procédé à une extension à travers l’article que vous citez.
Je profite pour lancer une pub pour ma romance, la grâce de Loren Winter. Cette jeune femme qui n’écrit que de la Dark romance, subitement, est prise d’un doute. Bien qu’elle soit riche, bien qu’elle vende des centaines de milliers de livres, est-elle réellement une grande écrivaine ?
Son héroïne, Betty une loubarde, l’interpelle. Ce n’est que lorsqu’elle reçoit l’illumination, la grâce, le ravissement, qu’elle peut écrire son œuvre si désirée. Sans cependant renoncer à ses anciens écrits.
J’espère que vous saurez trouver les mots pour transmettre ce ravissement, cette grâce, à ceux qui sont, comme Loren Winter, dans le doute.
Merci pour cette tribune de si belle qualité.
Vous l’avez remarqué, je n’ai pas recouru ; une seconde fois, au 3615 Épictète.
J’hésite à proposer 3615 Illumination
C’est exactement ce que j’ai essayé de faire en remplissant ma déclaration d’impôts : suggérer plutôt que dire, éviter les répétitions, alléger le texte, laisser au lecteur, en l’occurrence au fisc, le soin de comprendre l’essentiel. J’ai donc soigneusement évité de préciser certains revenus, d’expliciter quelques placements et, dans un souci d’élégance narrative, laissé quelques cases délicieusement blanches.
L’administration fiscale, malheureusement, n’a guère goûté ma nouvelle cuisine. À en juger par la lourdeur de l’amende qu’elle m’a infligée, elle n’a pas lésiné sur le sel : une façon comme une autre de me rappeler que, pour le fisc, mieux vaut tout dire que laisser mijoter l’imagination.