Harcèlement

Interview
Le 10 nov 2020
"Harcèlement" de Pascal Depresle, c'est "L'arroseur arrosé" ou "Tel est pris qui croyait prendre". C'est la morale en tout cas de cette nouvelle nostalgique conçue comme une leçon de vie, pour l'appel à l'écriture monBestSeller :"Je ne me suis pas reconnu".
Histoire d'un harcèlement : l'arroseur arroséHistoire d'un harcèlement : l'arroseur arrosé

Au milieu du CM1, le diagnostic tomba.

Pas forcément que je me sentais malade, mais j’avais cette impression au fond de moi que rien n’allait, ce truc que les gosses ne savent pas expliquer, ou alors très mal, ce mal qui m’avait déjà frappé un peu moins de deux ans plus tôt : ce gosse s’emmerde.
Ce n’était donc qu’une rémission, et il faudrait tout recommencer.
Ce gosse s’emmerde, on va le mettre directement en CM2, il suivra sans problème.
Comme on me l’avait fait en CE1 pour le CE2.

On va lui faire l’honneur de son immaturité autre que scolaire, et le coller avec des déjà redoublants d’une année, ce qui créera trois ans d’écart, et les centres d’intérêts divergents qui vont avec. Puis l’écart, au fil des années, se creusera, jusqu’à créer un gouffre que personne ne pourrait plus jamais enjamber.
En fait, ces dernières phrases, personne ne les a dites, c’est moi qui me les suis prises en pleine tronche sans mettre les mots dessus.

Fin des années 70, on ne se souciait guère de ces grands écarts. Persuadés, et sans doute de bonne foi, d’avoir fait le bon choix, on te déclarait « en avance », et tu sautais les classes sous les yeux fiers de tes parents, la mort au ventre, mais ça, dans les repas de famille, ça ne se voyait pas.
Ça ne se dit pas non plus quand tu réponds à tout ce qu’on attend de toi.

Premier jour dans la classe de CM2,
Pour fêter l’événement, L, de trois ans mon aîné, me colla une dérouillée mémorable. C’était le petit caïd de la classe. Il avait trois ans et autant de têtes de plus que moi. Et visiblement l’habitude de poser des mandales, parce qu’il cognait, que ça faisait mal, que ça saignait, que je chialais tandis que tout le monde se marrait. Un non-événement dans une vie scolaire normale de l’époque.
Le maître dira qu’il nous avait séparés, alors que moi, je n’étais accroché à rien. Et il nous punira tous les deux. Ce que je trouvais injuste.
L, qui ne supportait pas qu’on l’accusât, me chopa dans un coin et me dit ça, Depresle, tu vas me le payer cher.

Il ne mentit pas.

A chaque jour d’école, j’avais droit à ma baffe en public. Avec le petit si t’en veux une autre, demande. Je m’en ouvrais à mon père, sans lui dire de quoi il retournait, d’une manière que je pensais astucieuse pour apprendre à me défendre. Il venait du rugby, il devait savoir. Mais à ne pas tout dire, on ne dit rien, j’en veux pour preuve sa réponse -  laisse parler les imbéciles, ils sont jaloux, et les ignorer est la meilleure réponse -.
Je vois encore aujourd’hui son  regard protecteur, sur de sa réponse, puisqu’il ne savait pas.

Papa, bordel, c’est pas ignorer ce qu’ils disent, c’est juste un mec qui me torgnole tous les jours à l’école, c’est pour ça que j’ai mal au bide tous les jours, pour ça que je pleure en silence sous les draps, que je me chie parfois dessus, que je n’ai pas envie de rire. Pour pas en crever, parce que des fois, j’y pense tant je ne vois pas d’issue.

Bon, bien sur, ça, sur le coup, je ne lui ai pas dit, je l’écrit seulement ce vendredi à 20h56, et je ne lui en veux pas, il ne pouvait pas savoir, j’étais déjà bon comédien en bien comme en mal.

 

Je ravalais tant bien que mal mes larmes. Après tout, les bourgeons avaient déjà cédé la place aux fleurs, la fin de l’année scolaire était proche, l’entrée en 6eme avec qui allait me séparer définitivement de L.
J’arrivais donc à bout d’humiliations avec la cloche du dernier jour d’école, à ce moment précis où commencent les grandes vacances, peuplées de sable de l’île de Ré et de l’odeur de mémé, ses graillons caloriques, son amour, et cette fragilité de porcelaine qui rend les mémés si précieuses que le moindre souffle de bise contraire peut les renverser. Mais ça, on ne l’apprend qu’au moment où l’on n’a plus sur les joues les baisers humides et un peu piquants des dernières tours protectrices de notre enfance.

Pour l’entrée en 6eme, mes parents, peu fortunés, m’avaient fait cadeau d’un cartable neuf. Enfin, non, pas un cartable, mais une sacoche, tu sais la bauge en cuir un peu rigide avec la poignée, que tu fermais sur le dessus. Arrive un âge où on ne porte plus de cartable sur le dos. On est des gosses, mais pas des gamins.

Ce n’est pas peu fier que je pris le jour de la rentrée le chemin du collège, ma sacoche neuve à la main. Un camarade me rejoignait juste après le point Saint Pierre, et nous continuions le chemin en nous demandant si la belle Caroline, la ville du resto italien, serait avec nous, et qui seraient nos professeurs. Personnellement j’avais déjà des visages, mais je me gardais bien d’en parler à Jean-Philippe, mon père étant camarade d’enfance du directeur, du prof d’allemand et du prof de gym. Pas un cadeau à franchement parler.

Arrivés devant l’établissement, nous avions laissé nos sacs en tas sur un monticule d’autres, les anciens faisaient exemple, et tandis que nous cherchions nos noms pour savoir dans quel numéro de 6eme nous étions affectés, j’entendis comme sortie d’un cauchemar « tiens, mais c’est Depresle, on va se marrer ».

L. était là, derrière moi, les bras croisés, un petit sourire supérieur aux lèvres. J’avais l’impression que mon sang venait de se figer. Comme pris d’un vertige, je m’accrochais aux murs gris et rugueux du collège. Le directeur, passant par là, passa sa main dans mes cheveux, accompagnant son geste d’un tonitruant « alors p’tit Raoul, te voilà. J’espère que tu vas bien étudier, c’est le papa qui sera content ».

Mourir ou mourir, au pire fuguer, mais pour aller où ?

L. m’entraîna de force à l’écart, vers le tas de sacs et de cartables. Il me semblait qu’il avait encore grandi, qu’il était encore plus fort qu’avant l’été. Que cette année serait la dernière de mon existence.
- il est où ton sac, Depresle ?
Je lui montrais redoutant le pire.
J’avais raison.

Il se mit à frapper dedans à grands coup de pieds, du plus fort qu’il put, comme animé par une rage qui ne s’éteindrait jamais, c’est ce que je pensais.

Tandis que L savatait ma belle sacoche neuve, l’écume presque aux lèvres, les larmes me montaient au yeux. Un petit attroupement se formait peu à peu, des rires fusaient, j’entendais des bribes de phrases, des il va chialer, ah mais c’est L, c’est un méchant, il va lui mettre en morceaux sa petite sacoche de pédé.
Non, on n’était pas riches, chez les Depresle, et cette sacoche qui était sensée m’emmener tranquillement jusqu’à la 3eme se faisait mettre en pièces devant moi, moi si petit, si minable, incapable d’un mot, d’un geste, juste un pleurnicheur dans un costume trop grand pour lui d’au moins trois années.

Soudain un « ohhhhhh » s’éleva du groupe qui était déjà presque foule. Certains furent contraints de s’écarter pour laisser tomber L. de tout son poids, lui qui venait de se taper l’arrière de la tête contre le rebord en ciment d’une fenêtre de salle de classe. Un coup de poing venu d’on ne sait où venait de l’envoyer loin de ma sacoche, et qu’il pisse le sang, bien fait pour lui. Sans doute JP qui, fils de gendarme, était venu à mon secours.

Tandis que des adultes appelés à la rescousse arrivaient en courant, j’eus le temps de voir ma main droite ensanglantée. Elle me faisait atrocement mal, à tel point que je sentais mon coeur battre dans chaque phalange. Animé par je ne sais quel instinct, c’est moi et personne d’autre qui venait d’administrer, pour la première fois de ma vie, ce taquet monumental qui avait balancé L dans une flaque de son propre sang.

Abasourdi, penaud, prêt à me pendre une fois de plus, je m’approchais alors de L pour lui tendre la main, le relever, lui demander pardon, enfin tout ce qu’il voudrait pour ne pas me punir davantage, mes affaires, mes nounours, le peu d’argent que je gagnais en faisant les vaisselles. Ma vie en fait. Mais à l’instant même, où, contrit et honteux, je fis un pas vers lui, je lus la peur dans ses yeux. La peur, la vraie, cette trouille que te fait te chier dessus, qui te tord les tripes, te donne des nausées, et l’envie d’en finir. Oui, la peur dans les yeux de L.

Une voix sortie d’un ventre que je ne me connaissais pas dit « L, tu vas me le payer. Et si tu en veux encore, demande » .
Pompiers. Ambulance. Tout le monde en classe, sauf toi, petit Raoul.
Cuir chevelu, point de sutures, rien de méchant, mais tu aurais pu le tuer. Qu’est-ce qui c’est passé dans ta tête ?

Quand le papa va savoir ça ….
Quand le papa va savoir ça ….
Quand le papa va savoir ça ….

Ma plaidoirie a du être convaincante.

Bon, on ne dira rien au papa, mais c’est bien parce que je le connais et que ça lui ferait trop de chagrin. Mais tu ne couperas pas à la punition ! Tu comprends bien pourquoi ? Dis moi que tu comprends pourquoi.

J’ai dit oui, même si au fond, je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Pourquoi j’étais puni d’avoir osé me défendre. Mais il ne pouvaient pas savoir, tous, ce que j’endurais depuis des mois. Alors je fis contre mauvaise fortune bon coeur, et passais mes heures de récréation en retenue, tandis que j’entendais des rires, et que je devinais déjà sous quelques pulls féminins naître ce qui deviendrait plus tard l’objet tant de mes désirs que de mes tourments.

Pour faire plaisir au papa, aurait dit le dirlo.

L. rentra vite en cours, la tête bandée, auréolée de cette blessure de guerre que je lui enviais, tant elle amenait de questions. A chaque fois que les discussions faisaient silence, les regards se tournaient vers moi. L. m’évitait. Quand, au hasard d’un cours, nous nous croisions, je lisais plus que de la peur dans son regard. Il tremblait. Un jour, alors que le passage exigu exigea que nous nous frôlions, il se laissa même aller dans son slip.

Comme moi l’année d’avant.

J’appris d’ailleurs que la version officielle était qu’il avait trébuché en reculant sur un tas de sacs, ce qui valut à chacun de nous une circulaire nous signifiant qu’il était interdit, suite à cet accident, d’accumuler les cartables en tas, qu’ils devaient être rangés devant les salles de classe, deux par deux. A faire signer par les parents, et à nous ramener au plus vite.

A partir de ce moment, je ne le lâchais pas d’un pouce. Il devint mon souffre douleur, il m’attendit tout un trimestre en bas de chez moi pour porter mes affaires d’école, arrivé au bout du pont Saint Pierre, il endossait celles de JP, réticent au début, puis qui, finalement, trouva la chose amusante. Les enfants sont aussi plus pourris qu’on ne le pense, quand ils sont aussi encore plus braves qu’on ne l’imagine. Quand il était en retard, il avait droit à une gifle. Quand il lambinait aussi.

L. en arriva, petit à petit, à aller en cours les mains vides, tant lui pesait le poids de nos livres, certainement, mais aussi de l’humiliation, prétextant qu’il oubliait ses affaires parce qu’il avait une sorte de maladie de mémoire.

C’est quand un camarade de classe me fit la demande, devant L, de se faire aider à porter lui aussi son cartable, qu’il ne revint plus au collège. Je ne sais pas comment il s’en était tiré pour trouver une raison de le changer d’établissement, mais jamais je ne fus inquiété ou cité.

J’étais passé de l’autre côté.
J’étais passé de victime à bourreau.
De harcelé à harceleur.

 

On s’est croisés plusieurs fois L et moi, sur le boulevard de Courtais. A chaque fois il changeait de trottoir. Trente ans passés. Et il avait encore peur de me croiser.
J’étais sans aucun doute pire que le diable à ses yeux. Comme il avait été pire encore aux miens.

Si c’était à refaire ?
Je ne sais pas.
Je me souviens juste que c’était lui ou moi, et que mon instinct de survie avait parlé.
Pas que je n’en tire une quelconque fierté, mais si je n’avais pas eu ce geste ce jour là, je sais que je ne serais plus de ce monde.

Ceci n’excusant en rien cela.
Juste pour vous dire que, quand on ne dit pas tout, en fait, on ne dit rien.

Pascal DEPRESLE

 

@Pascal DEPRESLE. Bonsoir. Bravo pour cette nouvelle. J'ai bien peur que ces faits soient possibles, sinon réels, aussi horribles qu'ils soient. Je suis persuadée que la communication, même si elle n'est pas baguette magique, peut aider à résoudre bien des problèmes. Amicalement. Marina

Publié le 15 Novembre 2020

@Pascal DEPRESLE Bonjour Pascal. Le début de votre récit m'a donné l'impression d'une situation réelle, puis, progressivement, celle d'une fiction, tant l'acharnement de la victime outrepasse un désir légitime de vengeance... La pratique du harcèlement, quelles que soient les circonstances, quel que soit le motif, quel que soit l'âge de la victime, m'a toujours dégoûtée et me dégoûte encore. C'est viscéral. Ça me donne de l'urticaire. Alors j'espère que s'il s'agit d'un souvenir perso, vous l'avez largement romancé pour en accentuer l'impact ;-). Merci pour cette contribution fort bien écrite, au demeurant. Amicalement, Michèle
PS : Je suppose que Caroline est la fille (et non la ville) du resto italien ;-)...

Publié le 13 Novembre 2020