>> Écrire et publier une autobiographie…Narcissisme ou partage d'expérience
Récemment, j’ai recollé les morceaux d’une aventure amoureuse que je n’ai jamais racontée à personne dans son entièreté, morceaux éparpillés dans ma mémoire, et qui sont revenus progressivement, que j’ai remis dans l’ordre chronologique. Et je me suis dit que si je ne raconte pas cela aujourd’hui, cette expérience sera perdue (perdue pour l’humanité, oui, c’est présomptueux…).
Une personne proche m’a dit que parler de soi-même relève du narcissisme, qu’elle refuse de lire les autobiographies, que tout le monde pense avoir vécu des expériences exceptionnelles et devoir en faire part à tout l’univers…
>> Alors, qu’en penser : thèse, témoignage, contre-enquête ?
Regardons ce qui a été écrit par quelques personnes qui ont raconté leur vie ou des tranches de leur vie.
Pêle-mêle, F. Verdier, J. Vallès, P. Nizan, A. Ernaux, P. Levi, N. Sarraute, R. Gary, J. Kerouac, M. Cardinal, A. Koestler, P. Neruda, P. Goldman, B. Pivot, J.-P. Sartre, C. de Gaulle, M. Pagnol, V. Springora, H. Bazin, M. Reich-Ranicki, S. de Beauvoir, K. Adenauer, C. Felscherinow, H. Guibert, N. Bouraoui, F.-R. de Chateaubriand, M. Duras, J. d’Ormesson, J. L’hôte, A. Sarrazin, J.-J. Rousseau, et plus tôt …
J. César, qui parlait de lui-même à la troisième personne, comme Alain Delon, et avait effectivement, des événements peu ordinaires à raconter, à une époque où la notion de crime de guerre n’existait pas !
Je pourrais en ajouter d’autres.
Laissons de côté les autobiographies fictives, comme celles de Colette avec les Claudine, de René Goscinny avec le Petit Nicolas ;-) et aussi ce monument qui commence comme une autobiographie avec « Longtemps je me suis couché de bonne heure » mais dont l’auteur s’efface rapidement derrière ses personnages certes inspirés de personnages réels, mais fictifs, « La Recherche […] ».
Certaines autobiographies sont en fait des témoignages, comme L’enfant, de Jules Vallès, comme Moi Christiane F… de Christiane Felscherinow, ou portent une thèse, comme « Souvenirs obscurs […] » de Pierre Goldman, qui est aussi une contre-enquête sur l’affaire criminelle pour laquelle il était condamné. Elles restent des autobiographies.
>> Autobiographie : une vie ou une partie de vie
L’examen de cette courte liste permet d’une part de voir que ces autobiographies sont centrées sur une période donnée et un thème (Adenauer sur la remise en ordre de marche de l’Allemagne après 1945, Guibert sur sa maladie…), ou sur une thèse, et d’autre part d’identifier trois facteurs de succès, trois piliers :
- le pilier notoriété. La plupart des auteurs cités ci-dessus étaient déjà connus lorsqu’ils ont publié leur première œuvre autobiographique – Albertine Sarrazin, Fabienne Verdier, Christiane Felscherinow sont des contre-exemples ;
- le pilier « écriture exceptionnelle ». Celui-ci est le point fort de Claude Simon, par exemple. On lit Le tramway pour jouir d’une belle écriture comme on lirait du Lamartine, pour cette espèce de poésie en prose qui ne raconte pas grand-chose de cohérent mais qui valut à l’auteur le prix Nobel. C’est aussi un point fort d’Aden Arabie, de Paul Nizan, qui relate un voyage rare pour l’époque mais est assorti d‘une couche de réflexions philosophiques. Et également de Marguerite Duras, qui déploie dans L’amant de la Chine du nord son écriture hors-sol, onirique, froide, encore plus que dans L’amant ;
- le pilier « parcours exceptionnel ». Par exemple, on lit Fabienne Verdier pour découvrir avec elle, à travers elle le monde de la calligraphie chinoise et la Chine profonde post-révolution culturelle, et pas pour son écriture.
>> Deux autobiographies aux antipodes
Parmi tous ces prédécesseurs, prenons-en deux qui, très connus bien avant leur publication autobiographique, me semblent très significatifs des deux autres piliers identifiés ci-dessus :
⁃ Marcel Reich-Ranicki, auteur de Ma vie (tout simplement !) ;
- Marcel Pagnol, auteur de Souvenirs d’enfance (tout simplement !)..
Ces deux-ci, deux Marcel, sont aux antipodes l’un de l’autre :
Événements banals chez Pagnol, banals mais exposés d’une façon géniale, avec les yeux d’un enfant et une prose qui fleure la Provence – du moins dans les deux premiers tomes. Pagnol a divisé ses Souvenirs d’Enfance en deux parties : les deux premiers tomes racontent la vie d’un petit univers familial, dont le premier culmine par un exploit, réel ou imaginaire, en mode « mon père, ce héros » et le deuxième s’achève sur la disparition de trois personnages, racontée en mode lyrique : « il fut le dernier des chevriers de Virgile », « tombé sur des fleurs dont il ne connaissait pas les noms » (je cite de mémoire, soixante ans après les avoir lus).
En rassemblant ces trois disparitions à la fin du deuxième tome, Pagnol fait une entorse à la chronologie. Il privilégie la signification de ces événements comme dissolution de l’univers enfantin, qui assure une césure avec les deux tomes suivants, ceux de l’adolescence et du monde extra-familial. Il y a donc dans les Souvenirs d’enfance de Pagnol une architecture, une construction, en plus d’un style, d’un embellissement, d’une volonté de séduire le lecteur.
Les souvenirs sont travaillés, pas forcément transformés mais présentés d’une façon soignée, construite.
Et même si on ne se souvient pas, quelques décennies après, du détail de ces événements, on garde une impression de bonheur familial, de découverte de la Provence, rédigés avec l’accent local (j’assume la formule !).
Evénements tragiques et/ou exceptionnels chez Reich-Ranicki, exposés sans fioritures, sans relief.
La vie d’un fou de littérature pris dans les tourbillons de l’Histoire.
Marcel Reich-Ranicki était paria en Allemagne juste avant la guerre parce que polonais, puis paria en Pologne pendant l’occupation allemande parce que juif (et il survécut grâce à l’obstination d’un simple paysan, qu’il tenait en haleine en lui racontant les grands classiques de la littérature européenne - comme Shéhérazade), puis officier dans les services secrets de la Pologne communiste et enfin critique littéraire pour le très conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Deux œuvres très différentes, donc, mais également passionnantes.
Maintenant, à nos claviers ? Pas encore.
Que veut-on transmettre avec une autobiographie, et à quel lecteur s'adresse- t'on ?
Avant d’écrire, il faut clarifier nos intentions, pour nous qui ne sommes pas célèbres, pas tous des professionnels de l’écriture comme Pagnol et pas tous des agents secrets comme Reich-Ranicki.
Peut-être nous mettre en valeur, chercher de la reconnaissance ? Vouloir arrêter le temps, empêcher que ces événements qui ont été une part de notre vie ne soient effacés par le rouleau compresseur du temps qui passe (scripta manent), écrasés par les hordes d’événements présents et futurs (Baudelaire : « Rapide, avec sa voix d’insecte, Maintenant dit ‘je suis Autrefois’ ») ? Vouloir partager une expérience pour mettre en garde nos contemporains parce que nous en ressentons le devoir ? Mettre en ordre des souvenirs, pour faire une sorte de bilan destiné à nous-même ? Régler ses comptes avec la société, comme Annie Ernaux, avec une idéologie, comme Primo Levi, avec sa famille, comme Hervé Bazin, avec un faux ami, comme Hervé Guibert, avec le sexe opposé ?
Il faut aussi imaginer quelles peuvent être les attentes du lecteur.
Profiter de l’expérience d’un inconnu, trouver une information sur le monde ? Jouir d’une écriture envoûtante ? Lire une histoire comme on lirait n’importe quelle saga, mais en pensant que celle-ci n’est pas une fiction (et éventuellement apprécier son propre bonheur en voyant le malheur des autres et ce à quoi il a échappé, comme faisaient les Épicuriens romains !) ? Un peu de voyeurisme aussi peut-être ?
Quelques règles et principes pour écrire une autobiographie
Écrire serait du temps perdu, en dehors du plaisir qu’on peut éprouver à écrire, si nous n’étions pas lu.
Il faut donc rendre le contenu attrayant et captivant pour un lecteur qui ne nous connaît pas et ne sait pas où nous voulons le mener, tout en lui communiquant ce que nous voulons lui dire. Il faut aussi éviter le piège du narcissisme, de la vantardise.
Écrire une autobiographie, c’est donc un exercice d’équilibriste entre dire tout ce qui nous tient à cœur et ne dire que ce qui séduira ou intéressera le lecteur, suffisamment pour qu’il ne referme pas le livre, car nous avons encore d’autres choses à lui raconter et lui a d’autres choses à lire dans la vaste bibliothèque de monbestseller et au-delà. Sinon, l’autobiographie sera comme une bouteille qu’on jetterait à la mer : j’ai vécu ceci, je pense que cette expérience peut profiter aux autres, et on verra bien, j’aurai l’impression d’avoir fait mon devoir. Et… plouf.
Un exercice qui peut être frustrant.
Comme toujours, le premier contact du lecteur avec l’œuvre est le titre.
Le titre est l’accroche, et le contenu doit ne pas décevoir le lecteur attiré par le titre. Seules des personnalités connues peuvent se permettre d’intituler leur autobiographie « ma vie » ou « souvenirs d’enfance ». Notons que Willy Brandt comme Konrad Adenauer ont nommé leur autobiographie Erinnerungen (Mémoires) ! Jean d’Ormesson a choisi autre chose : « […] que cette vie fut belle » ce qui peut faire craindre beaucoup d’autosatisfaction de la part d’un homme qui s’est un jour qualifié de « doué pour le bonheur ». Même remarque pour le « J’avoue que j’ai vécu » de Pablo Neruda, et pour le « …mais la vie continue » de Bernard Pivot. D’autres ont choisi des titres significatifs et plus précis comme L’amant, La douleur, Une femme à Berlin, Le consentement, ou encore Vipère au poing. Et que dire de Moi, Christiane F […] !
Alors, amis lecteurs, à vos claviers ! …après une bonne identification de l’objectif !
Jean-Claude Xyz
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Une biographie, c’est comme quand un ami raconte ce qui lui est arrivé la veille. Que l'histoire soit exacte, qu'on s'ent fiche un peu, pourvu qu'elle soit drôle, pleine de rebondissements et d'enseignements... Il y a ceux qui vous tiennent en haleine, et les "lourds" qui n’ont aucun sens du récit et de la narration…
Il y a cependant un frein : avec l'explosion des séries télévisées qui lit encore ? Sans compter que depuis le COVID, chacun vit dans sa bulle et pour sa pomme. Une société qui vire à l’individualisme, à l’égocentrisme, au culte du moi... C'est mal barré pour la littérature et plksu encore pour les biographies…
Les deux commentaires exhaustifs précédents sont excellents... de même que les interventions trop rares de @Michel Canal, dont je me permets de souligner la qualité... mais qui interagit encore à ce que vous dites, à ce que vous écrivez ? Une absence d'échanges, de communication, une indifférence aux autres qui génèrent une solitude et revient à se tirer une balle dans le pied...
Un auteur prolixe qui tenait le haut du pavé et dont le leitmotiv était : "Retour au texte ! " (à SON texte), dès qu'on voulait engager la moindre discussion, fait de la peine à voir, à brasser de l'air et haranguer le chaland, à qui il rendait si peu de visites... s'accochant désepéremment à sa gloire passée dans le grand silence des commentaires...
Est-il permis aussi d'ajouter que la structure du site ne favorise pas les discussions libres entre auteurs ? Il manque une plateforme pour échanger sur des thèmes ou des auteurs... Car la littérature ce n'est pas seulement écrire, c'est partager sa philosophie de l'écriture.
Bonjour,
Quelques remarques strictement personnelles. L’article est probablement un peu long. J’aurais souhaité des références moindres à des auteurs connus et plus aux auteurs indépendants. Je veux dire élaborer notre propre système littéraire en dehors de celui classique.
Une autobiographie correspond à un schéma particulier. Une personne, sa date de naissance, sa ville, son parcours, etc. Une fiction qui comporte des éléments personnels n’est pas une autobiographie.
D’une manière générale, je déteste les autobiographies faites par des personnes connues. Généralement, elles commencent par, « lorsque j’étais enfant, mon instituteur ou mon professeur me disait que tu n’arriverais jamais à rien… »
Il existe tellement d’autobiographies manipulées de célébrités qu’on ne sait quoi croire. Qui croire.
Je préfère de loin une autobiographie d’une personne simple qui travaille dans un supermarché. Je pourrais suivre son début, lorsqu’elle intègre le rayon fruits et légumes, celui des épices, cheffe de rayon, la traversée d’une allée d’honneur fait par ses collègues à sa retraite, l’éternelle montre en tant récompense. Ces choses si simples me font plus plaisir que celles de je ne sais quel écrivain connu.
Les autobiographies ne sont certainement pas à priori du narcissisme. C’est le contenu qui compte.
Finalement, quel que soit le style d’écriture, il est important pour nous, auteurs indépendants, de nous débarrasser, justement, de la dépendance par rapport à ce qui est établi et de recréer notre univers à nous avec notre logique.
Note, évidemment écrire une autobiographie est une chose, la publier en est une autre.
Merci pour cet article intéressant.
L'autobiographie peut également être un outil de propagande durant une période précédant une élection. Cela dit, je viens de terminer un roman : Passage du soir (Léonie Adrover). Une femme, avant de mourir, veut transmettre à une inconnue le récit de sa vie, et pas seulement la sienne. Pourquoi ? Elle veut transmettre sa mémoire, car elle n'a pas d'enfants pour garder son souvenir. La mémoire est une sorte d'immortalité, elle prolonge la vie et parfois l'embellit en effaçant les taches. Il y a certainement une part de narcissisme dans l'autobiographie parce que la plupart des gens ont peur de l'indifférence et de la solitude. Mourir en sachant que personne ne vous regrettera est une deuxième mort. @Sylvie de Tauriac
Tout acte d'écriture est déjà une autobiographie.
Écrire par IA, c'est simplement proposer une autobiographie collective !