Interview
Le 06 oct 2022

"Maurice Gimbel voulait revoir la mer" est la Sélection d’octobre du Prix Concours monBestSeller. Entretien avec Pierre Guini pour qui une phrase d’Eric Fottorino a été un véritable détonateur : Il faut être soi-même dans l’écriture.

Pierre Guini, auteur de "Maurice Gimbel voulait revoir la mer"
Question: 

Pierre Guini, vous êtes le fondateur et directeur de l'Ecole d'Ecrivains. Qu’est-ce que c’est ? A qui s’adresse-t-elle ? Qu’est-ce qui vous a conduit à la créer ?

Réponse: 

Pierre Guini. L’Ecole d’Ecrivains a été créée en 1997. C’était à l’époque la première école d’écriture par correspondance en France, les envois de textes se faisaient par la poste, aujourd’hui ils se font via Internet. J’avais déjà animé des ateliers d’écriture mais je commençais comme les participants à en ressentir les limites : écrire à heure fixe toutes les semaines et en groupe ne convenait à personne. D’autre part, je suis persuadé que le travail d’écrivain est un travail solitaire et que chaque auteur s’organise et aménage son temps comme bon lui semble.

En réalité, je souhaitais tenter l’expérience de mettre les participants réellement en condition d’écrivain, leur faire toucher de près ce que représentent ces heures d’écriture dans la vie de celui qui souhaite devenir auteur. L’Ecole d’Ecrivains s’adresse donc à toute personne qui souhaite écrire sans critère d’âge ou de diplôme. A charge pour l’Ecole de les faire progresser. Pour l’écrivain débutant ou non, le plaisir d’apprendre doit rester intact.

 

Question: 

Vous êtes également professeur de littérature dans différentes Universités Inter-âge, mais aussi élève, puisque vous avez suivi un atelier d’écriture chez Gallimard en 2014 sous la direction d’Eric Fottorino. C’est le professeur ou l’élève qui a osé passer de l’autre côté de la page ?

Réponse: 

Je crois, ni l’un ni l’autre. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit. Enfant je rêvais d’écrire des Club des Cinq et Le Petit Prince, je remplissais des cahiers entiers d’histoires rarement abouties, puis plus tard de la poésie très influencée par Gérard de Nerval et Baudelaire. A relire ces textes aujourd’hui, du moins ce qu’il en reste, je dois avouer qu’ils n’ont pas beaucoup d’intérêt si ce n’est qu’ils marquent déjà ce désir qui s’est développé puis installé en moi durant ces années d’apprentissage.

Aussi cet atelier d’écriture chez Gallimard avec Eric Fottorino a été pour moi une expérience très forte, très enrichissante tant du côté élève (bien que ce mot n’ait aucune résonnance en moi) que du côté professeur.
 

Question: 

Avec le recul, vous diriez que cela vous a appris quoi en particulier cet atelier d’écriture ? Plutôt de la technique, ou plutôt de la confiance ?

Réponse: 

Lors du dernier atelier, au moment de faire, disons le bilan de toutes ces heures d’écriture, Eric Fottorino m’a dit : « Si je n’ai qu’un seul conseil à te donner, sois toi-même dans l’écriture. » Une phrase, une seule, mais qui a été pour moi un véritable détonateur. A partir de ce jour, j’ai complètement modifié ma manière d’écrire et, plus généralement, celle d’envisager l’écriture. Dès lors, j’ai abandonné un aspect qui me semblait trop académique, trop lisse, trop contraint. Mon écriture manquait singulièrement d’aspérités pour accrocher le lecteur, le forcer à tourner la page comme un pacte de lecture entre lui et moi.

Bref, j’ai lâché prise et j’ai eu enfin l’impression d’aller puiser très loin en moi les émotions, les sensations, les images qui ne demandaient visiblement qu’à s’exprimer. Peut-être, tout simplement, avais-je trouvé durant cet atelier le moyen de mettre à jour l’expression de ma sensibilité. Ce n’est pas rien.

 

Maurice Gimbel voulait revoir la mer
Question: 

Le sujet de votre roman, c’est la fin de vie. On a beaucoup parlé en début d’année des maltraitements dans les Ehpad. Cette triste actualité a été le déclic pour l’auteur que vous êtes ?

Réponse: 

Non, et j’ai même été gêné de sortir mon livre pendant cette période. Je ne voulais surtout pas qu’on puisse croire que je profitais d’un fait de société dramatique pour m’engouffrer dans une brèche en pensant que le sujet était dans l’air du temps et qu’il fallait alors d’un point de vue marketing profiter de cette opportunité.

Au moment de ces révélations sur la maltraitance dans les Ehpad, j’en étais à la troisième réécriture de mon roman, qui allait devenir la version définitive.

 

Question: 

C’est un sujet souvent dramatique, mais vous le traitez sans profiter du romanesque pour surcharger l’émotion. L’angle que vous avez choisi, c’est cette relation complice, intime, entre Piel le fils et Maurice son père. Leur dernier voyage en commun. Comment cette manière de l’aborder s’est-elle imposée ?

Réponse: 

De manière très simple : mon père s’appelait Maurice et il est mort dans un Ehpad l’année avant le Covid.

Entre les lignes je dis au lecteur : quand nos parents s’en vont, ils emmènent avec eux une partie de leur histoire comme un secret que nous ne connaitrons jamais. C’est comme ça... Il faut l’accepter.

 

Question: 

Vous avez reçu de très élogieux commentaires, notamment celui de Wilfrid TETARD :

un texte magnifique, éblouissant de sobriété. Aucun pathos, malgré le sujet ; nul rebondissement improbable pour tenter de rattraper l'attention d'un lecteur guetté par l'ennui ; aucun artifice stylistique. Juste un texte qui suggère, sans décrire laborieusement... Vos personnages sont magnifiquement construits, crédibles, immédiatement remarquables... 

C’est la raison d’être de monBestSeller, mettre en rapport des auteurs anonymes et des lecteurs qui les découvrent au hasard de leurs promenades sur le site.

Vous avez un commentaire sur ce compliment ?

Réponse: 

Mon premier commentaire c’est de remercier à nouveau Wilfrid Tetard. Je l’ai déjà fait en direct par un message personnalisé, mais je réitère ici toute ma gratitude à ce lecteur anonyme.

Exercice difficile que de commenter une aussi belle critique, surtout quand elle vous concerne. Au-delà du plaisir éprouvé, cela me conforte dans mon exigence à chercher sans cesse le mot exact, l’équilibre de la phrase, sa musicalité ; à fouiller aussi la cohérence du texte pour me placer au plus près de mes intentions d’auteur. C’est un exercice qui ne se termine jamais et qui demande d’un roman à l’autre toujours plus d’attention et de réflexion. A condition, bien sûr, que tous ces artifices de style (le pathos que mentionne Wilfrid Tetard) ne paraissent pas dans la narration, c’est-à-dire dans l’histoire que vous êtes en train d’écrire. J’éprouve toujours une grande sympathie pour mes personnages, raison pour laquelle sans doute, ils sont crédibles à la lecture.

 

Question: 

Et vous, et sans doute vous plus qu’un autre auteur, qui êtes professeur de littérature, pensez-vous que vous pourriez faire bénéficier d’autres auteurs de votre analyse de professionnel ?

Réponse: 

La question m’a été posée par une de mes lectrices, et j’ai répondu que j’étais prêt à lire son manuscrit et à lui donner, si besoin, les conseils qui s’imposent. Lire, conseiller, aider, font partie de mon travail, mais le mot que j’emploie souvent car il me semble bien résumer ces « missions », c’est le verbe transmettre. J’aime transmettre ce que j’ai appris non par un péché d’orgueil (orgueil de quoi ?), mais bien plutôt avec le souhait véritable que d’autres après moi puissent à leur tour transmettre et aider.

L’écriture et l’art dans ses différents domaines représentent à mon sens une chaîne ininterrompue d’hommes et de femmes dont la mission est d’apporter aux autres ce que l’artiste est capable de mettre en mots, en musique, en chant, en peinture...

L’écriture est comme une plus-value sur la vie, un moyen de retarder la mort en laissant une trace derrière soi.

 

L'univers de Pierre Guini sur monBestSeller
Question: 

Vous êtes arrivé il y a peu sur monBestSeller. Quelle a été le chemin qui vous y a conduit ?

Réponse: 

La finalité même du site : d’une part, donner au plus grand nombre d’auteurs la chance d’être lus, d’autre part le partage des commentaires qui permettent de créer, certes une communauté littéraire, mais aussi et surtout une sorte de connivence avec des lecteurs que nous ne connaissons pas. Et ce partage, je le trouve essentiel. Il se rapproche des séances de dédicaces que j’ai eu l’occasion de faire : une personne s’arrête, feuillette votre roman, vous pose quelques questions, puis la conversation s’enclenche tranquillement, amicalement presque, avec une personne dont vous ignoriez tout, la minute précédente.

J’aime ces moments, et, monBestSeller par le chemin du numérique permet ces partages qui, alors, perdent un peu de leur anonymat.

 

Question: 

Il y a un débat qui anime monBestSeller sur la notion de site démocratique / pour tous… ou pas, plus exigent, plus « élitiste ». Que diriez-vous de la cohabitation après ces premières semaines de présence ?

Réponse: 

Je récuse d’emblée le terme « élitiste » qui ne représente rien pour moi. Est-ce que le fait d’enseigner la littérature et d’écrire des romans, me font appartenir à une élite ? Est-ce que j’appartiens à une caste particulière parce que j’apprécie Maupassant et que mon outil de travail reste le dictionnaire ? Sincèrement non, en tout cas je ne le vis pas comme tel. Je lis énormément de manuscrits, parfois des textes lourds ou dérangeants, ou simplement des histoires qui ne me touchent pas, mais jamais je ne porte de jugement sur les auteurs. Je les accueille comme ils sont. En tenant un manuscrit entre les mains, j’essaye toujours d’imaginer devant moi l’écrivain dont je ne connais pas la vie, les espoirs, les frustrations, les fantasmes, les bonheurs... mais qui a mis toutes ses tripes dans son travail. Je peux apprécier ou ne pas apprécier un roman, mais qui suis-je pour juger l’auteur à travers ses écrits ? Je considère la littérature comme un espace de liberté pour tous dans lequel justement cette notion de classe et d’élite n’a pas sa place.

Aussi pour répondre à votre question je me range du côté du site démocratique pour tous.

 

Question: 

Le mCL de monBestSeller sélectionne un livre chaque mois qui est ainsi nominé au Prix Concours de l’Auteur Indépendant que nous organisons chaque année. Depuis sa création, 25 auteurs ont ainsi été repérés par les éditeurs membres du jury et édités. Si vous deviez défendre votre livre devant un jury d’éditeurs, que leur diriez-vous en quelques lignes ?

Réponse: 

L’écriture est une affaire de confiance. Confiance de mes lecteurs qui me suivent et apprécient ce que je peux leur offrir, confiance de l’éditeur qui accepte de me publier.

Ce postulat étant posé, je me dois de ne décevoir personne.

Maurice Gimbel est un roman auquel je tiens, et à la lecture des commentaires j’ai envie de croire qu’il déclenche chez le lecteur une résonnance particulière. Aussi, il serait dommage de ne pas un faire profiter d’autres lecteurs. Surtout que je peux d’ores et déjà annoncer à ces derniers un prochain roman en 2023, et j’espère la réédition du premier, Mélanie m’attend, dans un futur proche.

Mais au-delà de ces perspectives qui me comblent, il y a surtout le bonheur d’écrire qui me porte, ce besoin de l’intime qui n’est pas prêt de se tarir.

 

@Camille Descimes
Chère Madame,
Je découvre à l'instant votre commentaire à la suite de mon interview, j'avoue que je l'avais laissé passer, et je m'en excuse.
Ce court message donc pour vous remercier car vous avez touché deux points qui me tiennent véritablement à cœur : la transmission et le partage de ce que je connais (l'écriture et la littérature), et bien sûr le bonheur d'écrire qui me rend tous les jours heureux.
Comme chacun d'entre nous certains matins sont plus compliqués que d'autres (il pleut, le ciel est gris, les nouvelles du jour sont maussades voire dramatiques), savoir que je vais retrouver mes personnages me pousse alors vers un autre univers qui n'a plus rien à voir avec la réalité vraie. Et là, effectivement, c'est un véritable bonheur capable d'occulter tout le reste, au moins pour quelques heures.
Aujourd'hui, le ciel est plutôt bleu, qu'il vous accompagne alors tout au long de cette journée.
Avec toute mon amitié.
Pierre Guini

Publié le 18 Novembre 2022

"Il faut être soi-même dans l'écriture"... Cette petite citation, lue sur la mise en avant de votre nomination, là, sur le côté de mon écran, a attisé ma curiosité comme mon adhésion. Aussi vais-je prendre le temps de lire votre roman.
Félicitations pour votre nomination, bonne soirée et bon week-end,
Michèle

Publié le 07 Octobre 2022

"Je considère la littérature comme un espace de liberté pour tous" me laisse intensément dubitatif. Que chacun puisse écrire et trouve des moyens d'être lu (par exemple, en passant par cette plateforme) est hautement souhaitable.
Mais cela signifie-t-il que l'acte que l'on pose en disant : "voici mon livre, j'en suis l'auteur, je vous invite à le lire", suffit à faire littérature ?
Il me semble que c'est la cité et non la littérature qui est un espace de liberté pour tous . Et, dans cette cité où chacun est libre de s'autoriser à écrire, il y a des textes qui font littérature et d'autres non.
Et qu'est-ce qui décide qu'un texte fait ou non littérature ? Ce n'est ni le lecteur, ni l'éditeur : c'est le texte lui-même, selon qu'il restitue ou non la vie, la réalité, et non une image stéréotypée, superficielle, conventionnelle, de celles-ci.

Publié le 06 Octobre 2022

@Pierre Guini
hORMIS LA PHRASE "IL FAUT ETRE SOI-MEME DANS L'ECRITURE" MALGRE LE FAIT D'AVOIR TOUT LU, JE N'AI RIEN TROUVE D'AUTRE DE PASSIONNANT A RETENIR ET JE TROUVE CELA DOMMAGE

Publié le 06 Octobre 2022

@Pierre Guini
Merci pour cette interview où l'on sent toute votre générosité, à transmettre, partager, sur un site démocratique, ce que vous avez eu le "bonheur d'écrire", pour notre plaisir de vous lire !

Publié le 06 Octobre 2022