… le silence.
Ou plutôt : un vide inattendu, presque gênant.
Nous avons fouillé les bibliothèques, rouvert les romans, traqué la dinde, le pudding, la bûche entre les pages et rien. Ou presque rien. Chez les écrivains d’aujourd’hui, le repas de Noël n'existe pas ou si peu. Pas de tables débordantes, pas de sauces longuement décrites, pas de festins.
À la place : des solitudes, des silences, des jours ordinaires déguisés en fête.
La littérature contemporaine ne mange plus Noël
Alors il a fallu se rendre à l’évidence : la littérature contemporaine ne mange plus Noël. Elle le contourne, le vide, s’en méfie. Trop de clichés, trop de conventions, trop de mythologies familiales prêtes à l’emploi. Le festin est devenu suspect, presque indécent.
Chez les femmes écrivaines, ce retrait n’a rien d’anodin. La table de Noël est longtemps restée un lieu assigné : soin, charge mentale, injonction à la convivialité, kilos inutiles. Beaucoup s’en sont éloignées, préférant écrire le manque, la fracture, la solitude, plutôt que rejouer la scène.
Manger à Noël, ce serait reproduire un modèle social .
Chez les hommes, le mouvement est différent mais convergent. La littérature s’est figée autour de la fin du XXᵉ siècle, quand le monde a cessé de croire à l’abondance heureuse. Les grandes tablées viriles, bachiques, ont cédé la place à des figures solitaires, désincarnées, souvent urbaines. Jim Harrison pouvait encore écrire la viande, le vin, la chasse. Il est mort en 2016, emportant avec lui une littérature du ventre.
À sa place, des auteurs comme Murakami décrivent des repas minimaux, fonctionnels, mangés seul, dans le silence : un plat suffit, sans débordement.
Pendant ce temps, paradoxe absolu : jamais la cuisine n’a été aussi visible. Livres de recettes somptueux, photographies luxuriantes, plats du monde, world food, chefs-starifiés devenus alchimistes des papilles et des yeux. On regarde la cuisine plus qu’on ne la vit.
Les Top chefs et Master chefs nous gavent de recettes parfaites, de méthodologie sévère et d'images parfaites.
La littérature moderne serait-elle au régime ?
Repas symboliques, corps en retrait, plaisir sous contrôle.
Comme si le feu s’était déplacé : des pages vers les fourneaux, des romans vers les assiettes.
Emmanuel Carrère : Noël sans nappe
Chez Carrère, Noël n’est pas un décor, encore moins une carte postale. Ce qu’on y mange n’est jamais central — et c’est précisément cela qui fait sens. Dans ses récits autobiographiques, la nourriture apparaît comme un fait brut : on mange parce qu’il faut manger, entre deux crises de foi, deux élans mystiques, deux effondrements intimes. Pas de menu célébré, pas de plat fétiche, pas de transmission gourmande. Noël, chez Carrère, ressemble à un jour ordinaire chargé d’une tension invisible : on peut être à table et ailleurs, présent et dissocié. S’il y a un repas, il est presque gênant, comme tout ce qui prétend à la normalité quand l’intérieur vacille. On ne se souvient pas de ce qu’on mange, mais de ce qu’on pense en mâchant. Et c’est sans doute ça, son Noël : une mastication mentale plus qu’un festin.
Haruki Murakami : Noël en solitaire
Chez Murakami, Noël est rarement une fête : c’est une date. Dans La Ballade de l’impossible, le narrateur se retrouve seul la veille de Noël, avec un gâteau acheté presque machinalement. Il en mange une part, sans joie particulière, dans une atmosphère de silence et de manque. Pas de banquet, pas de famille, pas de tradition exaltée : juste un gâteau trop grand pour une seule personne, symbole discret de la solitude moderne. Chez Murakami, la nourriture n’est jamais spectaculaire ; elle accompagne l’état intérieur. Le gâteau de Noël n’est pas un plaisir, c’est un constat. On mange parce que le calendrier dit que c’est Noël, mais le cœur n’y est pas. Et cette distance — douce, mélancolique, presque anesthésiée — dit tout de son univers : les fêtes comme des bulles creuses où l’on entend surtout le bruit de ses propres pensées.
Un drôle de Noël, décidément.
Pour faire exception, J. K. Rowling : Noël à Poudlard
Chez Rowling, Noël est une orgie joyeuse et assumée. À Poudlard, la table se couvre de dindes rôties, de puddings flambés, de sauces épaisses, de montagnes de desserts. C’est un Noël anglais traditionnel, généreux, excessif, pensé pour des enfants souvent privés de famille.
Harry découvre Noël par la nourriture : l’abondance devient réparation. On mange pour se consoler, pour appartenir, pour oublier. Les plats arrivent comme par enchantement, mais ce n’est pas la magie qui frappe, c’est la chaleur et le réconfort. La grande salle illuminée, les assiettes pleines, les repas interminables disent une chose simple : ici, on est accueilli. Chez Rowling, Noël nourrit littéralement le récit. La fête passe par le ventre avant de toucher le cœur.
Et pour Harry, chaque bouchée est une preuve silencieuse qu’il n’est plus seul.
Mais nous sommes dans la fiction, à moins que...
Il faut retrouver les anciens pour célébrer en littérature les rituels de la gastronomie de Noël
Colette : Noël à pleines mains
Chez Colette, Noël sent la cuisine avant même d’être nommé. On y trouve le beurre, les volailles, les gâteaux, les gestes précis et sensuels de la préparation. Elle décrit la nourriture avec une gourmandise charnelle, attentive aux textures, aux odeurs, à la joie presque animale de faire et de manger.
Noël n’est pas abstrait : il passe par la table, par l’abondance, par le plaisir. Chez elle, nourrir et se nourrir relèvent d’un même mouvement.
Le repas de Noël n’est pas seulement familial : il est une célébration de la saison, du présent. Colette ne sacralise pas la fête par la religion ou la morale, mais par la matière.
Et ce qu’on mange à Noël, chez elle, a toujours une fonction claire : rappeler que la vie, même brève, mérite d’être savourée pleinement.
Charles Dickens : Noël chez les Cratchit
Chez Dickens, Noël n’est pas une nappe repassée.. On met sur la table ce qu’on a, et on le sacre festin. Il y a l’oie et surtout ce pudding qui arrive comme un trophée, dur comme un roc, puis soudain solennel quand on l’enflamme au brandy et qu’on le coiffe de houx.
La cuisine devient théâtre : vapeur, odeurs.... Et là, Dickens fait son tour de magie préféré : il nous donne faim, puis il glisse l’idée que la vraie abondance n’est pas dans la viande, mais dans la chaleur du groupe. Chez lui, le menu est une morale… qui se mange.
Truman Capote : Noël à l’heure du fruit cake
Chez Capote, Noël commence avant Noël : il commence au premier matin froid où l’air annonce “le temps du fruit cake”. Ce n’est pas un dessert parmi d’autres, c’est une mission, une saison, presque une religion domestique. On imagine les fruits confits, les noix, la patience, les gestes répétés et surtout cette idée bouleversante : faire des gâteaux pour les envoyer à des gens parfois à peine connus, simplement parce qu’ils ont été “gentils”.
Le fruit cake est un colis de tendresse, un morceau de foyer qui voyage. Et Capote écrit ça sans sucre ajouté : une douceur, oui mais avec la lucidité de ceux qui savent que les fêtes sont aussi des endroits où l’on mesure l’absence.
Marcel Proust : Noël, version Swann
Chez Proust, Noël n’est pas une fête : c’est un mot qui travaille la sensibilité. Il décrit une maison “comme un gros soulier de Noël”, promesse de plaisirs presque surnaturels détail piquant, chez Mme Swann on ne dit même plus “Noël” : on dit “Christmas”.
Le repas devient signe social, signe de snobisme, signe d’époque : on parle du “pudding de Christmas” comme on porterait une expression anglaise à la boutonnière. Ce n’est pas tant ce qu’on mange qui compte, mais ce que la nourriture dit : l’imitation, l’appartenance, la petite comédie mondaine. Chez Proust, le menu a toujours une seconde couche : il nourrit le corps, puis il nourrit la jalousie, le désir, la douleur d’être tenu à l’écart. Un pudding peut faire très mal
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Puisque nous en sommes à la gastronomie.
Il y a quelques temps, j'ai composé la recette de la " Tartuffade ", une composition culinaire étoilée, mise au point par une femme manipulatrice 3 étoiles dont le but est d'escroquer un couple de personnes âgées, d'abuser de leur confiance, et de bénéficier de leurs largesses après les avoir apitoyés sur un roman totalement inventé de fausse victime.
La recette du roulé dans la farine fourré aux pièges à conviction, qu’on appelle aussi « tartuffade » chez les menteurs en scène, convient parfaitement pour deux personnes âgées vulnérables, réceptives, sans résistance. Elle ne nécessite même pas d’armes de destruction massive, et reste très digeste, diététique même, pour ceux qui ont quelques kilos financiers en trop dont cette recette va les aider à se délester très facilement. La tartuffade est parfaitement suffisante pour escroquer un hébergement de six mois minimum à l'œil dans un appartement du Cannet. On en trouve plusieurs variantes sur « www.marmytho.com ». Il faut d’abord réserver au moment du café, dans un salon cossu d’un bel appartement de Saint Cloud, après un repas un peu arrosé, deux bonnes pâtes, bien crédules, bien naïves, juste prêtes à lever rapidement grâce au levain de l’empathie facile et de la flagornerie bon marché (« que vous êtes joli, que vous me semblez beau … »). Apporter un bouquet bien garni de fleurs du mal. Préparer un beau collier de perles, et porter un serre-tête, pour amener la vieille dame à température. Enfiler un chemisier très sage façon petite fille modèle du seizième arrondissement mais qui laissera suffisamment deviner une poitrine pour déconcentrer une virilité défaillante en proie à quelques souvenirs. Faire ainsi frémir la deuxième bonne pâte, le vieux monsieur, jusqu'à ébullition. Il s’assoupira vraisemblablement dans son fauteuil club en attendant de lever. Il est bon qu’il n’entende pas tout. Réservez le pour la fin de la préparation. Ensuite, verser dans une logorrhée rapide, l’équivalent d’un bon bol de mari violent pédophile manipulateur, un beau bouquet de déscolarisation, un beau rejet maternel à la naissance, une plaquette entière de secrets de famille au grand-père disparu bien pasteurisé, quelques belles pincées de viol à Cambridge accompagné d’échangisme à Jakarta, 250 grammes de mariage forcé avec un homosexuel, une grosse cuillère à soupe d’expulsion injuste de la maison. Mélanger au mixer quelques minutes. Quand la confusion est bien épaisse, ajuster ensuite avec ce qu’il faut de tentative d’assassinat à la bouilloire électrique à Bruxelles et de séquestration sur l’île de la Réunion (attention cette épice est très forte, ne pas en abuser). Bien mélanger, tourner et retourner en racontant plusieurs fois, rouler ensuite le tout dans les deux bonnes pâtes qu’on aura auparavant détendues dans les fauteuils. Laisser ensuite au frigo, pendant deux semaines (mais pas trop quand même) entre deux voyages à St Cloud. Une fois bien manipulé et ressorti du frigo, mettre les roulés à four doux et attendre qu’ils lèvent tout seul d’indignation. Quand l’aspect est bien doré, avec une bonne croûte de révolte et un parfum de scandale, sortir les deux roulés du four, les napper sans attendre avec un beau glaçage bien épais, à base de séparation d’avec les quatre enfants manipulés par un mari pervers narcissique. On peut arroser le tout avec 20 cl de larmes aux « ils sont la prunelle de mes yeux » et 20 cl de hoquets-sanglots à base de « le CCAS ne peut plus me garder ». Pour flamber la préparation avant de servir, prendre le briquet du « Je ne sais plus quoi faire, je suis SDF » qui suffira à faire fondre les cœurs instantanément.
Le succès de cette tartuffade est garanti, immédiat et ravira tout le monde, surtout la cuisinière. Une autorisation-attestation d’hébergement sans limitation de durée sera signée et délivrée par les deux bernés (les deux Dubernés, Lol ?) dès la première bouchée. Bien souvent, un chèque de quelques centaines d’euros atterrit aussi sur la table, après le réveil du vieux monsieur. Le roulé est un très beau dessert ; pas un dessert en pièce montée, mais un dessert monté de toutes pièces. Ne surtout pas les confondre car ils n’ont pas la même vocation, ni la même génétique. La pièce montée scelle un mariage symbiotique, une vraie association, honnête et franche, à but constructif. L’autre, le roulé, ce dessert monté de toutes pièces scelle lui une association de malfaiteurs, un vampirisme très au point, un parasitisme létal, odieux, mais efficace et parfaitement camouflé. Ne dit-on pas d’ailleurs « parasitaire », ou même « parasi-taire » ? Pour leurrer et agir de façon parasitique, le parasite doit « taire » son identité et déguiser son action, d’où son immense aptitude de menteur en scène. Adolphine blâmait souvent le terme de « secret-taire », union porteuse de sens de « secret » et de « taire ». Dans son dictionnaire, non-loin de « secret-taire », on trouve « parasi-taire ».
Tant qu'il y a des enfants nous célébrons Noël, surtout dans la littérature pour la jeunesse. Les quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott évoque Noël tel un moment heureux, une rupture avec des temps difficiles. Noël est magique et réconcilie les hommes. Il y a même une trêve de Noël durant la guerre. Noël est aussi le solstice d'hiver, une fête païenne. Nous fêtons l'hiver par un banquet. @Sylvie de Tauriac
Mon souvenir, j'avais moins de dix ans, c'est celui de l'instituteur qui, à la veille des vacances de Noël nous a lu « Les Trois Messes basses », récit de Noël d'Alphonse Daudet publié en 1875 dans les « Contes du lundi » et intégré en 1879 au recueil des « Lettres de mon moulin ». Il incarne à merveille le repas festif et quelque peu pantagruélique du réveillon imaginé par le plaisir coupable du péché de gourmandise de dom Balaguère, tenté par le diable.
Il m'avait tellement marqué que je l'ai lu maintes fois à ma famille pour rappeler cette tradition.
Les temps ont changé ! Aujourd'hui, on subit la rengaine : évitez de manger gras, salé, sucré... et il faudrait presque devenir végane pour être dans la tendance.
Merci, @monBestSeller pour cet article.
Vacances scolaires ce jour, je vous souhaite de passer d'excellentes fêtes et de connaître le plaisir de ces repas de Noël qui mettent en avant huîtres, chapon (ou oie, ou dinde) et la traditionnelle bûche. Faites-vous plaisir à votre convenance, là est l'essentiel !