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Le 24 juin 2020

Une brève histoire de la censure et de la censure en littérature (1/2)

A l'heure ou Donald Trump échoue à prohiber le livre de son ancien conseiller à la Sécurité : John Bolton, monBestSeller rappelle brièvement l'histoire de la censure en France en deux volets, sa genèse d'abord et les ressorts parfois surprenants de décisions prises dans l'histoire de la littérature pour faire interdire des écrits
Pour faire taire ses ennemis, on allait droit au but, il y a quelques sièclesPour faire taire ses ennemis, on allait droit au but, il y a quelques siècles

De la loi du Talion à la naissance d’un Droit de censure

Longtemps, et pendant des siècles, on a fait taire ses ennemis ou ses opposants au poison, à l'arme blanche, ou tout simplement dans des geôles insalubres. Sans doute très efficace, mais il fallait être discret, être prêt à subir soi même des mesures de rétorsions équivalentes ou pires, et surtout régler avec soi-même quelques petites questions morales.

En France et dans une grande partie de l'Europe, l'Église catholique avait une main mise de fait sur la vie culturelle. C'est plus précisément à travers son pouvoir sur l'institution scolaire et les premières universités que son contrôle s'exerçait dés le XIIe siècle. Les copistes et les libraires lui rendaient compte de leurs activités. Une censure permanente et puissante régissait la moralité et les règles de la Société.

Mais, dés le XVe siècle, avec l'apparition de l'imprimerie, l'écrit lui échappe. La reproduction et la circulation des textes s'emballent en même temps que l'église subit des crises, des remises en question et des attaques.
De nouvelles idées, de nouvelles philosophies, de nouvelles doctrines comme le protestantisme sont encouragées et facilitées par l'imprimerie, dont les corporations épousent souvent les causes. Au XVIe siècle, le pouvoir pontifical publie l'index des livres prohibés. L'Index romain, valable pour toute l'Église catholique, paraît en 1559 et empêche dans toute la mesure de ses moyens «de reproduire tout ce qui est opposé à la foi catholique ou tout ce qui est matière à scandale ». Le phénomène se développe dans l'Espagne de l'inquisition, au Portugal et à Venise.

Sous François 1er, on assiste officiellement à la naissance de la censure en France, justifiée et étayée par le Droit, et bien sûr toujours au profit de l'église. L'« affaire des placards », objet de la première censure officielle du roi, met en péril l'institution ecclésiastique et, du même coup, la monarchie de Droit divin. Ces placards dénonçaient le catholicisme comme une déformation des évangiles au profit de rites artificiels et non conformes à la rigueur nécessaire à la bonne pratique du christianisme. La longue confrontation douloureuse et meurtrière entre Luthériens et Calvinistes commencait.

En 1629, c'est Richelieu qui nomme les premiers censeurs royaux : tout manuscrit avant impression devait passer par eux. L’édition pouvait être interdite ou corrigée par le censeur sur sa seule décision.

Plus tard, la révolution est censée libérer la pensée, la parole et l'écrit. Une liberté chèrement payée.

A la révolution, la liberté d’expression est mise au milieu du débat public. 
Nul ne doit être mis en danger pour ses opinions  pourvu qu'elle ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi
. Et pourtant, c’est bien des dangers de cette liberté qu’est née la censure, et les sévices qui l'ont accompagnée souvent. Et tout ça, pour un ordre public qui protège le plus souvent, en priorité, ses propres intérêts.

La censure pose les règles, dés le XIXe des mœurs, du respect d’autrui. Car la morale est considérée comme le moteur du bon fonctionnement de la Société

Censure et moralité sont intriquées… L'objectif est de protéger la jeunesse de la violence et du vice. Et c’est pourtant au XVIIIe et au XIXe que la lutte pour la liberté d'expression est la plus âpre : on veut oublier la morale au nom de l'art, ne pas censurer les écrits au nom de la qualité de l'écriture.  

Sade à la Bastille, Wilde en prison et plus récemment Gabriel Matzneff conspué pour pédophilie...Ils ont payé cher cette liberté. Et l'époque revient sur ce qu'elle avait accordé. Le retour à la censure est rapide, le "politiquement correct "fige tout débat…et les idées s’appauvrissent parfois à cause de multitudes de précautions. Fini "Autant en emporte le vent", et bientôt certainement "Rabbi jacob", les textes de Coluche, et certains albums de Tintin...
Plus de contextualisation, plus d'histoire, les nouveaux censeurs jugent les choses sans socle documentaire.

Mais attention, chacun situe et évalue la morale selon ses propres critères. La quasi-absence de censure dans les années 1990/ 2010 revient comme un boomerang avec des retours innatendus. On déboulonne les statues, on interdit aux hommes politiques de se recueillir sur un évènement, on accuse souvent avec intolérance, on amalgame les procès : racisme et violences policières.

La censure a t’elle pour vocation de cacher les secrets embarassants des hommes politiques ?

Donald Trump souhaitait censurer John Bolton en librairie car son ouvrage contenait, disait-il des informations classées "Secrets d'état". Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, auteur assumé de « The Room Where It Happened » sera finalement autorisé à éditer son livre par la Cour de Justice Américaine.

Les services demandés à Xi Jinping pour assurer sa réélection à la présidence des Etats-Unis, des avantages accordées à des autocrates comme Erdogan, sa bénediction "off" sur les camps de concentration chinois, les gaffes monumentales (La Finlande fait elle partie de la Russie ? l’Angleterre est elle une puissance nucléaire ?) sont elles de vrais secrets d'Etat ou un simple manque grave de connaissance pour celui qui peut décider du sort de la planète ?
Cacher l’ignardise, c'est plutôt cela la mise en péril de la planète.

Bref quel est le rôle de la censure : bailloner la vérité ou la libérer, servir des idéologies, garantir la paix sociale, moraliser la Société, protéger des individus pour le bien ou pour le mal ?
Tout à la fois sans doute et c'est cela qui en fait un sujet inépuisable.

La semaine prochaine, quelques cas classiques et insolites de censures littéraires (2)

 

Merci pour ce travail et cette réflexion. J'attends la suite. Florence

Publié le 29 Juin 2020

La censure n'est quelques fois pas du luxe lorsque l'on voit le déballage de conneries sur les chaînes de télé . En contre partie elle arrange certains pour cacher des vérités . On se demande comment certaines émissions télé peuvent être regardées tellement c'est nul . Comme dirait Blanche Gardin il y a beaucoup de merdologues .Surtout des rabats joies qui parlent pour ne rien dire.

Publié le 27 Juin 2020

Si la censure a toujours existé, été vivement critiquée et combattue à raison par les libéraux, les humanistes, la toute puissance des décideurs facilitait cette prise de position, il n'y a pas si longtemps encore. Mais elle revêt une toute autre forme à notre époque dans certains pays, dont le nôtre, où la liberté d'expression n'est pas une chimère. Une forme qui rend ses mécanismes comme sa critique plus délicats. Qui oblige à considérer au cas par cas. A composer avec détracteurs et apologistes. Sujet inépuisable, en effet. Merci pour ce billet pertinent et bonne soirée. Amicalement, Michèle

Publié le 25 Juin 2020

@Kroussar Merci pour toutes ces précisions

Publié le 25 Juin 2020

Très bel article qui nous rappelle que la censure ne date pas d'hier.
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Toutefois, mais peut-être est-ce voulu, l'affaire des placards mériterait un peu plus de précision. Alors, permettez-moi un petit complément.
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Dans la nuit du 18 octobre 1534, des Protestants français placardent des proclamations contre la messe en différents lieux du pays et, dit-on, sur la porte de la chambre de François Ier, à Amboise. Assez vite, la Cour apprendra que les mêmes brûlots ont été placardés dans plusieurs autres villes royales : Blois, Orléans et Paris. L'émotion est intense, à la hauteur de la provocation. C'était la première manifestation d'hostilité entre Protestants et Catholiques en France. Pourtant, Le roi de France, relativement indifférent aux questions religieuses, faisait preuve d'une certaine ouverture d'esprit, n'hésitant pas à nouer des alliances avec les Protestants d'Allemagne. Mais cette affaire, qui portait atteinte à l'institution ecclésiastique, portait atteinte, par voie de conséquence, à la monarchie de droit divin. Le roi n'est-il pas lui-même « roi par la grâce de Dieu ». Seul laïc habilité à communier sous les deux espèces, le pain et le vin, au moment du sacre ?  L'idée que tous les fidèles de Luther s'autorisaient la communion sous les deux espèces contribua à sa colère. En représailles, le roi s'engagea à réprimer les « mal pensants de la foi ». Ainsi, le 29 janvier 1535 fut publié un édit « pour l'extirpation et extermination de la secte luthérienne et autres hérésies. », qui mènera, vingt-cinq ans plus tard, aux guerres de religion.
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Ces "placards", ou affiches, rédigés par un pasteur de Neuchâtel, en Suisse, et imprimés là-bas, n'étaient autres qu'un manifeste anticatholique des plus virulents, dénonçant en termes outranciers « les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale inventée contre la sainte cène ». C'était certain, la censure en France, fut justifiée et étayée par le Droit, LE DROIT DIVIN.

Publié le 25 Juin 2020