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Le 09 nov 2016

Poètes d’hier et d’aujourd’hui ou le défi des beaux mots face aux beaux mails

Un jour inexistant, dans un désert inconnu. On nous narre la rencontre de deux êtres, l’un poète d’hier, l’autre poète d’aujourd’hui. Le premier a une plume dans la main. Le second un smartphone. Le premier, piqué par la curiosité, ne peut s’empêcher de demander au second : « Et comment se porte la poésie, de vos jours ? »

La poésie va bien : le poète reste toujours coupé du monde…

Il se trouve que, même si les cibles et les supports différent selon les époques, l’art et le discours restent les mêmes. Hier comme aujourd’hui, la poésie, qu’elle soit engagée, divertissante ou mathématique, reste le genre littéraire qui a le plus d’obligation d’allier le fond et la forme. Hier comme aujourd’hui, le poète, ce rêveur à la fois coupé du monde et pourtant capable d’ouvrir les yeux de la population sur la réalité, le poète, disais-je, reste le seul apte à dire des choses méchantes avec des mots gentils, à décrire des scènes rudes avec des mots doux, à critiquer, dénoncer, assassiner avec des fleurs.

Contrairement à la majorité des autres genres littéraires, le poète n’a pas de limites, hormis celles qu’il s’impose. Néanmoins, comme tous les auteurs de notre époque, le poète d’aujourd’hui doit porter sur ses épaules le doux fardeau des années, des décennies, des siècles passés. Peut-être de manière plus significative encore que pour les autres écrivains. En effet, à une époque où la poésie renvoie une image classique, parfois romantique mais souvent vieillie, comment tenir compte des siècles d’écriture et des centaines d’écrivains et écrivaines ayant vécu jusqu’alors tout en renouvelant l’exercice, en le mettant au goût du jour, en le rendant actuel, en innovant ?

La technologie au service de la poésie

A l’ère du digital, qui voit croître dans le même temps le nombre de poète(sse)s et la difficulté à en faire son métier, la poésie doit rester au centre de l’attention du lecteur. Et quel genre littéraire peut mieux se prêter à l’exercice de la technologie ? Aujourd’hui, où que le lecteur se trouve, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, quel que soit son temps disponible, quel que soit son âge, quelle que soit sa profession, une pensée poétique peut l’accompagner. Il est désormais possible à chacun de prendre les transports en commun avec Baudelaire, de partir en voyage avec Prévert, de faire ses courses aux côtés de Lautréamont, de suivre un cours ennuyeux dans un amphi poussiéreux tout en écoutant Mallarmé, de s’endormir aux côtés de Nouveau, de se réveiller avec Apollinaire, de se promener avec Aragon, de faire du sport avec d’Arbouville, de dîner en tête-à-tête avec Ronsard.

…et des poètes.

Si c’est le cas du lecteur moderne, il en va de même pour l’auteur, ce dernier dégainant sa tablette plus vite que son ombre. Mais il semblerait que l’ère digitale soit à double tranchant. L’ensemble des outils technologiques modernes apporte une réelle richesse et une connaissance approfondie de la poésie, donne un coup de jeune à l’image du poète, et facilite la diffusion des œuvres. Cette ère a vu également la poésie sortir de plus en plus de sa bulle littéraire pour flotter vers d’autres horizons, comme le cinéma, la photographie, la musique. Toutefois, la diffusion élargie mise à la disposition de chaque auteur, confirmé ou en devenir, n’est-elle pas une menace incontournable, pesant à la fois sur la qualité des écrits et sur la rémunération des écrivains ? Quand la diffusion est large et aisée, quand les œuvres peuvent être lues par tous, sur tout type de support, légalement ou non, gratuitement ou presque, le revenu est-il au mieux de sa forme ? En effet, si chaque personne sur terre possédait un œuf de Fabergé, ces chefs d’œuvres seraient-ils aussi chers ?

La poésie et l’argent

En cet instant, je crois savoir ce que vous vous dîtes, chers lecteurs : pourquoi lier à ce point poésie et argent ? La poésie, n’est-ce pas ce qui se donne, se partage, se dicte, se récite, sans compter, à volonté ? La poésie fut, est et restera ce genre si difficile à définir, si dépendant des sentiments et des sensations, si libre, si beau, et si éloigné de tout intérêt financier. Mais après tout, il faut bien vivre et manger. Et le poète, même s’il est aérien, même s’il semble s’envoler, emportés par ses vers, même s’il s’exprime en rimes, même s’il manie les mots comme un jongleur les balles, même s’il joue avec l’imaginaire, même s’il voyage dans l’espace et saute de planète en planète, le poète, pour finir, reste humain.

Un jour inexistant, dans un désert inconnu. Le poète d’hier et le poète d’aujourd’hui discutent des heures durant. Jusqu’à ce qu’ils soient rejoints par un troisième : le poète de demain.

Jo Galetas

@Elen Brig Koridwen Excellent raisonnement ! Je suis enchanté que cet article t'ait plu.

Publié le 14 Novembre 2016

Je serais tentée de dire que le seul rapport entre le poète (ou l'auteur) et l'argent, c'est que l'on écrit mal le ventre vide.
Merci pour cet article !

Publié le 12 Novembre 2016

Suivez votre envie, ma chère, et découvrez-moi ! Merci pour ton commentaire @Marguerite Rothe. Ta définition du poète est juste et intéressante, d'autant plus qu'elle est imagée. Il est vrai que les poètes sont des récepteurs qui perçoivent les vibrations du monde et qui disposent de l'harmonie des mots. Quand je les ai qualifiés de "rêveurs", je songeais qu'en plus de cette capacité, les poètes peuvent s'aventurer dans des territoires inconnus, dans l'infiniment grand et dans l'infiniment petit, ils peuvent voyager et faire voyager avec pour seule embarcation une feuille de papier et comme gouvernail un stylo (ou un stylet). En plus de transmettre les réalités du monde avec une pleine justesse, je pense qu'ils peuvent aller au-delà de ce que l'on connait dans notre vie quotidienne, en décrivant des mondes qui n'existent pas ou du moins seulement dans l'imaginaire de certains.
Pour ce qui est de l'argent, je vous rejoins là aussi. C'est pour cela que j'ai employé l'expression "il faut bien vivre et manger". Il s'agit ici de besoins de première nécessité (j'ajouterais que la nourriture à acquérir peut être physique, artistique ou spirituelle). Et si, un jour, un poète se met à écrire dans le seul but de gagner de l'argent et même -soyons fous, employons des termes catégoriques- de devenir riche, là, en effet, je pense qu'on ne pourra pas le qualifier de "poète" bien longtemps. Du moins, je pense qu'il ne conserverait pas sa fibre poétique. Voilà mon humble avis. Encore une fois, merci et à bientôt !
PS : désolé de te donner tant de lecture en plus ; je ne pensais pas que mon commentaire serait si long...

Publié le 09 Novembre 2016

Bonjour Jo Galetas
Plus que des rêveurs, je crois que les poètes sont des êtres qui, sans le savoir vraiment, ressemblent en quelque sorte à des récepteurs radios ; plus que tout un chacun, ils ressentent naturellement les vibrations du monde, celles des choses, et celles de leurs semblables. Mais ce qui en fait vraiment des poètes, c’est qu’en plus de cette capacité de pouvoir ouvrir « les portes de la perception », ils détiennent aussi le sens de l’harmonie des mots. Les poètes sont des êtres singuliers, qui possèdent l’inestimable don de pouvoir transcender leurs sensations, leurs émotions, leurs visions en mots. Pour eux, je ne crois pas qu’en dehors de leurs besoins de première nécessité, l’argent soit un objectif.
Merci Jo pour cet article, il me donne envie de vous découvrir.
Bien à vous, Marguerite.

Publié le 09 Novembre 2016

Je suis tout à fait d'accord avec toi, chère @Anneh CEROLA : le plaisir, l'envie et la passion d'abord. Et si on peut en vivre, c'est encore mieux je pense. A condition, bien sûr, que le style, le courage et l'habileté de l'auteur ne soient pas menacés par la vision des billets. Merci beaucoup pour ton attention et ton commentaire !

Publié le 09 Novembre 2016

Tout le monde écrit, bien ou moins bien, rimes ou sans rimes, les gens s'expriment.
Le poète comme l'écrivain, à moins d'être célèbre dès ses premières lignes, doit bien peser avant de se lancer dans l'aventure de vivre de ses écrits.

Je ne sais plus qui l'a dit... mais quoi qu'on fasse ou quoi qu'on écrive, que ce soit d'abord et avant tout, par plaisir et passion. Sinon, autant jeter sa plume.
C'est mon humble avis...

Merci pour l'article

Publié le 09 Novembre 2016