Interview
Le 16 oct 2020

Je ne me suis pas reconnu

Ce que l'on perçoit qui parfois n'existe pas, ce que l'on ne perçoit pas et pourtant qui existe ou que l'on ressent. La compréhension des choses qui n'est en fait qu'une perception. Tonyf se lance dans cet exercice de style ésotérique qui renvoie à la définition de soi, inéluctablement. Une page d'écriture pour l'appel monBestSeller :"Ce jour là, je ne me suis pas reconnu"
Sentir et comprendre ce que l'on ne voit pasSentir et comprendre ce que l'on ne voit pas

 La caresse ne cherche pas à s’emparer du corps auquel elle s’adresse, mais, bien au contraire, fait le constat de son insaisissabilité, de son altérité radicale. 

   C’est sans doute pourquoi, ce jour-là, je ne me suis pas reconnu. J’étais un autre.

   A l’écran, un homme se tient debout devant une gare, une valise posée à ses côtés. La caméra remonte le long du corps de l’individu, filme les pieds, puis les jambes, puis le ventre, puis le torse : l’on découvre alors que le type est sans visage. Derrière, à hauteur de l’emplacement de la tête, l’on voit apparaître une affiche. Une femme vante les mérites d’un produit de maquillage, sensé révolutionner la beauté féminine. L’espace d’un bref instant, il nous semble que l’homme est doté d’une tête de femme. Mais il ne s’agit, bien sûr, que d’un effet d’optique. L’homme reste immobile, même s’il est vivant, puisque l’on voit remuer ses bras et ses jambes. Une idée nous effleure l’esprit : Le cinéaste cherche-t-il à revisiter le mythe de l’homme invisible ? Nullement. Son dessein, il le déclarera à plusieurs reprises, est de filmer « l’homme philosophique ».  Peut-être aurait-il atteint son but s’il n’y avait eu l’apparition fortuite de cette affiche publicitaire. Dans son esprit, l’homme réel ne pouvait être qu’un homme sans figure qui, bravant le mythe de la Création, l’aurait troquée contre le vide. Seule l’absence de visage, aurait-il affirmé, permet l’interrogation sur l’Etre. Mais, dans le cas présent, sous l’effet d’un glissement de caméra, peut-être, ou encore d’une erreur de montage, le vide a été rempli. 

   Une femme s’approche de l’homme sans tête. Le spectateur pense tout naturellement que la femme vient de retrouver l’être aimé. Manifestement émue, elle caresse le visage, plus exactement l’espace vacant laissé par son absence. Le mouvement de ses doigts dessine très exactement la forme de la tête. Le dessin en est si parfait que l’on se prend à rêver que le visage existe bel et bien, d’autant que les traits qui nous apparaissent ne nous sont pas inconnus. A qui cet homme ressemble-t-il donc ? Qu’éveille-t-il en nous, en moi, qui nous touche autant ? Car nous sommes, je suis ému. Si je ne l’étais pas, je ne m’attarderais pas sur cette scène cinématographique qui, il faut bien l’avouer, n’a rien de vraisemblable. Que cherchons-nous donc en tentant de déceler un semblant d’émotion chez cette personne ? Nous savons pourtant que l’émotion ne peut se lire que sur le visage. Tout d’un coup, comme si elle cherchait à démentir cette prétendue vérité, la femme glisse le long du corps de son amant. Aux crispations multiples de l’homme, l’évidence nous saute à l’esprit : l’émotion ne se lit pas que sur le visage ! Le personnage est saisi d’une érection que l’on devine aux tremblements du tissu de son pantalon. On comprend, aux mouvements heurtés et désordonnés du corps masculin, que la fille vient de saisir le membre de son amoureux.  Puis, retirant sa main de l’objet de convoitise, la femme, que nous voyions jusqu’ici de dos, se retourne, et, se relevant, prononce ces mots face à la caméra, à la manière d’un slogan publicitaire, ou d’un Nietzsche nous annonçant la mort de Dieu : « Le visage est mort », dit-elle, puis elle rajoute : « le sexe l’a tué ». Le risque que l’on dénonce un film pornographique, existe ? Certains critiques l’ont affirmé. La suite du film prouve qu’ils ont eu tort. 

   Les lèvres de la femme frémissent, ses yeux humides regardent le vide laissé par la tête de l’homme, comme si elle cherchait à lire dans ce qui n’est plus que néant un soupçon de tendresse. Peut-être le perçoit-elle, mais nous spectateurs ne le savons pas. Et ne le saurons jamais. L’émotion du mâle relève du secret et n’appartient qu’à sa compagne. Puis, tout d’un coup, dans une sorte de mimétisme solidaire, le visage de l’amante se fait de plus en plus transparent jusqu’à disparaître et ne laisser voir, lui aussi, que l’affiche publicitaire. 

   Les deux êtres sans visage nous tournent alors le dos pour se diriger vers la gare, laissant la valise orpheline sur le trottoir. C’était comme si, en s’éloignant de nous, de moi, les deux corps sans tête pénétraient dans une sorte de rêve flottant, dans un monde étrange, suspendu au temps, inconnu jusqu’à ce jour.

   Voilà sans doute pourquoi, à regarder ces images, je ne me suis pas reconnu.

   Par Tonyf   

@Loic Lanzenac Peu importent les considérations, tout bisou est toujours bon à recevoir ; à plus forte raison assorti d'un trait d'humour :-)... Quant à l'imprimatur, ça ne saurait tarder ;-). Bises et bonne soirée. Michèle

Publié le 18 Octobre 2020

Mouais …
Comme ma contribution ne semble pas avoir obtenu l’imprimatur, j’attends avec impatience le témoignage de @Thomasx, qui grâce à la potion du docteur Raoult est passé de la demi-molle tristounette au « surbandage » RoccoSiffredien .
J’envoie un bisou à Mimiche (@lamish) en étant bien ennuyé de glisser son nom dans ces quelques lignes de considération priapique…
Loïc Lanzenac

Publié le 18 Octobre 2020

Atmosphère fascinante et jolie plume... J'ai beaucoup aimé... et si cette nouvelle fait allusion à un film réellement visionné, je vous saurais gré de me confier lequel, car il me plairait de le regarder ;-). Merci pour ce partage envoûtant, Tony, et bon week-end. Amicalement, Michèle

Publié le 17 Octobre 2020