Auteur
Le 10 juin 2018

Alexandre Dumas, un auteur à sauver d'urgence

Anne Laure Julien aime les livres comme si sa vie en dépendait, comme une passion de transmettre, comme un vecteur de rapprochement, comme un héritage. Et quand elle a compris que le gouvernement récupérait les livres papier, effaçait les livres des tablettes, elle a perpétué l'écrit par l'oral. Car un livre, c'est un récit ; mais c'est par dessus tout une histoire à raconter à ses proches, aux siens. Sauver le Masque de Fer, Louise de la Vallière, Fouquet et le château de Vaux-le-Vicomte était une impérieuse nécessité. Elle a choisi vite et bien : la trilogie des mousquetaires d'Alexandre Dumas. Car l'une des seules choses qu'on ne peut vous voler, et que l'on peut transmettre sans risque, c'est la mémoire.
« Athos, Porthos, au revoir. - Aramis, à jamais adieu ! »« Athos, Porthos, au revoir. - Aramis, à jamais adieu ! »

« Des quatre vaillants hommes dont nous avons conté l’histoire, il ne restait plus qu’un seul corps. Dieu avait repris les âmes. »

Constance prend son temps pour enregistrer le fichier définitif et l’envoyer au Service de Restauration des Œuvres Littéraires. Elle croit pouvoir ainsi me dissimuler une larme qu’elle écrase pudiquement. La mort de D’Artagnan ou la fin de notre travail en commun sur Alexandre Dumas?  Elle se laisse tomber lourdement à côté de moi sur le lit. Je grimace :

Ouch ! Attention à ma vieille carcasse !
Désolée, dit-elle en allongeant les jambes.

Je pose la main sur le ventre rond de ma petite-fille, je sens un coup de pied du bébé. Je ne crois pas que j’aurai la force d’attendre sa naissance. J’ai eu 99 ans la semaine dernière et c’est déjà bien assez pour moi d’avoir entraperçu ce vingt-deuxième siècle. Les secousses du vingt-et-unième et le travail de restitution que nous avons entrepris ces dernières années m’ont épuisée.

Maman m’avait lu dans mon enfance « les trois mousquetaires » puis « vingt ans après » et enfin  «le  vicomte de Bragelonne » qui malheureusement n’était pas si interminable qu’il en avait l’air. A la fin du dernier tome j’étais orpheline des « quatre vaillants hommes » : Athos, Porthos, Aramis et D’Artagnan. Alors je me suis inscrite au cours d’escrime et j’ai repris la lecture toute seule depuis le début. Les mots étranges ne me faisaient plus peur, je les avais apprivoisés : huguenot, gascon, bidet, casaque, justaucorps, baudrier, ferrets… Des mots mystérieux et magiques qui me transportaient au dix-septième siècle. Lorsque j’ai lu à mon tour ces livres à ma fille, elle me réclamait avidement des images pour illustrer tous ces mots anciens qu’elle ne connaissait pas mais, insouciante, elle s’est moquée de mes inquiétudes quand j’ai commencé à apprendre le premier tome par cœur.

Ma mère m’encourageait, elle qui avait vu monter le totalitarisme. Je me souvenais de ce vieux film de Truffaut qu’elle m’avait montré, on y voyait des gens qui psalmodiaient sans fin dans une campagne brumeuse le livre qu’ils avaient appris par cœur afin de le préserver. Fahrenheit 451. Visiblement, je n’ai pas été la seule à avoir la même idée : depuis que le nouveau gouvernement  a lancé sa campagne de restauration des œuvres littéraires, des milliers de personnes se sont manifestées pour des restitutions. Je venais chaque jour à l’hôpital lui réciter cette histoire de cape et d’amitié. La chevauchée vers l’Angleterre, les amours de la reine et de Buckingham, la mise à mort de Milady remplaçaient avantageusement les inepties qui dégoulinaient de la télé. Quand elle a été mise dans une chambre stérile, je lui racontais comment dans « vingt ans après » D’Artagnan avait protégé le jeune Louis XIV de La Fronde. Quand le cancer a gagné la dernière bataille, le roi d’Angleterre venait d’être exécuté par les hommes de Cromwell. Elle savait bien que l’Histoire avait été un peu arrangée pour coller à la fiction, mais qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ?

Lorsqu’Ils ont interdit les romans sous prétexte de troubles à l’ordre public, ça faisait bien longtemps que les livres n’étaient plus imprimés sur du papier, c’était trop coûteux et encombrant. Les gens trouvaient plus pratique de se promener avec une mini-tablette connectée dans leur poche. Tout y était: leur compte en banque, leurs courses, leurs photos, leur travail, leur dossier médical, les conversations avec leurs amis et bien sûr les nouvelles du monde entier. On avait renoncé à protéger nos données personnelles : trop compliqué et puis à quoi bon. Si bien que lorsqu’Ils ont pris le pouvoir, pas besoin de monter des dossiers secrets sur chacun, on s’était fliqués nous-mêmes. Alors l’interdiction des romans, c’était un détail ! Jusqu’au jour où il y a eu les perquisitions. Certains ont bien tenté de cacher quelques vieux livres mais les chiens les retrouvaient facilement. Il y a eu des arrestations. Quand les œuvres déviantes ont disparu des mini-tablettes, ma fille a pris la mesure du danger et s’est lancée avec moi dans la sauvegarde du «Vicomte de Bragelonne ». Une course contre la montre. Il fallait sauver le Masque de Fer, Louise de la Vallière, Fouquet et le château de Vaux-le-Vicomte. L’atmosphère de crépuscule de ce dernier roman résonnait avec la disparition de notre civilisation, écrasée par la tyrannie.

Ils ont fouillé la maison lorsque nous étions à l’hôpital pour la naissance de Constance, prénom choisi en hommage à Mme Bonnacieux. Nous avions brûlé le dernier livre la veille, Ils n’ont rien trouvé.

Pendant vingt-cinq ans, nous avons récité cette histoire jour après jour à Constance, puis à tous les enfants de la famille, à tous les enfants des amis. C’est une histoire à raconter à voix haute, les soirs d’été, les après-midi d’hiver, les matins de printemps, une histoire d’hommes, de batailles, de chevaux et de poudre, une histoire de loyauté, d’amitié franche et virile qu’une lignée de femmes s’est appropriée et s’est transmise de mère en fille. Le bébé de Constance naîtra dans un pays en paix en janvier 2102, il pourra dire un jour comme Victor Hugo « ce siècle avait deux ans». Comme Alexandre Dumas.

Anne-Laure Julien

Je pense avoir lu environ 60 de ses livres ou plus? Et aussi ses recettes de cuisine. Cherchez son livre sur le net. Gratuit. Sur ebook libres et gratuits vous en avez un certain nombre. Sur la librairie canadienne Gutemberg aussi.

Publié le 17 Juillet 2018

@Anne-Laure Julien
Merci pour cet hymne à la mémoire !
Un pour tous, tous pour un ! ou l'inverse ... peu importe la forme ... Les romans de cape et d'épée donnaient à voir des histoires d'hommes faits de chair et d'os. Souvenirs qui rappelle l'enfance et les bons moments passés avec mes grands-parents.
Bien à vous. Claudine Torralba

Publié le 13 Juin 2018

Ben, alors, et l'autre Dumas, on l'oublie ? Avec Malcolm, à la fois Porthos et d'Artagnan, et Shannon, ma Constance Bonacieux qui ne mourra pas.

Publié le 11 Juin 2018

Merci pour cet article @anne-laure.julien, en espérant qu’un tel autodafé envers les livres en général et envers ces grands écrivains en particulier, qui ont éveillé le plaisir de lire à plusieurs générations d’adolescents, ne se produise jamais. Merci aussi à @Pantinois pour les précisions historiques et géographiques. Certains « personnages » ont marqué leur époque, Alexandre Dumas père et fils, Victor Hugo et Balzac aussi, bien entendu. Il est curieux de constater qu’à la même époque d’autres « génies » se sont illustrés dans d’autres domaines : la musique, la peinture, l’architecture... Quels grands écrivains marqueront le 21e siècle par une aussi grande œuvre qui fera rêver des générations d’adolescents, déjà addicts aux BD, aux jeux virtuels futuristes et à leurs appareils connectés en général ? Peut-être n’est-on pas si loin de votre scénario catastrophe ! Avec toute ma sympathie à vous deux.

Publié le 11 Juin 2018

@Pantinois
Merci pour ces précisions historiques et géographiques.

Publié le 11 Juin 2018

Attention: je choisis toute la trilogie, pas seulement le Vicomte!
Charmante illustration, merci.

Publié le 10 Juin 2018