Actualité
Le 28 sep 2015

Un livre difficile est il un mauvais livre ?

Bien sûr, tout réside dans la façon de juger la valeur d’un livre, plus que dans la valeur du livre lui-même. Débat de longue haleine.
Livres difficiles : apprendre à les comprendre pour mieux les jugerLivres difficiles : apprendre à les comprendre pour mieux les juger

Y a t’il des mauvais chefs-d’œuvre ?

Paulo Coelho règle son problème avec les livres difficiles. Il dénonce dans un journal brésilien James Joyce comme « étant inaccessible et incompréhensible ». "Ulysse de Joyce, n’est que du style. Il n’y a rien là-dedans."  "Je suis moderne car je rends simple ce qui est compliqué". En toute simplicité.
En parallèle, les critiques de « Publisher weekly », magazine américain, s'amusait à selectionner des livres réputés comme étant "les plus complexes", parmi lesquels, tiens, un livre de Joyce. Mais à l’inverse de Coelho, en en vantant les mérites, comme un ouvrage clef qui élève l'âme. Ils conseillent fortement à tous les anglophones d’apprendre à apprécier « la musique de Joyce ». Joyce est source originelle d'un genre littéraire supérieur. Qui croire ?

Un grand livre se mérite.

Qui n’a pas eu des difficultés à lire des chefs d’œuvre universels réputés « difficiles ». Certains même n’ont jamais réussi à les finir. Si votre résolution et votre acharnement vous ont permis de les terminer, cela en valait-il finalement le coup ?  Oui, bien sûr. Tout d’abord parce que, c'est avec des références qu'on aiguise ses capacités de critique. Le droit de juger, ça se gagne, patiemment. C'est à travers un capital littéraire et des experiences de lecture, que la crédibilité du lecteur, du critique se légitime.
Et puis avez-vous déjà apprécié l’instant final de la fermeture d’un livre difficile et sollicitant, qui a mis en éveil toute votre attention, votre esprit, votre intelligence ? Ce fragile moment de supériorité qui vous fait dominer la chose « intellectuelle ». Un plaisir spécial.

Y a t’il des livres fondateurs de la littérature ?

Denis Podalydès, acteur, metteur en scène, sociétaire de la Comédie française place Proust tout en haut de l’échelle littéraire. Il considère qu’il est l’auteur, ou le livre, qui contient tous les auteurs et tous les romans. Comme pour Shakespeare au théâtre. « Ils y sont tous, cryptés, cachés. » déclare t’il. Toutes les lectures m’en éloignent et m’y ramènent, ajoute-t’il. Comme si certains auteurs étaient le soleil autour desquels gravitent les autres, puisant leurs ressources ponctuellement dans ces œuvres fondatrices.
Sans être aussi catégorique, toutes les littératures ont sans doute des réferences, parfois complexes, qu’il faut découvrir et lire pour mériter de comprendre, pour mieux apprécier les autres. Il est bon de les repérer pour aiguiser son jugement. C'est un travail.

« On ne force pas une curiosité, on l’éveille. » dit Daniel Pennac. C’est probablement exact.

Vaste sujet en effet. Qu'est-ce qu'un livre "trop" difficile d'ailleurs? A mon sens, si l'on peut dire qu'il existe des livres difficiles, je ne pense pas qu'aucun livre puisse être qualifié de "trop" difficile. Inadapté, inapproprié, en décalage, oui, mais trop difficile, ça n'a pas beaucoup de sens (ce n'est qu'un avis personnel). Quand est-ce qu'on se retrouve en position de juger un livre comme étant "trop" difficile? Quand on ne comprend pas le vocabulaire utilisé (voire la langue, haha :p), les références (quand il y en a), quand on s'ennuie à mourir, quand on ne prend aucun plaisir à lire, quand on doit faire des efforts anormaux pour comprendre le sens ou le contenu. Bref, quand on est en difficulté justement, et que l'on perd la notion de plaisir, et l'envie de poursuivre la lecture. Quand un frein trop important gêne la lecture, alors elle devient difficile, et peut devenir "trop" difficile, ou inintéressante (je suis intimement convaincu que les deux sont souvent liées). Le tout, c'est de trouver des lectures adaptées à ses goûts, à ses connaissances, à ses centres d'intérêts, en un mot, accessibles. Y a-t-il de bons et de mauvais livres? C'est très subjectif comme question. Chacun pourrait presque donner une version personnelle différente de celle des autres. Un bon livre, c'est un livre qui a plu. Un livre moins bon, ou mauvais, c'est un livre qui n'a pas plu. Ce serait très réducteur de s'arrêter là. Les deux sont vrai et faux en même temps. Alors, un bon livre serait un livre qui parvient à intéresser des personnes de différents bords et sensibilités, qui leur offre à la fois du plaisir et une richesse de contenu "élevant" leur "âme" et / ou leurs connaissances, et ce à la fois temporellement (donc dans la durée) et géographiquement (donc dans différentes cultures et civilisations au même moment, ou à la même époque), en un mot, qui leur donne envie de le partager avec leurs amis, familles, etc... Et un mauvais livre serait l'inverse, celui qui ne parvient pas à intéresser quelqu'un ni par sa forme ni par son contenu (un tel livre existe-t-il d'ailleurs?). Là encore ce serait réducteur et à la fois vrai et faux. Pour avoir lu "Ulysses" de James Joyce dans le cadre de mes études, en avoir apprécié la lecture pour moi-même mais en ayant fait ensuite une lourde indigestion, voire un rejet profond, quand il s'est agi de l'étudier (là, on pourrait vraiment parler, si vous voulez bien me passer l'expression, de branlette intellectuelle), je trouve l'exemple bien choisi. Je ne l'ai lu qu'en anglais, il est plus que probable que la "musique" soit sensiblement différente si on le lit en français. La traduction est d'ailleurs un facteur qui peut jouer sur la lisibilité d'un livre et sur la qualité de son contenu. Dans certains cas, un "bon" livre pourrait devenir "mauvais" ou "meilleur" selon comment il a été traduit, mais je m'éloigne du sujet... Pour le moment, je vais moi aussi m'en remettre à la sagesse de Platon, qui résume en effet bien la chose.
Publié le 13 Octobre 2015
Merci pour cette contribution, je re-cite et isole votre mention de Platon qui est éclairante. Platon dit que tout ce qui est considéré, évalué par une appréciation sensible (c’est- à-dire un jugement d’agrément ou de désagrément) permet de définir une possibilité mais pas le réel de cette chose, ce qu’elle est vraiment .
Publié le 05 Octobre 2015
Voici un sujet qui me parle et comme l’a si justement précisé Charlotte De Garavan, il est difficile de juger du bon et du mauvais, parce que chacun a sa propre idée de ce qui est bon ou mauvais. Cela veut-il dire que nous sommes face à une interrogation inextricable ? Pas nécessairement. L’idée qu’une chose est mauvaise s’oppose a celle d’une chose bonne, ou bien . J’aimerais donc apporter une autre dimension au sens du mot « bon », ou « bien » . Dans Hippias Majeur, Socrate demande a Hippias: Socrate : enseigne-moi ce qu’est le beau en lui-même » Hippias : « Socrate, sache-le bien s’il faut dire la vérité, une belle jeune fille, c’est beau » Socrate lui rétorque alors : « Tu ne me cite ici des belle choses mais pas le beau. Une belle jument (…) est-ce que ce n’est pas beau ? (…) Et qu’en est-il de la belle lyre ? Est-ce que cela n’est pas beau ? (…) Que dis-tu d’une belle marmite ? Est-ce que ce n’est pas beau ? Pour faire simple, Platon distingue donc la beauté du beau ( qui, dans sa pensée est identique au bien et au bon, et s’opposant nécessairement au mauvais, au mal) et c’est dans cette distinction que j’aimerais apporter ma contribution., en dégageant une autre facette du mot bon/ beau . Sans rentrer dans les détails de sa pensée Platon dit que tout ce qui est considéré, évalué par une appréciation sensible ( c’est- à-dire un jugement d’agrément ou de désagrément) permet de définir une possibilité mais pas le réel de cette chose, ce qu’elle est vraiment En gros si je considère (selon mon appréciation qu’une chose est « bonne » ou « mauvaise elle n’est en fait ni l’une, ni l’autre. Ainsi définit-il qu’une chose (un homme, une cité, une hache, un livre) est Bon, Bien ( c’est la même chose chez lui) lorsqu’il remplit la fonction de ce pourquoi il a était créé ( c’est ce qu’il appelle l’Harmonie naturelle d’un objet) Pour illustrer, l’Harmonie naturelle d’une hâche est de trancher, celui d’un homme de laisser sa raison diriger ses actes). Du coup pour répondre il faut s’interroger sur qu’est ce que la fonction d’un livre ? La question parait tout aussi vaste et ambigüe. En effet certains nous distraient, alors que d’autres nous informent, certains nous font rire, d’autres nous angoissent. Mais aucune de ces choses n’est identique. Pourtant il y’ a bien des caractéristique communes au livre. Un livre doit nous faire ressentir quelque chose. Peut le sentiment qu’il procure ( que cela soi du degout, de l’ennui de la joie) en ce sens il remplit bien sa fonction. Ainsi quelques soit le sentiment qu’il suscite chez son lecteur il ne le laisse jamais neutre. Mais ce n’est pas la seule fonction du livre,en effet , un ouvrage doit être porteur de culture. Et quelques soit le style du roman a l’essai scientifique, tout texte construit la culture. Tout texte et donc porteur de culture. Par conséquent, vu que la fonction du livre et de susciter une émotion (quelqu’elle soit) et de porter la culture ( sous toute ses formes) et que aucun livre ne serait laisser indifférent chacun de ses lecteurs, que chaque livre construit et nourrit la culture. Alors tous livre, remplissent leur fonction. Quelque soit sa complexité, son style ou sa nature aucun livre n’est mauvais, car il remplit sa fonction. Emouvoir et enrichir. Bien entendu l’antithèse est aussi vraie et la rigueur philosophique voudrait que je l’a dégage, mais en tant qu’amoureux de la littérature, je me contenterais de cela… pour ne pas démystifier la beauté de la lecture.
Publié le 04 Octobre 2015
Bonne question à laquelle il sera difficile de répondre... D'abord parce que la difficulté est subjective, ce qui est difficile pour l'un ne le sera pas pour l'autre. Dernièrement on m'a remis le dernier livre d'Onfray en me disant 'Trop difficile pour moi, je n'ai pas le niveau d'études pour lire ça'... Cela fait-il du livre d'Onfray un mauvais livre ? Non, c'est juste que ça ne s'adressera pas à tous les publics. Ceci étant je crois que la difficulté tient plus aux essais qu'aux romans pour ce qu'il en est de la compréhension. On peut trouver dans un roman une écriture 'pompeuse' ou alambiquée, cela en fera-t-il un livre difficile ? Je ne pense pas, mais sans doute un livre ennuyeux. Si un livre est bien écrit mais qu'il ne raconte rien, qu'il finit pour nous tomber des mains, peut-on le considérer comme un bon livre ? Pour certains, il pourra constituer un chef d'oeuvre. Un livre correspond à une psyché. Il n'y a peut-être pas plus de bons livres qu'il n'y a de livres difficiles, il y a juste des livres qui nous parlent et d'autres auxquels on reste sourds.
Publié le 01 Octobre 2015
Belle question... Permettez-moi juste un petit témoignage, sans perdre de vue que l'on parle ici d'oeuvres littéraires (mais on intellectualise beaucoup, sur les oeuvres littéraires). J’avais arrêté ma scolarité à 16 ans, niveau collège. J’ai démarré (et continué) ma vie active en occupant des boulots de manoeuvre et aide-merde, persuadé que les études n’étaient pas faites pour moi. A la trentaine, je me suis réveillé : j’ai repris les bouquins, en autodidacte, à partir du niveau où je les avais laissés. J’ai fini par me présenter au bac en candidat libre à 37 ans, obtenu avec mention, puis je me suis inscrit en fac de lettres en cours par correspondance, juste pour voir... A mon grand étonnement, j’ai passé les exams de première année sans problèmes, puis la seconde année, et ainsi de suite. J’ai fini en doctorat, après un parcours exclusif par correspondance, mention maxi, thèse publiée. Le secret ? Tous les cours impénétrables que l’on me mettait dans les mains, j’ai pris le temps de les réécrire en langage compréhensible ; tous les bouquins odieusement pédants de ces intellos qui se la pètent, je les ai décortiqués pour les rendre lisibles. Oui, un livre difficile est souvent un mauvais livre : il suffit de le traduire et de le résumer en français accessible, pour s’apercevoir parfois qu’il ne valait vraiment pas la peine d’en faire un monde. Pour les oeuvres littéraires, c’est autre chose. Ce n’est qu’une affaire de goût et d’affinités.
Publié le 30 Septembre 2015
La difficulté d'accès n'est pas un défaut en soi, je crois. Marx pouvait il définir ses concepts et ses lois plus simplement ? Sans doute pas . L'éditeur de Proust devait il lui demander de simplifier ses textes ? Scandale !!! C'est je crois à partir du moment ou l'auteur est lui même débordé par son récit, son texte ou son propos, qu'il en perd la maîtrise. Et là la complexité devient nauséabonde, prétentieuse. Mais soyons sûr de comprendre avant de détruire.
Publié le 29 Septembre 2015
Article très intéressant qui pointe en arrière-plan un problème fondamental : la définition de l'excellence, cet idéal qui devrait être notre objectif à tous à partir du moment où on s'investit dans une activité... Alors, selon vous, comment sait-on qu'on a atteint l'excellence ? Est-ce la reconnaissance des professionnels du milieu ? Oui, sûrement, mais le risque est de sombrer dans un élitisme qui ne perçoit parfois même plus son ridicule (cf certains artistes d'art contemporain...). Est-ce, alors, le fait de plaire à beaucoup de monde ? La démocratisation implique souvent une simplification pour rendre l'oeuvre accessible... Je n'ai pas la réponse, mais peut-être un début de réflexion : et si l'excellence, c'était justement l'harmonie entre ces deux extrêmes ?
Publié le 28 Septembre 2015
Excellent article sur le thème de la littérature. Dans cette grande question de "l'accessibilité", il y a aussi le facteur de la maturité, du "bon moment". Un livre incompris auparavant, peut très bien devenir limpide plus tard. Autre fait : notre intellect ne peut pas être en symbiose avec tous les auteurs. D'où le champ infini de la littérature, et dans lequel chacun peut piocher à sa guise et sans complexe.
Publié le 28 Septembre 2015