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Le 10 avr 2013

Google et le savoir universel : du rêve antique à la réalité numérique ?

Au troisième siècle avant notre ère, la cité grecque d'Alexandrie ne badine pas avec la culture. Qu'on en juge : il suffit d'aborder ses rivages pour être assailli par des nuées de scribes radicaux qui, dans leur folle quête d'érudition, s'emploieront à vous déposséder, par la ruse ou par la force, de vos manuscrits. Vous avez dit filouterie ? Guère, me semble-t-il. Ils ont la délinquance aristocratique, voilà tout. Et puisque nos bandits lettrés ne sont pas tout à fait des sagouins, ils vous dédommageront d'une copie de l'original, fut-elle exécutée avec les pieds. L'ambition : concentrer en un seul et même lieu ce que l'on nomme, sans doute par excès de modestie, le « savoir universel ».
Google et le livre numérique : l'ambition du savoir universelGoogle et le livre numérique : l'ambition du savoir universel

Après les scribes d'Alexandrie, place aux geeks de la Sillicon valley.

De la culture pour la culture ? C'est naïveté de le croire. Pour reprendre une célèbre maxime du rap français, « le savoir est une arme, bébé, ne l'oublie jamais. » A son apogée, la bibliothèque d'Alexandrie accueillera près de sept-cent mille volumes, autant d'ouvrages qui participeront en effet de la domination intellectuelle et scientifique du monde hellénistique, puis romain, sur le bassin méditerranéen. Quant aux raisons du déclin, elles sont encore sujettes à débat: César, chrétiens, arabes, chacun en prend pour son grade. Toujours est-il qu'avec la disparition de la bibliothèque, c'est le rêve encyclopédique qui s'effondre. Si le monde musulman s'efforce de reprendre le flambeau, l'occident médiéval, à l'exception d'une poignée de monastères éclairés, préfère se contenter d'un seul livre. Le Livre. Mais comment l'en blâmer, puisqu'on le dit partout excellent ? Certes la Renaissance renoue avec les hauts desseins de l'antiquité, multipliant les projets encyclopédiques, mais c'est bel et bien le bond numérique de ces dernières années qui finira par amarrer le rêve à la réalité : après les scribes d'Alexandrie, place aux geeks de la Sillicon valley. A la manœuvre, Google et son projet sobrement intitulé « Google livre ».

 Donner à l'Homme les moyens de s'affranchir par la connaissance : 25 millions de livres à numériser

C'est en 2002 que débute la colossale entreprise de numérisation. Vingt cinq  millions d'ouvrages sont promis aux joies du scanner. Universités et bibliothèques américaines, enthousiasmées par le projet, succombent tour à tour. A l'évidence, le chant du geek vaut bien celui des sirènes d'Alexandrie. L'entreprise est prométhéenne: donner à l'Homme les moyens de s'affranchir par la connaissance. La culture n'est-elle pas l'antichambre de la liberté ? S'ouvre aussi la perspective d'une préservation durable d'ouvrages qui, sous leur forme initiale, seraient demeurés par trop vulnérables. Aussi ne trouve-t-on rien à redire à la voracité du géant américain : Google s'empiffre, mais c'est pour la bonne cause. Et le voici, obèse, pesant déjà dix millions d'exemplaires.

Doit-il y avoir monopole du « savoir universel » par une firme unique : Google ?

C'est alors que les choses se gâtent. Plus de la moitié des ouvrages numérisés l'ont été sans l'ombre d'un consentement. Auteurs et éditeurs, vent debout, s'insurgent. Ce sera la guerre. Les méthodes de Google ravivent le souvenir douloureux des scribes d'Alexandrie. S'ajoutent aux querelles de droit des considérations d'ordre politique. Doit-il y avoir monopole du « savoir universel » par une firme unique ? Est-il raisonnable de confier à celle-ci l'entière maîtrise d'un si vaste contenu ? L'ancien président de la BNF, Jean Noël Jeanneney, sonne l'alarme: « Voici que s'affirme le risque d'une domination écrasante de l'Amérique dans la définition de l'idée que les prochaines générations se feront du monde. » Certaines conjectures ne laissent pas d'inquiéter par leur pessimisme: Google, d'ores et déjà accusé de se muer en Big brother, surveillerait nos lectures, monnayerait l'accès aux informations (limitant, de ce fait, ce qu'il promettait de faciliter), projetterait même de mettre l'intégralité du « savoir universel » au service d'une intelligence artificielle toute-puissante...L'inverse de ce que l'on nous avait promis.

Le justice des Etats-Unis, sollicitée par la fronde des éditeurs américains, finit par trancher en la défaveur de Google : il est mis fin au « pillage », les auteurs sont restaurés dans leurs droits, Google devra payer. En manière de riposte, d'autres projets de bibliothèques universelles se font jour, notamment « Europeana », audacieuse mise en commun des ressources des vingt-sept bibliothèques nationales de l'Union européenne. Stupeur : le Royaume-Uni, pour changer de registre, n'a pas jugé bon de suivre. Plutôt que de surjouer la partition de l'insularité, les Anglais feraient mieux de méditer la sagacité de ces mots: « le savoir est une arme, bébé, ne l'oublie jamais ».

Arthur Deming

 

 

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