Par Catarina Viti - octobre 2026Le coup de cœur exprime une préférence affective, pas nécessairement un jugement littéraire. Son omniprésence pose une question : l'émotion du lecteur est-elle devenue un critère de qualité des livres, voire un substitut à l'analyse critique ?
L’actualité littéraire récente, sa kyrielle de prises de positions parfois teintées de bons sentiments, ou de jugements péremptoires autant que définitifs, mais toujours grassement enduites de moraline, rebat tout le jeu de cartes du monde éditorial… tel qu’il est devenu.
Quand le cœur entre en littérature
Si le coup de cœur n'a pas attendu les réseaux sociaux pour faire son apparition, lequel commence l’invasion du paysage dans les années 90, les mêmes réseaux sociaux l’ont cependant rendu omniprésent.
En 1869, Flaubert emploie l'expression dans L'Éducation sentimentale. Frédéric Moreau envisage les conséquences d'une décision sentimentale prise sous l'effet d'une impulsion affective.
Mais le sens de l'expression est assez éloigné de celui que lui attribuent nos libraires contemporains. Car, entre-temps, il s'est passé quelque chose.
Le coup de cœur, qui désignait une attirance spontanée, est devenu une formule de recommandation. Il s'applique désormais indifféremment à un roman, un restaurant, un appartement ou une destination de vacances.
Dans l'univers littéraire, sa fortune est remarquable. Il suffit de parcourir les sélections des libraires, les présentations des maisons d'édition ou les plateformes de lecture pour constater à quel point l'expression s'est installée. Elle apparaît même comme une catégorie permettant aux lecteurs d'identifier leurs livres favoris.
Ce déplacement est intéressant. Le coup de cœur ne désigne plus seulement une émotion ressentie : il sert aussi à recommander l'objet qui l'a provoquée.
Autrement dit, une expérience personnelle se transforme en argument public.
J'ai adoré ce livre. Fin de la discussion ?
Imaginons une conversation littéraire.
Un lecteur vient de terminer un roman. Enthousiaste, il déclare : « C'est un immense coup de cœur ! »
Un autre, qui a lu le même ouvrage, exprime une opinion exactement contraire.
Le premier a adoré. Le second a détesté. (Ce qui s’est précisément passé avec le bouquin de cet auteur canadien, avant que la supercherie ne soit officiellement démasquée.)
Qui a raison ?
Les deux, évidemment, puisqu'ils parlent de leurs sentiments. On ne saurait démontrer à quelqu'un qu'il n'a pas éprouvé une émotion qu'il affirme avoir ressentie.
Mais quelle est la place du roman dans cet échange ?
Voilà une particularité, sinon la particularité du coup de cœur : il rend la contestation délicate. Contredire un jugement littéraire est une chose ; contester un sentiment personnel en est une autre.
Il suffit pourtant de modifier légèrement les termes de la conversation pour retrouver un terrain de discussion.
Le lecteur enthousiaste a-t-il aimé la construction du roman, son écriture, son audace narrative ? Son contradicteur a-t-il trouvé les personnages inconsistants, les dialogues artificiels, les situations convenues ?
Désormais, les voici armés de leurs gants de boxe. Ils peuvent se disputer !
Ce qui nous conduit à une hypothèse : le coup de cœur n'a peut-être pas remplacé le jugement critique. Il permettrait plutôt de s'en dispenser. Avec cet avantage considérable qu’il ne demande aucune démonstration et ne souffre aucune contradiction.
Le marketing littéraire a-t-il trouvé la formule idéale ?
Le coup de cœur présente un intérêt commercial assez évident.
Il est court, chaleureux, facile à communiquer et immédiatement compréhensible. Il propose au futur lecteur une promesse implicite : ce livre a suscité une émotion particulièrement forte chez quelqu'un. Peut-être produira-t-il le même effet sur vous.
La recommandation devient une forme de contagion affective.
Dans son article « Qu'est-ce que le marketing littéraire ? », publié en 2019 dans AOC, Jérôme Meizoz examine notamment les effets de la commercialisation sur le monde littéraire et la transformation progressive de l'auteur en marque.
Le coup de cœur mérite d'être interrogé dans ce contexte.
Car il présente une autre particularité : il introduit une apparence d'intimité dans une opération qui peut parfaitement relever d'une stratégie commerciale.
Une maison d'édition qui présente un roman comme un coup de cœur ne revendique pas explicitement une supériorité esthétique. Elle met en avant l'enthousiasme.
Une subjectivité affichée vient ainsi soutenir un objectif commercial.
La question n'est donc pas de savoir si les coups de cœur sont sincères, mais de comprendre pourquoi la sincérité est devenue un argument aussi important dans la prescription littéraire.
Depuis quand le fait d'aimer un livre suffit-il à établir son intérêt pour les autres ?
Le lecteur est-il devenu le personnage principal ?
Poussons le raisonnement dans les orties : Lorsqu’un lecteur déclare qu'un roman est son coup de cœur, de qui parle-t-il exactement ?
Du roman ou de lui-même ?
Principalement, il nous renseigne sur ses goûts, ses émotions, ses attentes et les satisfactions qu'il a retirées de sa lecture.
Sur les plateformes littéraires, le phénomène prend une dimension supplémentaire. Les lecteurs construisent progressivement une identité publique à travers leurs préférences, leurs recommandations et les communautés auxquelles ils appartiennent. Voir Babelio par exemple.
Leurs coups de cœur participent à cette identité.
Le livre devient progressivement un objet littéraire, un produit recommandé et un moyen de se raconter.
« Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d’œuvre. » *
Rien de tout cela n'est fondamentalement nouveau. La critique littéraire traditionnelle n'a jamais été dépourvue de subjectivité, de mises en scène personnelles ou de stratégies d'autorité. À la fin du XIXe siècle, Anatole France* défendait déjà une conception de la critique fondée sur l'expérience personnelle du lecteur. Il considérait que le critique racontait ses propres aventures intellectuelles et sensibles au contact des œuvres.
Seulement, raconter les aventures de son esprit suppose encore d'avoir quelque chose à raconter. Alors qu’un coup de cœur…
Voilà peut-être l’endroit où « l’évolution » devient intéressante : autrefois, le critique pouvait asseoir son autorité sur sa culture, son érudition ou sa réputation. Aujourd'hui, certaines formes de recommandation la fondent sur l'authenticité supposée d'une émotion.
Mais dans les deux cas, c’est le livre qui passe au second plan.
Céline, Duras, Péguy : des coups de cœur, vraiment ?
Essayons de soumettre quelques monuments littéraires à cette expression universelle.
Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline : un véritable coup de cœur !
Pourquoi pas (MDR)?
Mais voilà un roman dont la noirceur, la violence et les innovations stylistiques se prêtent difficilement à une recommandation qui ne préciserait pas la nature de l'expérience proposée.
La petite musique de Céline peut sidérer un lecteur qui déteste pourtant l'univers qu'elle lui fait découvrir.
On peut admirer l'extraordinaire construction des Mémoires d'Hadrien sans éprouver une affection particulière pour l'œuvre de Marguerite Yourcenar.
Duras peut fasciner, exaspérer, déconcerter. Ses répétitions, ses silences et ses obsessions peuvent exercer une emprise sur le lecteur tout en lui rendant la lecture désagréable.
Péguy peut provoquer la ferveur ou une profonde résistance.
Et que dire d'Albert Cohen ?
Belle du Seigneur est certes un roman d'amour, mais également une formidable entreprise satirique. Le désigner comme un coup de cœur ne nous apprend strictement rien de la nature de ce choc littéraire.
Évidemment, rien n'interdit d'éprouver un coup de cœur pour ces écrivains. Et c'est précisément le problème : la formule convient à tout le monde.
Elle peut désigner aussi bien l'enthousiasme suscité par une comédie romantique que le bouleversement provoqué par un roman qui laisse son lecteur dans un état de profond malaise.
Le choc esthétique, la fascination intellectuelle, la répulsion, l'éblouissement ou l'admiration se retrouvent ainsi réunis sous une même bannière affective.
Quelque chose s'est perdu en chemin : non pas l'émotion elle-même, mais sa singularité.
Et une autre question surgit.
Que fait-on des livres que l'on juge remarquables sans les aimer ?
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