Entre « langue maternelle » et « langue d'écriture », il existe souvent toute un espace fait d'histoire, d'école, de politique et de choix personnels.Pourquoi un étranger choisit la langue francaise pour écrire ses romans, ses biographies, ses essais
Les auteurs étrangers qui écrivent en francais sont souvent des auteurs écartés de leur patrie, par conviction, par nécessité (l’exil) ; mais aussi par passion (d’un auteur francais). La traduction est souvent aussi l’une des passerelles pour y accéder.
C’est paradoxalement le plus grand bonheur, le plus grand honneur qui pouvait arriver à la littérature française que d’accueillir ces auteurs de tous horizons. Une reconnaissance pour la langue francaise, une fierté culturelle.
Qui ne revendiquerait pas l’espagnol Jorge Semprun, le russe Andreï Makine, l’irlandais Samuel Beckett, le chinois Dai Sijie, le tchèque Milan Kundera comme le ciment constitutif des monuments littéraires de la langue francaise.
Ecrire en Français présuppose-il une connaissance de l'âme française ?
Quand on voyage à travers les langues, chacune a ses raideurs, ses ouvertures et ses nuances. L’écrivain Anna Moï fait remarquer qu’en Vietnamien, une femme se dit « petite sœur ». Une nuance, par exemple peu appropriée à une kougar contemporaine !
Plus encore que les conformismes, c’est la prison dans laquelle une langue vous enferme, qui limite le mode d’expression de certains auteurs. Car nos langues maternelles nous cloisonnent parfois dans un mode de réflexion, des réflexes culturels qui étriquent les champs de la création.
L’Italien Carlo Lansiti déclare : "la langue française ne m'est plus étrangère, elle me donne le sentiment de pouvoir inventer mon existence.".
Cela prend du sens quand on réalise qu’au-delà d’un mot, d’une expression, l'apprentissage pour une langue à l’âge adulte passe parfois davantage par les sentiments, les associations, les émotions, les effets qu‘elles produisent, qu'à leur sens élémentaire.
Ecrire ses livres dans une langue étrangère en fait une langue exploratoire plus libre, mais ce ne sont pas les seules raisons
Sans doute, écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle donne une licence, une liberté d ‘expression qui pousse parfois l’écrivain dans des contrées exploratoires inconnues et expérimentales. Car l’académisme sera moins sévère avec un étranger, les réflexes de convention moins prégnants. La mise à distance entre l’écrit et l’auteur, lève à la fois des inhibitions mais interdit des circonvolutions et des coquetteries littéraires souvent inutiles. Certains auteurs ont été formés par les grands classiques français et se sentent héritiers de cette tradition comme Littel
La distance peut générer la création
Écrire dans une langue acquise tardivement ou adulte permet parfois de prendre du recul par rapport à ses émotions ou à son milieu d'origine. Samuel Beckett disait par exemple que le français lui permettait d'écrire plus « froidement » et avec davantage de dépouillement.
Le choix d'une langue d'adoption qui correspond mieux à son identité
Pour certains écrivains exilés ou migrants, la langue choisie devient la langue dans laquelle ils reconstruisent leur vie et leur identité.
Il est intéressant de noter qu'un certain nombre de critiques estiment que ces auteurs apportent souvent un regard neuf sur le français : n'étant pas nés dans la langue, ils la manipulent parfois avec une attention et une inventivité particulières, ce qui peut contribuer à leur originalité littéraire.
Pour un auteur étranger, écrire en français bénéficie à la culture française au sens large
Le parfait bilinguisme pose le choix de la langue d’écriture. C’est alors bien sûr la proximité avec la littérature du pays qui prédomine. Ainsi Jonathan Littel, auteur des Bienveillantes, Prix Goncourt, est écrit en Français. Tout simplement parce que « sa culture est issue de cette nation » déclare-t-il.
Nancy Huston, Milan Kundera, Albert Memmi, Julia Kristeva, Amin Maalouf, Andreï Makine, Tierno Monénembo, Jean-Philippe Toussaint, Tahar Ben Jelloun sont les plus connus et les plus représentatifs de la conquête de la langue française par les grands auteurs étrangers, mais une nouvelle génération suit… Salima Aït Mohamed, WeiWei, Aki Shimazaki, Akira Mazubayashi, Pia Petersen, Brina Svit.
Loin d’enterrer nos écrivains « nationaux », c’est un stimuli formidable pour le redéploiement de la culture française.
Comment ne pas conclure avec l'universitaire américain David I. Grossvogel, auteur d’un roman sur Proust qui déclare : « Mon attachement à la langue française est comme l'amour de celui qui ne possédera jamais pleinement ce qu'il aime », souligne-t-il.
Quel hommage !
Christophe Lucius
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Deux petites remarques :
J’aurais écrit cougar avec un c.
En vietnamien on s’adresse à une personne en employant un mot significatif de la relation de respect qui doit exister entre les deux. Un mari utilisera le même mot pour s’adresser à sa femme qu’à sa petite soeur, mais s’il parle de sa femme à un tiers, il utilisera un autre mot. De même, une femme interpellera son grand frère et son mari en utilisant le même mot mais utilisera un autre terme pour parler de son mari à un tiers.
Très intéressant sujet !
Je ne pense pas que le français soit LA langue universelle de la littérature ; il y a d’autres écrivains qui ont choisi d’autres langues. Mais écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, chapeau !
Chapeau aussi à Boris Vian qui a inventé le personnage anglophone Vernon Sullivan.
Pouvoir choisir la langue dans laquelle on écrit, ça peut être pouvoir accéder à une boîte à outils plus adaptée à ce qu’on veut exprimer (par le vocabulaire d’abord, par exemple le finnois a de nombreux mots pour parler de la neige ; par la grammaire ensuite, par exemple le latin n’a pas d’article et c’est parfois un handicap, l’Arabe classique, l’hébreu biblique n’ont pas la multitude de temps qu’a le latin.)
Écrire en français plutôt qu’en tchèque , par exemple, c’est aussi accéder à un marché beaucoup plus vaste.
Une langue universelle !
Une partie des écrivains d’expression francophone que vous citez est soit décédée comme Léopold Sédar Senghor, ou bien âgée. Ce qui correspond à une période où la France était perçue en tant qu’idéal culturel, social, intellectuel... Parler français représentait le raffinement. Écrire dans cette langue représentait l’apothéose...
Ceci concernait majoritairement les anciennes colonies africaines. Aux États-Unis, s’il était difficile d’écrire en français, il était chic, dans certains clubs, de voir des films en version française sous-titrée.
Le terme, l’âme française, est très flou. Cela pourrait désigner un sentiment profond d’appartenance à la nation. Mais, probablement, pourraient exister différentes âmes qui se juxtaposent ou qui se succèdent en fonction des conditions.
Personnellement, je ne crois pas qu’un étranger puisse comprendre ce que c’est qu’une âme française. Ceci est du reste valable pour d’autres pays et d’autres nations. Je le répète, ce n’est qu’une opinion.
Merci pour ces rappels. Mais la photo de Boualem SANSAL ne saurait justifier qu'on ne parle pas de son oeuvre depuis bientôt 30 ans.
Son plus beau et grand roman est "Le Village de l'Allemand -journal des frères Schiller" : un des fils de Schiller, haut dignitaire FLN, enquête sur le suicide de son frère jumeau. Ce qu'il qu'il va découvrir sur le passé de leur père, explique le suicide... comment survivre à un père qui fut nazi, et comment l'Algérie décolonisée peut-elle avoir accueilli un tel personnage au sein du FLN jusqu'aux responsabilités les plus hautes ? Et l'Algérie est-elle encore anti-juive ??? C'est historique et actuel.
Yasmina Khadra écrit également en français, sans oublier Han Suyin, écrivaine d'origine chinoise et belge ; elle écrivait en français, anglais et chinois. Andreï Makine a été élevé par une nounou française en Russie, ce qui explique son bilinguisme. @Sylvie de Tauriac