Le roman de Markus Kline « Perdida », un roman qui tient autant du roman d’anticipation que du conte philosophique et qui secoue. ***
par Sarah Chêne***
Sur Perdida, on ne s’évade pas seulement dans l’espace : on se cogne de plein fouet à soi-même. Imond Galabre, astronaute désabusé, quitte une Terre qu’il juge perdue pour une micro-exoplanète censée offrir un monde « enfin vivable ». Ce qu’il y trouve, ce sont des visages un peu trop familiers : partout, des doubles de lui-même. De quoi mettre l’ego du héros en capilotade, et le lecteur en mode sourire complice.***
Le roman suit d’abord le long voyage à bord de L’Éthernité, l’hypersommeil, le réveil difficile, puis l’« aperdidage ». Ensuite, comme dans une longue traversée odysséenne, la marche d’Imond Galabre à travers déserts, vallées et rivières jusqu’à la première rencontre : un paysan qui a exactement sa voix, son corps, son nom.***
À partir de là, le récit bascule.***
Imond découvre une société entièrement et exclusivement peuplée de lui-même. Société égalitaire en apparence, certes, peu technicienne, occupée à d’étranges rituels, comme cette sorte de pèlerinage au bosquet et sa fontaine, où chacun vient chercher l’oubli, raviver sa méfiance envers le progrès, et alimenter les débats sur ce qu’est un « monde meilleur ».***
L’étrange quête d’Imond le conduit jusqu’à un Imond scientifique, reclus au Nord. C’est lui qui ouvre les coulisses de ce monde et le confronte à la question qui fâche : qu’est-il venu chercher en ces lieux ?***
La réponse, évidemment, n’est jamais livrée emballée. Et l’on s’attache aux tentatives du héros pour l’éclairer, car il trébuche avec une touchante sincérité.***
Le livre tient autant du roman d’anticipation que du conte philosophique. L’auteur joue avec les codes de la SF (vaisseau, exoplanète, anomalie temporelle) pour mieux parler de nihilisme, de dépendances, d’obsession du progrès. L’écriture est ample, souvent ironique, avec un narrateur qui commente, râle, s’interrompt — presque comme si on l’avait surpris en plein monologue intérieur. Les dialogues apportent de la légèreté à des questions lourdes, ce qui rend l’ensemble étonnamment accessible, amical.***
Ce livre intéressera les lecteurs qui aiment les fictions SF où l’aventure sert de prétexte à interroger notre monde. Ceux qui suivent déjà l’univers de Marcus Kline retrouveront sa manière de mêler humour noir, mauvais esprit tendre, et questions très sérieuses sur ce qu’on fait de sa vie, ici comme « là-bas ».************************************************************
« Ça m’avait tout l’air d’être une silhouette perdidienne en effet, me tournant le dos. Comme elle ne bougeait pas d’un poil je lançai un “Hé !” suivi d’un “Ho !”, puis un “Qui va là ?” totalement idiot. Toujours rien. Était-ce un piège ? Je finis par me lever et, avec beaucoup de précautions, m’approchai à pas mesurés de l’individu statique, le bâton tendu vers l’avant. Plus près je prononçai un “Vous m’entendez ?”, et ensuite un
“N’ayez pas peur, je viens en paix” plus ridicule encore. Enfin je fus sur la chose qui n’avait toujours pas remué d’un millimètre.
Publié le 06 Février 2026