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Le 10 oct 2018

Tire la chevillette : Coup de coeur du Concours de nouvelles monBestSeller 2019

Tire la chevillette de Claude Arbona

Mon arme luit doucement sur la table. L’acier bleuté et son chant de mort. L’acier brûlant et le corps qui s’affaisse, tous fils coupés. J’en avais tellement vu, de ces pantins grotesquement écroulés devant moi. Tellement entendu de supplications sans y prêter attention. Cruauté ? Incapable d’empathie, dirait un psy. Erreur, elle est souvent là, l’empathie, mais on la désactive. Quand je tue, je pense toujours à la première fois, au premier mort. On ne s’habitue jamais et on devient de plus en plus efficace car on veut aller vite. Mais la première fois ne vous lâche pas, le film est en boucle.

Pourtant, depuis quelque temps, ma mécanique interne se grippe, et les états d’âme ne sont vraiment pas recommandés dans mon métier.

Je suis assis à cette table de cuisine, dans l’appartement silencieux.

L’immeuble résonne de bruits diffus, bourdonnement d’ascenseur, musique de rap, éclats de voix, flashes de vie sociale, le brouhaha d’une communauté privée de ses actifs partis au travail.

Ne restent que les vieux, les femmes au foyer, les arrêts de maladie.

J’écoute ce bruit de fond, les mains bien à plat sur la table, face à la porte d’entrée. Le tissu de mon costume Cerruti anthracite tranche sur le formica éraflé, des ronds de verre anciens et collants dessinent une caricature d’anneaux olympiques. Le ballon de chauffage au gaz se déclenche avec un bruit de souffle brutal.

Je me visualise. Un type tiré à quatre épingles assis dans une cuisine d’immeuble de banlieue, en train d’attendre.

J’attends, donc.

Le bruit d’une chasse d’eau, quelque part dans les étages. La touche dérisoire.

 

Je n’ai eu aucun mal à forcer la serrure, à la portée du premier casseur débutant.

Entre nous, je vois mal en quoi le type qui habite ce clapier collectif est une menace pour mon employeur.

Le chuintement de l’ascenseur qui s’arrête à l’étage… Ma main se crispe légèrement sur la crosse, le canon est pointé sur la porte d’entrée.

Pas un seul bruit de pas, la moquette du corridor les étouffe. Je bloque ma respiration, comme si ce son infime pouvait me trahir. La porte est menaçante, elle occupe tout mon champ de vision.

 

Fausse alerte, c’est un voisin qui rentre du travail et se débat avec sa serrure.

Je regarde ma montre, l’objet de mon contrat a un peu de retard. S’il rentre chez lui en voiture, c’est la galère pour trouver une place dans le quartier. Moi, je prends toujours les transports en commun, sauf quand j’ai un colis encombrant à trimbaler.

Mes pensées vagabondent, je les laisse butiner ma mémoire.

Je fixe toujours la porte. Une simple paroi de bois qui me sépare de l’extérieur. Une frontière.

 

Bon, je commence à prendre racine dans cette cuisine. Je ne peux même pas fumer, on pourrait me repérer. Je ne suis pas à l’aise. C’est une première, dans mon travail. Des idées grises, chauves-souris erratiques, sillonnent mon espace mental. Je m’adosse à ma chaise et respire lentement, régulièrement.

Un calendrier est accroché de travers au-dessus du frigo. Juste en dessous, des oranges végètent dans une corbeille en osier. Je n’ai même pas pris le temps d’avaler un sandwich, l’appel disait que c’était très urgent.

J’ai trouvé étrange la voix sans visage qui décide toujours de mon agenda professionnel. Comme tendue et trébuchante. Pas la froideur désincarnée habituelle.

 

Encore un bruit d’ascenseur à l’étage… je me déplace jusqu’à la porte. L’impression d’un léger grattement derrière le panneau, je sens une présence, j’attends, comme un chien en arrêt. Et puis plus rien. Je prends une grande inspiration, cette banlieue grisâtre et cet endroit déprimant me pompent l’air. D’ordinaire, les infos que je reçois sont précises, les habitudes des cibles sont bien notées et les retards négligeables. Là, cela fait bien une heure que je fais le pied de grue entre ces quatre murs.

 

Le calendrier attire de nouveau mon regard, je m’approche et je le redresse, comme un tableau de maître. La photo des chatons traditionnels sur leur coussin. Et puis quelque chose m’accroche… un petit détail. Quelqu’un a coché d’une croix la date d’aujourd’hui. Le sentiment de malaise grandit, rien encore de précis, une lampe rouge au loin qui clignote. Quand on attend, les pensées voltigent et se posent n’importe où.

Le type qui vit ici savait que j’allais venir, ou alors il a coché un rendez-vous chez son dentiste, ou bien… n’importe quoi.

Je me tourne vers la porte. La cible ne viendra pas, cette certitude s’installe en moi.

Je ne suis pas le maître du jeu, pour la première fois, et cela me crispe.

Je repose le pistolet sur la table.

 

J’ai soif, je me penche sur l’évier en inox terni par le calcaire pour boire au robinet en évitant soigneusement tout contact entre l’évier et le tissu de ma veste. L’eau fait un bruit d’orage en jaillissant sur la cuve métallique, quelques gouttes rebondissent et réussissent à éclabousser mes revers.

J’avale à grandes lampées, on ne se rend compte qu’on a vraiment soif que quand on commence à boire.

Je m’essuie les lèvres avec ma pochette en soie.

Les bruits dans l’immeuble ont cessé. Je reprends l’arme sur la table. Je suis envahi par une fatigue glaciale, une envie de m’étendre et de laisser la nuit venir. Très inhabituel.

Je balaie la pièce du regard, j’ai pris soin de ne rien déplacer, je n’ai pas quitté mes gants, aucune trace de mon passage, habituels réflexes de pro. Sur le calendrier, la portée de chatons me fixe avec indifférence.

Je pose la main sur la poignée, tends l’oreille. Les bruits de tuyauterie composent de nouveau une symphonie contemporaine en sourdine.

Je baisse doucement la poignée.

Je sens une petite résistance.

Comme un fil qui se tend.

Et puis un léger déclic, comme un piège qui s’arme sans retour arrière. Un bruit que les démineurs redoutent.

Le pistolet est une chose vivante dans mon autre main. Je n’ai pas lâché la poignée. Je glisse le canon bleuté entre mes dents. Je ferme les yeux. Roulette russe. Le luxe suprême. Choisir sa mort. Tout est si simple.

Presser la détente, pour la dernière fois, et oublier enfin.

Ou d’un seul mouvement, ouvrir la porte sur la fin du monde…

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