3615 mBS les urgences littéraires— Formidable. Nous sommes tout ouïe.
— Il veut quelque chose très fort.
— Oui.
— Il va se battre, échouer, se relever.
— Pourquoi pas.
— Et, à la fin, il réussit.
— Très bien. Et que perd-il en réussissant ?
— Pardon ?
— Qu’est-ce qu’il perd ?
— Mais… je vous dis qu’il réussit.
— C’est bien ce qui m’inquiète. »
Dans beaucoup de conseils d’écriture, l’objectif du personnage est le point de départ de l’intrigue. Il veut quelque chose ; il rencontre des obstacles ; il les surmonte ou échoue. Cette manière de construire un récit est devenue familière, presque automatique.
Et, pendant les trois cents pages suivantes, nous allons l’accompagner dans sa tentative.
C’est bien. Mais c’est parfois un peu systématique.
Et si obtenir exactement ce qu’il veut lui coûtait quelque chose qu’il ne veut surtout pas perdre ?
Là, le problème devient plus épineux.
Prenez un enquêteur. Son objectif est de trouver le coupable. Mais, au fil de son enquête, il découvre que résoudre l’affaire pourrait envoyer en prison quelqu’un qu’il aime, détruire sa famille ou révéler une vérité qu’il aurait préféré ignorer.
Il n’a plus seulement un objectif.
Il a un dilemme.
Et cela change tout. Le lecteur ne se demande plus seulement :
Va-t-il réussir ?
Il commence à se demander :
Est-ce que je veux vraiment qu’il réussisse ?
Voilà une complication délicieuse : transformer l’objectif en dilemme. Parce que la vie, c’est parfois un peu comme ça, vous ne trouvez pas ?
Le succès cesse d’être la sortie évidente du tunnel. Il peut même devenir dangereux. Et cette tension fonctionne bien au-delà du polar.
Votre personnage veut enfin être reconnu à sa juste valeur ?
> Que devra-t-il sacrifier pour y parvenir ?
Il veut reconquérir quelqu’un ?
> Devra-t-il redevenir celui qu’il ne veut plus être ?
Il veut dire toute la vérité ?
> Qui va-t-il blesser en la disant ? Que risque-t-il de perdre ?
Vous sentez comme tout cela devient soudain plus croustillant ?
Terminez cette phrase :
« Mon personnage veut absolument …………, mais s’il y parvient, il risque de perdre …….. »
Votre intrigue peut parfaitement fonctionner, même si la deuxième partie reste en blanc.
Mais regardez tout de même ce qui se passerait à partir du moment où vous mettriez quelque chose qui compte vraiment sur l’autre plateau de la balance. Un personnage qui risque seulement d’échouer peut nous intéresser.
Mais un personnage qui peut perdre en réussissant nous oblige à choisir avec lui.
« Donc, revenons à mon personnage. Je peux quand même le laisser réussir ?
― Bien sûr. Mais demandez-vous ce que cette réussite va lui coûter.
― Et s’il veut prendre un nouveau départ ?
― Alors il devra peut-être renoncer à ce qu’il laisse derrière lui.
― Son mariage, son frère, sa maison ?
― Si c’est ce qu’il risque vraiment de perdre.
― Houlà là, mais que vont penser mes lecteurs ?
― Ils vont vous en vouloir terriblement !
― A moi ?
― A qui d’autre ? Vous vouliez que vos lecteurs s’attachent à votre personnage, oui ou non ? »

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