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Le 10 oct 2018

"Il était une fois" : Coup de coeur du Concours de nouvelles monBestSeller 2019

Il était une fois de Catarina Viti

"À tous ceux qui ont des oreilles, mais n’écoutent pas"

 

L’après-midi touche à sa fin. C’est une de ces longues après-midid’été qui accouche d’une brume un peu grise, comme un peu sale sur la mer.

Monsieur Rose se sent toujours mélancolique à cette heure, naufragé dans son fauteuil face aux baies vitrées de la résidence Aigue-Marine.

Dans le salon, derrière lui, chuchotement d’un poste télé et, venant de la mer, les bruits atténués de jet-skis et de quelques bateaux à moteur qui paresseusement commencent à quitter le large pour rejoindre l’abri du port.

Dans la vaste pièce plongée dans la pénombre, pas un mouvement en provenance des cinq fauteuils répartis au hasard. Monsieur Rose n’a d’yeux que pour l’horizon et l’île de Saurel, posée sur le miroir embué de la mer.

Jef : Vous voulez rester encore un peu, Monsieur Rose ? Ou vous préférez monter dans votre chambre ?

Rose : Il est déjà si tard ?

Jef : Bientôt dix-huit heures. Je vais finir mon service. Si vous voulez rester encore, Sylvain vous aidera à remonter plus tard.

Un silence.

Rose : Vous êtes déjà allé sur cette île, vous ?

Jef : Ah ! Ce n’est pas la première fois que vous me posez la question, Monsieur Rose. Non, toujours pas.

Rose : Moi non plus. Pourtant, c’est pas loin.

Jef : Non, ça,on peut pas dire.

Jef regarde sa montre. Presque moins le quart. Il hésite. Soupire.

Portée par l’air marin, un peu de brume entre dans la pièce.

Rose : Vous avez voyagé, vous ?

Jef : Oui, j’ai fait quelques pays…

Rose : Vous êtes allé en Afrique ?

Jef : Non, toujours pas.

Rose : Alors, l’Afrique, c’est non ?

Jef : Eh oui. L’Afrique,c’est toujours niet. Mais j’ai été en Thaïlande !

Rose : Ah, la Thaïlande,c’est là où…

Jef : (l’interrompt)Oui… c’est là où les filles font body-body. (Il se trémousse un peu devant la baie.)

Rose : Alors comme ça,vous avez voyagé beaucoup ?

Jef : La Thaïlande, le Maroc (il chantonne), l’Italie-Venise, la Grèce, l’Espagne et le Portugal, et j’ai aussi fait la Belgique, mais la Belgique, ça compte pas, c’était pour aller voir la famille de ma femme.

Rose : Mais pas l’Afrique…

Jef : Niet. L’Afrique, c’est toujours niet.

Rose : Alors que moi, voyez-vous… Vous savez que moi,j’ai failli y aller, en Afrique ?

Jef regarde de nouveau sa montre. Il tâte son paquet de cigarettes et sifflote entre ses dents. Un long bateau à moteur scarifie la surface de la mer d’une cicatrice blanche.

Rose : Au Congo. Pour travailler dans le bois.

Jef sort le paquet de cigarettes de sa poche et compte combien il en reste dans l’étui.

Rose : J’étais bien jeune à l’époque. Je ne connaissais encore rien à la vie. C’est arrivé comme ça, bing, sans prévenir.

Jef a fini de compter les cigarettes, il range l’étui dans sa poche de chemise et croise les mains dans le dos.

Rose : Quand on est jeune, on se croit tout permis. Vous êtes jeune, vous. Quel âge vous avez ?

Jef : Trente-deux, mon neveu.

Rose : Moi,j’avais pas vingt. Pas vingt, vous vous rendez compte ?

Jef : Quand on aime, on a toujours vingt dents.

Rose : J’avais même rien demandé. Tout seul,ça s’est fait. Je venais de passer mon diplôme et j’ai reçu cette lettre. Je me souviens toujours, elle disait : Monsieur Georges Rose…

Rose continue à parler, mais on ne comprend pas trop ce qu’il dit. On entend surtout la voix de Jef qui s’exprime sur un ton emphatique, mais las, fatigué par la journée de travail et,peut-être,par l’ambiance mortifère de la « salle de vie » de la résidence.

Jef : Monsieur Georges Rose, premier prix d’excellence de l’école de bla-bla-bla, j’ai l’honneur, en qualité de bla-bla-bla de la SOCOBOIS à Mayombe…

Rose : Mayombe, oui ! Je pouvais partir pour le Congo. Ils n’attendaient que moi, là-bas. Même que j’avais rien demandé. Les géants de la forêt : Moabi, Azobé, Congotali, tous,ils m’attendaient au Mayombe.

Jef : Et les Pygmées.

Rose : Vous réalisez ? Je n’avais rien demandé.

Jef chantonne : « Saga Africa, ambiance de la brousse. »

Rose : La SOCOBOIS… j’aurais fait carrière…

Jef : Mais vous n’êtes pas parti, Monsieur Rose, c’est bien ça le hic. Vous êtes resté là où vous étiez.

Rose : Oui, c’est exactement ce que j’ai fait : je suis resté.

Jef : Voilà, voilà. Et depuis,vous le regrettez.

Rose : Toute ma vie,je l’ai regretté, de ne pas être parti.

Jef : Il paraît que c’est pas bon pour la santé d’avoir des regrets (il regarde sa montre). C’est comme cette île, vous voyez, là non plus,on n’a jamais mis les pieds. Il faudrait plus la regarder. On finirait par l’oublier.

Rose : Cette île… quand je pouvais marcher… je me disais toujours que j’irais… un jour… plus tard… Et puis un jour, on se retrouve sans ses jambes, cloué sur un fauteuil.

Jef : Allons, allons. Ne regardez plus de ce côté. Vous ne préférez pas que je vous installe devant la téloche ?

Rose : (Il secoue la tête comme un enfant qu’on voudrait forcer à manger des épinards.) Je veux pas m’approcher des légumes. Veux pas.

Jef : Je vous trouve sévère avec vos collègues. (Il se tourne vers la salle, jette un œil circulaire.)D’un autre côté, je vous comprends un peu. Vaut mieux regarder par là, et puis derrière l’horizon, c’est l’Afrique.

Rose : Mayombe… La lettre du directeur de la SOCOBOIS est arrivée, je l’ai lue et relue. J’aurais dû partir quinze jours après. Je n’arrivais pas à me décider. Après tout, cette proposition de poste était arrivée sans que je lève le petit doigt, alors ma foi, pourquoi me jeter dessus ? Des occasions, il y en aurait bien d’autres. Vous seriez parti, vous ?

Jef : En Afrique, je sais pas. Mais chez moi, ça va pas tarder.

Rose : C’était la chance du débutant. La chance de la première fois. Celle qui revient plus jamais, mais je ne le savais pas. Trop jeune. Il faut du temps pour apprendre à saisir le caractère unique des choses. « Cueillir les roses de la vie », il est tard quand on comprend enfin que les choses passent, mais ne reviennent pas…

Et il faut plus de temps encore pour comprendre que c’est toujours la première fois.

 

Mais cette phrase, Jef ne l’entend pas, car il est déjà parti. Et d’ailleurs, Monsieur Rose ne l’a pas prononcée à voix haute ; peut-être même, ne l’a-t-il pas même prononcée.

.....A qui le besoin, j' ai trouvé une dent sarcastique que j' envoie à mBS pour que reste joli....par-terre.

Publié le 15 Octobre 2019

Merfi, @Bruno Verdin. Fa fait très plaivir.

Publié le 15 Octobre 2019

....Ca éclate du comique, je ne me prive pas. Je rachète ta sueur, l' ADN de ton art vivre, l' éloquence, le culot de ton humour. J' ai trouvé aussi chez mBS le troubadour joyeux, celui qui a les tripes qui ont la ' '' gigotine '', celui qui a la farce de farcer juste pour le plaisir de la farce, le luron gaie, le luron pour que cela tourne rond. Ton théâtre fait aussi rire ma chaise..............Comme est judicieux et tout original le placement de ta '' première fois '' et même suspendu, l' idée de le rester...à nouveau...surprenant, rêveur, il est là, il est perdu mais pas si perdu que ça. Perdu de fait mais pas mortel, immortel, ou bien vivant et existant de sa mort ( pas la même chose pour nous )...................Lire du Catarina Viti comme cela me fait bien plaisir, merci beaucoup, un texte qui ne peut pas se bouder, régalant. Le langage de la surdité rendu tonique en prime d' une '' première fois ''.....si jolie........... Je te signe du nord vers le sud, dans ta maison.

Publié le 13 Octobre 2019

ne l'a-t-il pas prononcée.
Si si, on va y arriver !

Publié le 12 Octobre 2019