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Le 10 oct 2018

Premier pas : Coup de coeur du concours de nouvelles monBestSeller 2019

Premier pas

Premier pas de Laure Avedian

Depuis quelque temps déjà, le monde autour de moi me semble étroit. Je me sens oppressé. Une irrépressible envie d’évasion.

Je ressens une vibration. Puis une autre. J’ai déjà remarqué que, par intermittence, mon abri était saisi de tremblements. Mais là, les secousses se font plus fortes. Plus régulières aussi.

Des bruits étouffés me parviennent. Une véritable symphonie : tapements, bruissements, roulements, et par-dessus, je reconnais la mélodie de deux voix familières : la voix qui m’accompagne et la voix, plus grave, qui se rapproche et qui s’éloigne.

Les bruits s’amplifient. Claquements, vrombissements. Maintenant d’autres voix, que je ne connais pas. Des sonneries. Une agitation.

Tout à coup, le calme revient. Seulement quelques bips. Seulement quelques mots. La voix qui m’accompagne se fait plus aiguë, parfois tremblante. La voix qui se rapproche et qui s’éloigne se fait plus douce. Imperceptiblement, les secousses s’accélèrent. Parfois accompagnées de gémissements.

Le liquide, qui,jusqu’ici,me baignait, subitement me fuit. Je me sens propulsé dans un tunnel dont les parois me pressent. Millimètre par millimètre, j’avance, mu par une force incontrôlable. Les gémissements enflent pour devenir de véritables cris.

Et soudain, une lumière aveuglante brûle mes yeux. Ma poitrine se déchire, laissant deux pétales se déployer : c’est alors mon propre cri qui résonne.

Un bruit métallique et je suis soulevé. Je crois reconnaître la douceur de la voix qui m’accompagne, mais on m’éloigne. On me manipule. J’ai froid. J’ai peur. Je hurle.

Puis,je suis déposé sur une peau duveteuse dont l’odeur m’enivre. Je happe entre mes lèvres un bonbon tendre et rose, et je m’endors…

 

Premier cri : mardi 3 mars

Taille à la naissance : 51 cm

Poids : 3,4 kg

Périmètre crânien : 33 cm

Premier sourire : 4 semaines

Première nuit complète : 11 semaines

Premier rire : 4 mois

Première compote de fruits : 5 mois et 1 semaine

Première dent : 6 mois et 2 semaines

Premier mot : 8 mois

 

Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange. Je suis seul sur la ligne de départ d’une piste d’athlétisme. Dans le stade, des milliers de personnes en tribune m’acclament en agitant leurfanion, tandis qu’immobile, les yeux mi-clos, je guette le signal du départ. Quand retentit le coup de feu, je sens mon torse qui se redresse, mes jambes qui se déploient…

Au réveil, je sens encore en moi cette légèreté, cette force inconnue qui me propulse. Ce n’est que lorsque le doux sourire d’Élodie s’avance vers mon lit, comme chaque matin à l’heure de la toilette, que je suis brusquement ramené dans ma réalité.

— Alors, vous avez bien dormi ? Vous vous sentez prêt ?

Bien sûr que je suis prêt. Prêt à accomplir quelque chose d’exceptionnel. Depuis quelque temps déjà, le monde autour de moi me semble étroit. Je me sens oppressé. Une irrépressible envie d’évasion.

Ma mère ouvre en grand la porte de ma chambre et ses bras pour m’enlacer.

— Alors,mon chéri, c’est le grand jour aujourd’hui !

Le petit pli qui se creuse à la commissure de ses lèvres contredit l’enthousiasme de ses paroles. Je sais qu’elle appréhende autant que moi : elle a peur que je ne sois déçu. À cet instant même, elle doit se remémorer les paroles du médecin qui nous a proposé l’expérience :

— Vous savez, l’appareil n’est encore qu’au stade de prototype. Jusqu’à présent, il n’a été testé que sur des patients devenus paraplégiques à la suite d’un accident. Dans votre cas, ce n’est pas sûr que les fonctions cérébrales permettent d’activer la mise en mouvement.

Ma mère m’aide à me préparer : grincements, roulements, et nous voilà installés dans le véhicule.

À l’arrivée dans le bâtiment, hybridation entre un hôpital et les locaux d’une start-up, nous sommes accueillis par le médecin et une équipe de techniciens. Ils s’affairent autour d’un ordinateur relié à une armure robotisée, d’où jaillissent des gerbes de faisceaux électriques. Après un quart d’heure de réglages qui me paraît une éternité, le médecin hoche la tête : c’est le signal pour qu’on m’équipe.

J’ai une panoplie presque aussi lourde que moi sur le dos. Tout le monde retient son souffle lorsque j’active le boîtier que l’on m’a mis entre les mains. Un bruit métallique et je suis soulevé. Mon torse se redresse. Les vérins se mettent à vibrer, une légère secousse puis mes jambes se déploient, comme deux solides racines.

Trente-deux ans et quatre mois : je fais mon premier pas !

Merci @Colette Bacro pour votre message. J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette nouvelle,, à tisser les fils de cette histoire, donc je suis ravie que vous y soyez sensible !

Publié le 15 Octobre 2019