Interview
Le 14 aoû 2020

On embrasse les platanes

Le destin se tisse sur des circonstances qui s'enchainent. Alors qui est responsable ? Le Covid 19, les chevaux sauvages de la Mustang, ou la maternité de Magali. Pour les uns, ce sont les hasards de la vie ; pour les autres, la fatalité. Mais l'issue reste la même. Un texte vif et maitrisé pour l'appel à l'écriture monBestSeller : "Un été presque parfait"
Mustang : cheval  du Nord-Ouest américain retourné à l'état sauvageMustang : cheval du Nord-Ouest américain retourné à l'état sauvage

Alors, à qui la faute ?

D’abord à ce satané virus. Encore que… ce serait un peu fastoche de s’en prendre à une grippe pour expliquer l’affaire. Mais bon, faut bien reconnaître que sans ce fichu machin, il aurait passé ses vacances au Costa Rica, pas à Vannes. Du point de vue annulation/remplacement, il est un fait que le Corona est seul responsable… Tabernacle !

Numéro un, donc, la Covid. Mais pour être honnête, il sied de citer une ribambelle de circonstances. Certains appellent cela coïncidences... va savoir.

La première des coïncidences, elle remonte à quinze ans. Tabernacle ! Annabella avait obtenu son poste à Laval, pile six mois après qu’ils se soient rencontrés ! Pas de bol, non ? Elle avait prétendu que si elle l’avait connu plus tôt, jamais elle n’aurait monté ce dossier. Mais bon, il ne s’agissait après tout que d’une mission de deux ans. Rien d’insurmontable pour deux personnes qui s’aiment autant qu’ils s’aimaient.

Deuxième coïncidence. Le jour où il avait lâché à Magali "J’ai une chose importante à te dire", elle avait répondu : "Moi aussi". Il était venu lui dire qu’il s’en allait ; elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte de trois mois. Après ça, il n’avait quasiment rien senti passer des quatorze ans, quatre mois, treize jours qui s’étaient enchaînés entre la deuxième et la dernière coïncidence. Deux gosses pénibles, une femme qu’il avait dû aimer machinalement autrefois, un boulot abstrait, quelques bières le soir en attendant le programme télé et toujours la même question dans le ciboulot : Pourquoi avoir pris cette direction ? Pourquoi avoir tourné à droite vers Magali ? Pourquoi ne pas avoir tourné à gauche vers Annabella ?

Dernières coïncidences en série. Ces vacances à Vannes, précisément, plutôt qu’au Costa Rica devenu destination impossible. Vacances en solo, à cause de la cousine de Magali qui devait habiter la maison et prendre soin des chiens, du chat, des hamsters et du jardin et leur avait faux bond à la dernière minute.

Il avait alors hésité : à droite, à gauche, j’y vais, j’y vais pas, avant que la roulette ne s’arrête sur J’y vais.

J’y vais ! Allez vous faire foutre, Mag, les filles, les bêtes, les tomates et les haricots verts.

Et puis, il ne serait pas dit qu’il avait claqué cinquante mille balles pour rien en achetant sa Ford Mustang SUV Mach-E.

 

La bagnole avait avalé les huit cent quarante-cinq kilomètres jusqu’à Vannes comme qui rigole. Exactement le plaisir vendu dans les pubs. Ensuite, seulement, avait commencé l’ennui : journées à meubler, décisions à prendre, comme visiter ceci ou cela ou rien ; aller au restau, de droite ou de gauche ? Tout ce temps qu’il faut flinguer à bout portant, sans femme, sans mioches ni clébards incriminables à merci.

Et puis, soir quatre.

Paf !

La marée retirée, le soleil qui fait des siennes sur le sable mouillé, et cette silhouette qui tangue vers lui… Tabernacle ! Annabella. Elle n’avait pas changé. La première pensée à lui traverser l’esprit avait été : cette fois-ci, plus question de la laisser filer.

Elle l’avait de suite reconnu et l’avait abordé comme un vieux chum. Elle n’était plus en colère, cela se voyait, elle avait dans l’œil la langueur bienheureuse des gens qui vont droit leur chemin. Au bout d’un quart d’heure, elle avait glissé un ça m’a fait plaisir de te revoir qui avait sonné dans les oreilles de Patrick comme un farewell. Elle l’avait embrassé, sifflé devant son tacot : Wow ! Tu beurres épais, avant de reprendre sa foulée sereine.

Il l’avait regardée s’éloigner, prêt à bondir vers elle à chacun de ses pas. Quand elle avait été à une cinquantaine de mètres, il avait machinalement appuyé sur la télécommande des portières de la Ford Mustang qui avait émis un soupir en écartant ses rétroviseurs latéraux. Ensuite le Smartphone avait joué Should I stay or should I go. C’était pile l’heure de l’appel du soir de Mag. Mais il n’avait pas décroché.

Alors, Mus, il avait pris à droite. Tang, il aurait dû prendre à gauche. Shit. Finalement, avoir une bonne tire c’est bien mieux qu’une belle blonde. Mus ! et Tang ! Et à gauche et à droite, et Bang ! C’est comme ça qu’on embrasse les platanes.

 

Merci pour ce texte, j'ai adoré ! Joli style percutant, le thème ? C'est l'histoire de nos vies ;-) J'en redemande. Echange de bon procédé, votre texte m'a donné envie de relire: Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman. Je me demande s'il n'avait pas une Ford Mustang ;-)

Publié le 19 Août 2020

Hé oui, on en embrasse beaucoup, des platanes, au cours de nos vies, souvent convaincus que ce sont eux qui nous ont coupé la route alors que nous leur ouvrons les bras. Une plume agréable pour un texte fin et mordant... Merci pour ce billet, même anonyme ;-), et bonne journée. Michèle

Publié le 17 Août 2020

.....Il n' y a pas la présentation, je ne lis pas. Cela me rendrai encore plus baudet que je suis déjà, et je n' ai pas le besoin de m' en rajouter. Merci pour l' intention, la voix de Dieu s' écrivait sur la pierre, les voix de l' au-delà s' écrivent sur mBS.

Publié le 15 Août 2020