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Le 03 fév 2026

La table du libraire monBestLibraire – Noir & Rural

Quand le roman noir explore les territoires oubliés Il existe un roman noir qui ne se déroule ni dans les grandes villes, ni dans les marges spectaculaires du monde. Il prend place ailleurs : dans les villages, les campagnes, les provinces, les zones réputées calmes et même les « cartes postales de vacances ». C’est un roman noir qui cherche l’opposé de l’exotisme : la proximité. Et c’est ce roman-là que cette table du libraire explore cette semaine.
Quand le roman noir explore les territoires oubliés

Le roman noir rural dans la littérature contemporaine

Le roman noir & rural est une manière pour le roman contemporain d’interroger ce que la campagne française – et plus largement les territoires non métropolitains – fait aux corps, aux mémoires, aux colères.

Cette semaine, La table du libraire monBestLibraire rassemble trois romans noirs qui ont un point commun :
Chez eux, le monde rural n’est pas un décor parmi d’autres possibles, mais un protagoniste, le fond de toile inséparable de l’action, la ligne de force du récit.

Lire le rural autrement que comme décor

Longtemps, la campagne a été traitée en littérature de deux façons opposées et tout aussi réductrices : soit comme refuge idéalisé, soit comme arrière-monde attardé.

Le roman noir contemporain fait autre chose. Pour lui, le rural devient un espace de tensions, de rapports de force, de conflits larvés. Un espace où les violences ne sont pas spectaculaires, mais diffuses. Un espace où l’on se connaît trop. Où la mémoire s’accumule.

Lire le noir rural, ce n’est pas lire “la province”.
C’est lire ce que la concentration, l’isolement et la répétition produisent sur les individus.

Trois romans noirs, trois manières d’habiter le rural

La table de cette semaine ne propose pas un panorama.
Elle met en regard trois livres monBesLibraire qui travaillent le même territoire selon trois gestes radicalement différents.

 

Couverture du roman noir rural « Ma femme qui lisait des polars » de Junain

1. Une province imaginaire, réaliste jusqu’au malaise

Ici, le lieu n’est jamais nommé précisément. Pas de carte, pas de région clairement identifiable. Et pourtant, tout est là : le village, la rivière (Songe), le bar, les habitudes, les regards, la chasse, les silences.

Cette province inventée par Junain fonctionne comme un archétype rural. Elle permet au texte de ne pas viser un endroit, mais de mettre en évidence une structure sociale.
Quant au crime, il ne vient pas perturber l’ordre : il révèle l’existant.

Le malaise naît de cette reconnaissance immédiate. Le lecteur comprend très vite que ce village pourrait être n’importe lequel. Que la violence ne vient pas d’ailleurs. Qu’elle est endogène.

> Ici, le noir rural est un territoire de projection collective : on y dépose ses peurs, ses haines, ses fantasmes, sans jamais pouvoir s’en extraire.

 

Couverture du roman noir rural « aussi-long-sera-le-chemin" de Gaëlle Merlet

2. Un réalisme rural d’enfouissement

Le second roman adopte le geste inverse. Gaëlle Merlet ancre son récit. Les lieux sont nommés. La géographie est précise. Le territoire existe pleinement.

Mais ce réalisme n’est pas descriptif. Il est stratifié.

Les villages, les maisons, les routes, les rivières ne sont jamais neutres. Ils sont chargés d’histoire intime, de secrets, de non-dits, de transmissions ratées. Le rural devient sous cette plume un espace qui conserve.

Dans ce roman, la violence n’explose pas. Elle s’accumule. Elle s’enfouit. Elle travaille le texte en profondeur, jusqu’à rendre inévitable ce qui advient.

> Ici, le noir rural est une mémoire géographique :
le territoire garde la trace des blessures, même quand les personnages tentent de les oublier.

 

Couverture du roman noir rural « A nos plus belles blessures » de Catarina Viti

3. Un territoire mémoriel de lutte des classes

Le troisième roman de Catarina Viti assume frontalement la dimension politique du rural. Le lieu n’est pas seulement un cadre de vie : il est structuré par la domination sociale.

Les quartiers, les maisons, les collines, les foyers, les villas dessinent une cartographie claire des rapports de classe.
Certains espaces sont faits pour durer, d’autres pour être rasés, déplacés, effacés.

Le crime, ici, n’est jamais isolé. Il s’inscrit dans une histoire longue et collective :
celle des expulsions, des humiliations, des silences imposés, des enfances brisées.

> Ce noir rural-là est un roman de restitution : il redonne une place aux vies rendues invisibles par l’aménagement du territoire et le récit dominant.

 

Ce que révèle le noir rural contemporain

Mis en regard, ces trois romans disent la même chose sous des formes différentes :
le rural n’est pas un ailleurs apaisé.

Il est :

-    un espace de promiscuité mentale

-    un lieu où la mémoire ne se dissout pas

-    un territoire où les rapports sociaux sont souvent plus visibles, plus brutaux, plus durables

Le roman noir est particulièrement apte à saisir ces tensions, parce qu’il ne cherche pas à embellir. Il se contente d’observer, de creuser.
Lire du noir rural aujourd’hui, c’est accepter une lecture inconfortable, mais nécessaire.
Pour entrevoir ce que produit l’abandon des territoires, ce que fait le silence, ce que fabrique la répétition.

Lire le roman noir comme une cartographie sociale

Le roman noir contemporain, notamment dans l’édition indépendante et l’autoédition exigeante, travaille de plus en plus les territoires délaissés par les grands récits.

Ce n’est pas un hasard : là où les discours se raréfient, la fiction prend le relais.

 

La table du libraire monBestLibraire est un rendez-vous hebdomadaire consacré à la lecture critique du roman contemporain, en particulier dans l’édition indépendante et l’autoédition exigeante.

Chaque table met en relation des œuvres qui, ensemble, éclairent une manière d’écrire le réel. Non pour prescrire, mais pour comprendre ce qui se joue, aujourd’hui, dans la fiction.

La table du libraire monBestLibraire est également à retrouver chaque semaine sur Instagram

 

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Merci à toi, @Daniel Clément.
J’aime vraiment cette formule : « roman ouvrier ».
Un truc que tu ne sais certainement pas : cette novella fait partie d’un « cycle » des « Blues ». Trois autres novellas sont écrites avec ce même point de vue, et depuis cet endroit qui est tout sauf une carte postale. Je suis en train de les déterrer. (Une d'elles a eu le Prix des Lecteurs de mBS. Y a longue temps !)

Publié le 04 Février 2026

Très agréable de se mettre autour de la Table du Libraire, merci mBL pour cette nouveauté !
À ce jour je n'ai lu que "Le temps des cerises" de @Catarina Viti, roman ouvrier comme il y a des prêtres ouvriers, entièrement dédiés à la cause des plus démunis. J'ai apprécié et j'en ferai prochainement une chronique sur Instagram (j'aime bien dire du bien de ceux qui nous font du bien, j'ai remarqué que cela a un effet positif sur mon activité cérébrale...).

Publié le 04 Février 2026

Quand le noir du polar s'invite au village : j'aime bien cette perspective !

Publié le 04 Février 2026

Merci, @Michel Laurent 2
J’aimerais que « Le Temps des Cerises » soit un des deux titres déjà lus, mais je me demande s’il n’est pas encore préférable qu’il soit ce troisième que les deux autres vous ont préparé à apprécier.
C’est précisément cela, l’esprit de communauté. Mon livre fait désirer le tien qui fait aimer le mien.

Publié le 03 Février 2026

Je n'en ai lu que deux à ce jour (je ne dirai pas lesquels). Ils sont absolument excellents ! Alors en route pour le troisième, avec la certitude que je ne serai pas déçu.

Publié le 03 Février 2026

Je suis ravie de découvrir ma novella en si agréable compagnie.
Salut à vous @Gaëlle Merlet et @Junain
Explorer le « Noir » en suivant la piste de son espace géographique peut effectivement conduire à de bien surprenants rivages. Le « Noir » a tellement de lieux où s’inscrire ! Un vrai kaléidoscope.
Merci pour la mise en valeur.

Publié le 03 Février 2026