“Vice : plaisir que l'on n’a pas goûté.”Ce n’est pas d’hier que j’admire l’œuvre d’Aragon qui nous donne à voir à travers ses romans « Le Monde Réel » de la France au XXe siècle, comme Dos Passos des U.S.A. et Döblin dans Karl et Rosa une Allemagne dans les années 1930, lors de la montée d’Hitler au pouvoir. Ces romans qui s’inscrivaient dans la lignée d’une tradition « d’engagement littéraire », à laquelle s’abreuvait mon enthousiasme devant les histoires qu’ils racontent et de l’image de notre réalité qu’ils nous décrivent. Si Aragon fait d’année après années l’expérience de la débâcle généralisée de son pays et de la trahison effective de ses fondements les plus élémentaires, Dos Passos établit pour le sien le constat d’une défaite morale et d’une trahison de ses principes fondamentaux, quand Döblin a déjà vu en 1920 l’Allemagne démocratique disparaître purement et simplement. Inspiré par leur exemple j’ai essayé pour ma part avec un infini moins de talent et de génie, de raconter les batailles des « Rebelles du XXe siècle » contre les usurpateurs de la démocratie et la montée du fascisme.
Ne sommes-nous pas avec les romans de ces écrivains en pleine actualité en Europe, au Moyen-Orient et même aux États-Unis ? La question que se pose Aragon dans « Le Monde réel », Dos Passos dans U.S.A. Döblin dans Karl et Rosa, la question plus ou moins désespérée : comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui explique que la nation française, allemande, états-unienne se trouve à nouveau au bord du gouffre ? … « Comment écrire et agir ? ».
C’est en remontant au plus récent abîme, celui de la Première Guerre mondiale, que les romanciers tentent d’élaborer une réponse, dans l’espoir, peut-être, d’enrayer l’engrenage disséqué par eux dans leurs romans.
Un jour que je feuilletais La Semaine Sainte dans une librairie de mon quartier, l’Edition Gallimard, 1958 « Folio ». J’avais soudain l’impression que ce roman était la conséquence de la logique, de la fidélité, de tous les romans d’Aragon, et surtout, pour moi, cette relation à la réalité et à l’amour, une relation au monde qui me passionnait. Puis, je suis tombé sur cette phrase du chapitre treize de La Semaine Sainte, intitulé « Les graines de l’avenir », page 600 :
« Les hommes et les femmes ne sont point que les porteurs de leur passé, les héritiers d’un monde, les responsables d’une série d’actes, ils sont aussi les graines de l’avenir. Le romancier n’est pas qu’un juge qui leur demande compte de ce qui fut, il est aussi l’un d’eux, un être avide de savoir ce qui sera, qui questionne passionnément ces destins individuels en quête d’une grande réponse lointaine. ».
Aragon définit ainsi le regard qu’il porte dans ce roman sur l’Histoire et ses acteurs : un regard soucieux de saisir l’Histoire comme possibilité, et non comme nécessité ou fatalité ; de saisir le mouvement de l’Histoire comme articulation de l’individuel, et du collectif, et non s’en prendre qu’à l’action des individus. Ce livre comme celui de Dos Passos a longuement inspiré mon écriture des « Rebelles du XXe siècle » lorsque j’ai commencé à l’écrire.
Articuler mes personnages, Sioma, Tsipora, Gédéon, Nadjati au collectif russe à Odessa, Juifs et Arabes en Palestine, républicains espagnols à Madrid, résistants à Paris et essayer de raconter ce qui se passe et se questionner : jusqu’à quand ?
Puis, j’admirais cette façon d’Aragon d’éduquer dans La Semaine Sainte le regard du lecteur à « la relativité historique ». C’est sans doute de ce regard à hauteur d’homme que découle pour une bonne part l’emprise de ce roman sur ses lecteurs. Je me retrouvais aussi dans les interventions d’Aragon dans son écriture romanesque, comme acteur écrivain présent de l’Histoire, qui cherche dans le passé les prémices de son propre temps.
Je me suis dit, pourquoi ne pas, également intervenir dans le récit épique de Sioma en écoutant le récit de ses aventures, ses échanges de lettres d’amour avec sa femme Tsipora délaissée pour aller tel Ulysse, combattre les monstres fascistes en Espagne, mais j’ai vite compris qu’en brisant la chronologie, en mêlant mon récit de plusieurs narrateurs, de mes idées et de mes souvenirs personnels en réaction au récit de Sima au moment où je l’écoutais, j’allais décourager et perdre le lecteur en route. Il me fallait me rendre à l’évidence, je n’avais ni le talent, ni le génie d’un Aragon, ni celui d’un Dos Passos qui, tous deux, avaient l’art de tout briser pour laisser le lecteur reconstruire leur œuvre.
Le moment historique qu’Aragon met en scène dans son roman est la semaine du 19 au 26 mars 1815, où Napoléon revint de l’île d’Elbe, poussant Louis XVIII et les princes à un nouvel exil. Pour la grande majorité des personnages du roman, dont certains avaient déjà renié Napoléon l’année précédente, la question se pose à nouveau de savoir, à qui demeurer fidèle ? Rendre compte d’une telle situation dans toute sa complexité exige de renoncer, pour le romancier, à prendre parti, et de privilégier la pluralité et la multiplicité des points de vue. Aragon s’y emploie par exemple au chapitre deux, justement intitulé « Quatre vues de Paris ». Il nous y montre Paris envahi de militaires appelés à défendre le roi, ballottés, d’ordres en contre-ordres, cherchant à démêler le vrai du faux dans les nouvelles qui leur parviennent. Nous suivons plus particulièrement et successivement les pensées de quatre de ces militaires officiers supérieurs de Napoléon passés au roi, d’une famille fidèle aux Bourbons. Au-delà des trahisons, des mensonges et des intérêts de certains et non des moindres qui jouent sur les « deux tableaux » de Napoléon et de Louis XVIII.
Nous sommes en pleine actualité où nous voyons les ralliements de « gauche » et de « droite » à l’étoile montante qui elle aussi jouait pour se faire élire Roi sur les trois tableaux : la gauche, le centre et la droite. C’est en renvoyant chacun des personnages à sa propre histoire que se révèle la complexité de la situation. Au chapitre treize, Aragon s’arrête sur le cas de Berthier, ancien maréchal de l’Empire, fait prince de Wagram par Napoléon, passé au roi Louis XVII après l’abdication de l’Empereur, et accompagnant Louis XVIII dans sa fuite. Aragon écrit à son propos :
« Mais l’injuste, c’est de regarder un homme d’alors, ou avec les yeux d’alors, ou avec les yeux d’aujourd’hui, les yeux d’une autre morale. Il faudrait ne le voir pas seulement comme le voyait ses compagnons de l’armée, un Rochechouart ou un Exelmans, mais comme il se voyait lui-même. Et ne le juger, pas seulement dans ces huit jours où nous le rencontrons, même à la lumière de son passé, mais dans l’image de son bref avenir. » (p.592-p593)
Par une longue anticipation, Aragon mène son lecteur jusqu’à la mort de Berthier : son suicide à Bamberg, en Allemagne, la principauté de son épouse, par désespoir de savoir la France aux mains de puissances étrangères. C’est ainsi au lieu de nous raconter le passé de ses héros pour mieux nous faire comprendre leur présent, Aragon nous dévoile leur avenir.
Le présent n’est plus l’aboutissement nécessaire et mécanique du passé. Le présent n’est qu’un intermède, un moment, jamais figé et qui ne peut être jugé que lorsqu’il a pris sa place dans l’ensemble du temps achevé. Le cas « Berthier » relève bien du renversement de perspective. Mais Aragon ne s’en tient pas là. Il récuse et le point de vue des contemporains de son personnage, et le jugement des historiens, ou, du moins, les tient pour insuffisants. Surtout, il invite le lecteur à prendre le point de vue de Berthier, et par conséquent à suspendre son jugement. Aragon semble suggérer que chaque lecture décide de l’avenir historique de son personnage.
C’est là la force de son art que j’invite tous les écrivains de MBS de s’en inspirer.
Dans ce roman de la confusion et de la répétition apparemment stérile de l’Histoire, c’est le personnage de Théodore Géricault, le peintre, soucieux seulement de son art et de son cheval, qui fera la rencontre du troisième terme de la situation, celui qui brisera le face-à-face stérile de l’Empire et de la Monarchie : le peuple, la France. Les prémices de cette rencontre ont lieu au chapitre sept. Théodore déambule au matin dans Beauvais : « Il erra par des rues sombres, tournant au hasard, et tomba sur un quartier dont la misère le saisit. » Ces rues, Aragon les appelle quelques lignes plus basses, "les rues pauvres ».
C’est la première rencontre de Théodore avec ceux qu’Aragon appelle « les autres », avec « l’autre » social. La seconde rencontre, la rencontre capitale, a lieu au chapitre dix. La scène de cette rencontre peut être lue, comme emblématique de la façon dont Aragon conçoit, dans son roman, le travail de l’Histoire : un travail obscur, souterrain, fruit du choc contradictoire des volontés individuelles. Au chapitre dix : « La nuit des arbrisseaux », Théodore, accompagnant avec sa compagnie de mousquetaires la fuite du roi, fait halte à Poix. Il logera pour la nuit chez le forgeron Müller, qui doit remettre un fer à son cheval. Deux voyageurs lui tiendront compagnie — l’un d’eux semble entretenir quelque liaison avec la jeune et belle épouse du forgeron. La nuit, l’apprenti de Müller, jaloux, espionne les deux voyageurs et conduit Théodore jusqu’à un cimetière où celui-ci les retrouve assistant à une réunion secrète de républicains. « Pour la première fois, Théodore se trouve devant autre chose que lui-même. […] Ce sont les autres. Voilà qu’il a pour la première fois vu les autres : et c’est là le déchirement, la douleur physique, les autres… Tous marqués par la vie, par des vies diverses, tisseurs, serruriers, maçons, journaliers, ouvriers, esclaves cherchant l'issue naturelle, le pas suivant, la conclusion logique de leur sujétion, de leurs lassitudes, de leurs malheurs »
Et pourtant Théodore ne comprend pas un mot sur trois de ce que ces gens disent, et pourtant il n'éprouve guère que son inutilité devant eux : que devrait-il faire pour les aider ? que peut-il pour eux ? Comment même lierait-il sa force, son souffle, son âme à leur fièvre ? Ce sont les autres. Voilà qu'il a pour la première fois, vu les autres : » et c'est là le déchirement, la douleur physique, les autres... Cette société, dont il faisait partie, au lycée, à l'atelier, parmi les mousquetaires, il n'y avait entre les gens que des différences d'uniforme, d'habit, de coiffure. Ici la différence des hommes, en tant qu'hommes, qu'êtres de chair et de sang, et la ressemblance entre eux de ces hommes tiennent à des données que jusqu'ici Théodore n'a jamais envisagées, des données tragiques. C'est cela... il vient d'entrer dans le monde de la tragédie. »
Aragon dans La Semaine Sainte affirme sans ambages que ce qui lui a toujours importé dans la pratique romanesque de retour en arrière, c’est « la vue en avant », c’est « déposer, même dans le décor du passé, les problèmes de l’avenir ». Même quand il a recourt au passé, c’est au présent et dans l’avenir que se conjugue le roman qu’il se veut « engagé. »
C’est ainsi qu’il s’inscrit dans la lignée de Pascal, Voltaire, Balzac, Zola, Flaubert, Hugo, Péguy, Benda, Camus, Malraux, Sartre,… dans « cette littérature de combat, soucieuse de prendre part aux controverses politiques, sociales et religieuses »[1]. Oui, l’art agit et il a des tâches à accomplir.
Puis, il y a Aragon inventeur pendant la Deuxième Guerre mondiale d’une poésie conçue comme une arme. Dans Le Crève-cœur, Les Yeux d’Elsa, Le Musée Grévin ou La Diane française, le lyrisme d’Aragon, loin de se réserver à la parole privée ou intime, s’enracine dans la circonstance historique et prend au cours de la période une coloration héroïque de plus en plus marquée dans la Resistance, dans la rébellion contre l’occupation allemande nazie.
[1] Benoît Denis, Littérature et engagement Édition du Seuil, 2000 p. 10
Nadav

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"Les Yeux d'Elsa", incontournable lecture pour qui aime s'énamouracher. Comment un incurable fervent de la vieille garde stalinienne génocidaire a-t-il pu écrire tant de beauté?
Déposer dans le passé les problèmes de l'avenir ? Mais l'histoire n'est-elle pas un éternel recommencement ? Il suffit d'étudier la Rome antique pour reconnaître notre époque avec son apogée et son déclin. D'autre part, la résistance contre l'occupation allemande n'avait pas prévu la soumission de l'Europe à la puissance américaine. Peut-être que l'Allemagne aurait été un meilleur choix pour réaliser l'union continentale. Merci pour cet article sur un écrivain talentueux. @Sylvie de Tauriac
Un écrivain bien plus complexe que ce que l'on pense !