Chronique
Le 21 juin 2017

POUR NE PAS SE TROMPER 2 : le verbe "s'avérer"

Le niveau d'exigence d'Elen Brig Koridwen augmente. Traquer les fautes quotidiennes est sans doute l'une de ses passions, à tout le moins l'un de ses loisirs. De la mauvaise prononciation, de l'usage impropre des adjectifs jusqu'au pléonasme "courant", gare à la faute. Un peu plus qu'un jeu, elle pense que la réputation de l'auteur en dépend.
Eviter les fautes pour défendre sa réputation d'auteurEviter les fautes pour défendre sa réputation d'auteur

La langue française contient pas mal de mots très souvent employés de travers, qui écorchent les yeux des lecteurs et la réputation de l'auteur.
Parfois, je vous l'accorde, ces fautes passent inaperçues. C'est que les publicités et les médias nous ont habitués à quantité d'abominations.

Par exemple, on entend souvent dire « la gente masculine » par confusion avec l'adjectif gente comme dans « gente dame » (aimable ou noble : même racine que « gentille »), alors qu'il s'agit du nom gent (l'espèce) comme dans « la gent Trotte-menu » de La Fontaine.
Dans un autre registre, celui de la prononciation fautive, on entend moelleux prononcé « mouéleux » au lieu de « moileux » (pourtant, rassurez-moi : personne n'évoque la moelle en disant  « mouéle », mais bien « moile », n'est-ce pas ?).
De même, on entend prononcer œsophage, œnologie, œdème, œstrogènes, Œdipe, etc, « eusophage, eunologie... » au lieu de « ésophage, énologie... » (eh oui, il faut un « u », comme dans « œuf », pour faire le son « eu » après un « œ ») !
Bon, il n'y a pas mort d'homme, mais c'est déprimant de voir une pub pour du jambon industriel altérer notre belle langue au mépris des règles de prononciation.

À l'écrit, l'erreur est plus grave.

Tout le monde ne remarquera pas vos péchés d'auteur, mais contrairement à une faute de prononciation, il resteront exposés durablement aux yeux de tous les passants.
Et tôt ou tard, ils révulseront certains lecteurs – dont, à coup sûr, ceux des comités de lecture que vous pourriez courtiser (nous parlons bien sûr des éditeurs compétents, pas des maisons à compte d'auteur dont traite l'un de mes billets).
Dommage, tout cela : car par ailleurs, votre ouvrage est peut-être excellent.
Mais ne dit-on pas que l'habit fait le moine ?

Alors votre devoir d'auteur, c'est d'éliminer ces fautes qui pourraient vous porter tort.

Parmi les mots sur lesquels on trébuche encore plus souvent qu'un auteur germanopratin sur les croche-pieds de ses petits camarades, il y a le verbe s'avérer.
S'avérer, du latin verus = vrai, c'est « se révéler exact ».
Donc, n'écrivez jamais : « L'information s'est avérée exacte » : pléonasme. Ou pire, « s'est avérée vraie » : pléonasme absolu, comme l'oreille du même nom ! Un record olympique du plantage littéraire, un peu comme la chute d'une star sur le tapis rouge du festival de Cannes, enfin vous voyez le genre. Et si vous n'êtes pas encore une star, ça fait tout aussi mal aux fesses, mais on s'en remet moins bien.

La bonne formulation, c'est « L'information s'est avérée ». Eh oui, ça sonne riquiqui. Question d'habitude. :-)
Si décidément vous trouvez la tournure trop brève, écrivez « L'information s'est révélée exacte ».

Écrivez encore moins, sinon vous encourrez au moins l'écartèlement en place publique, « Cette information s'est avérée fausse ». Là, vous êtes dans le contre-sens, et jusqu'au cou !

Vous pouvez certes ruser en écrivant « Il s'est avéré que l'information était fausse », mais reconnaissez que c'est à la fois tiré par les cheveux et pas très léger. À moins de vouloir pasticher un rapport de police du XXIe siècle, on évitera.

Quand on se refuse à utiliser « s'avérer » tout seul, le pauvre diable, son remplacement par un autre verbe (comme « apparaître » ou « se révéler ») est donc de mise.

Sont tolérés les glissements du genre « Cela s'est avéré utile ». Un puriste vous les reprochera peut-être, mais vous aurez la conscience tranquille : l'adjectif n'est pas en contradiction avec le sens du verbe « s'avérer ».
Enfin, de mon côté, j'évite aussi. Les gens sont si méchants !... Je plaisante : c'est parce que je suis aussi un peu puriste sur les bords, et surtout, j'aurais l'impression de voir tiquer mes parents. :-)

Voilà, mes ami(e)s : c'était encore une petite info (avérée ^^) à glisser dans votre écritoire si vous la jugez utile.

Bon travail à toutes et à tous !

Elen Brig Koridwen

14 CommentairesAjouter un commentaire

@Elen Brig Koridwen

Farpaitement !

Publié le 24 Juin 2017

@Patrice Dumas
Je dirais même plus : s'avère vraiment vrai ! :-D
Amitiés,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@Elen Brig Koridwen
Bravo et merci, Elen, pour cet excellent article. Tout ce que vous écrivez est des plus utiles et s'avère vrai... :-)

Publié le 24 Juin 2017

@Monbestseller
Traquer les fautes ne me passionne pas du tout, et j'ai fort heureusement des loisirs moins déprimants ! :-)
Mais hélas, trop de fautes nuisent aux chances de succès d'un auteur, surtout autoédité – à ceux-là, on ne pardonne rien – et c'est très dommage, car je dois dire que parmi les ouvrages indés que j'ai lus ces dernières années, il y avait plusieurs ebooks remarquables par l'originalité, la solidité des intrigues, l'agencement du récit, l'émotion, la qualité des personnages, etc, qui pourtant péchaient par la forme en termes d'orthographe et de syntaxe. C'est pourquoi j'appelle de mes vœux la généralisation de services (bénévoles ou abordables) permettant aux auteurs de passer du stade améliorable au stade éditable, comme je l'ai fait pour certains de ces auteurs prometteurs, et le ferai encore à mon humble niveau. La présente série d'articles est, vous le savez, l'un des moyens par lesquels je tente d'apporter une petite pierre en ce sens.
Amitiés à toute l'équipe,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@Ivan Zimmermann
Cher Ivan, merci pour ce lien intéressant, qui rappelle que la langue évolue mais qu'il vaut mieux éviter de s'y faire pincer les doigts. Que Marguerite Yourcenar ait pu se fourvoyer ne m'étonne guère : dans l'ensemble d'une œuvre, les coquilles et fautes avérées (hé hé) sont légion, et j'évoquais pas plus tard qu'avant-hier avec un représentant de chez Gallimard, les nombreuses scories relevées dans les best-sellers de cette honorable maison. Un écrivain, même illustre, a des moments de moindre vigilance, et ce n'est pas toujours délibérément qu'il emploie des tournures fautives. Que celui qui n'a jamais péché... (ce ne sera pas moi, c'est certain). Il n'empêche que ce qu'un auteur vedette peut se permettre sans déchoir, un auteur inconnu ne pourra se l'autoriser sans risquer de passer pour... un débutant, affligé d'une maîtrise insuffisante.
Amitiés,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@Michel CANAL
Merci, cher Michel ! Ravie de vous être utile.
Bien amicalement,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@Letellier Patrick
Vous me faites rougir, cher Patrick ! Il y a pléthore de bons articles, parmi lesquels ceux que vous suggériez récemment. Vous appréciez, j'imagine, le fait que j'essaie d'aller à l'essentiel, de garder un ton léger et de ne pas transformer ces quelques recommandations en leçons en bonne et due forme – pour lesquelles je n'aurais d'ailleurs aucune autorité légitime, n'étant ni linguiste, ni grammairienne, ni professeur de français, ni même correctrice. Catherine Choupin, par exemple, est bien plus compétente que moi. Rendre un petit service si possible, tout en m'amusant, voilà mon seul objectif.
Bien amicalement,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@Robert Dorazi
La tendance est au nivellement des difficultés de la langue française, et vous trouverez toujours sur le Net des articles qui prétendent à leur abolition, sans même parler des réformes en ce sens. Néanmoins, un auteur qui viole les règles établies encourt le risque de choquer ses lecteurs et de voir ceux d'une maison d'édition considérer qu'il ne maîtrise pas suffisamment la langue. Après cela, chacun fait comme il l'entend ! Rien n'empêche d'expérimenter, d'aller à ce que l'on préfère, voire de s'affranchir de toutes ces contraintes. Il faut seulement, dans ce cas, décider que l'on ne soucie ni de l'avis des lecteurs, ni de celui des éditeurs.
Bien amicalement,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

@lamish
Chère Michèle, merci pour votre sympathie jamais démentie. Ma famille compte nombre d'enseignants et j'ai moi-même enseigné, d'où cette passion pour la pédagogie et la transmission des acquis, en toute fraternité.
Amitiés,
Elen

Publié le 24 Juin 2017

Pour compliquer les choses, il y a le verbe transitif "avérer" et le verbe pronominal "s'avérer".
Donc, je tente :
J'avère cet article à la lumière de ce lien :
http://www.cce.umontreal.ca/observations/averer.htm
Ça me paraît bizarre et il s'avère que cela l'est.
Bises,
Ivan

Publié le 24 Juin 2017

Merci une fois encore @Elen Brig Koridwen pour ce nouveau billet... qui s'avère très utile (merci pour la tolérance). C'est juste un clin d'œil.
Avec toute ma sympathie.

Publié le 22 Juin 2017

Bonjour, se sont de sacrément bons articles. les meilleurs que je n'ai jamais lu sur la langue française. Tous vont m'être utiles. Je vais me remettre en question et traquer sans répit.(et donc:"le héros anti-hérétique sur la tribune s'avérait érotique?" Je plaisante. Un grand merci Elen.

Publié le 21 Juin 2017

Pour le verbe s'avérer, les avis sont très partagés si j'en crois ce que je lis. Certains jugeant que le verbe a perdu depuis longtemps sa signification première pour ne retenir que "se révéler, apparaitre". Comme ça arrive parfois c'est l'usage qui finalement dicte l'emploi. Du coup, s'avérer faux, ou s'avérer exact ne choquent plus du tout. Après tout, on dit bien "ce sont" alors que c'est grammaticalement hérétique :)

Publié le 21 Juin 2017

Bonjour Elen et merci pour ce partage de vos connaissances. J'ai lu toutes vos tribunes avec beaucoup d'intérêt, même si je n'ai pas pris le temps de rédiger systématiquement un commentaire. Vous avez confirmé des acquis, gommé des doutes, élargi le champ de mes connaissances d'écrivaine inculte. Je crois que ce que j'apprécie le plus à vous lire, c'est la plénitude de votre concision. Vous me savez admirative de votre plume enchanteresse. Ainsi chacune de vos phrases permet de joindre l'utile à l'agréable, comme certains profs réussissent à captiver leurs élèves malgré le côté rébarbatif du sujet. Alors merci, mille mercis, chère Elen, et belle journée. Michèle

Publié le 21 Juin 2017