Interview
Le 09 mar 2026

Les Classiques : Charlotte Brontë et moi

Un curieux nom, depuis longtemps passé au classique, sur lequel se calque toujours, comme un reflet sur un bijou, comme une ombre sur un titre, un autre nom, plus connu encore. Charlotte Brontë et Jane Eyre. Alors que monBestSeller s’interroge sur le sujet, devrait-on dire que Charlotte Brontë a vécu avec son double ?
Le regard de Charlotte Brontë sur Jane EyreLe regard de Charlotte Brontë sur Jane Eyre

Sur mille titres vous en effleurez neuf cents du regard, et un seul, (vous ne savez pas pourquoi), vous fait tressaillir…

Quel est celui qui, au rang des férus de lecture, ne connaît pas cette magie qui échappe des étagères de toute bibliothèque décemment fournie ? Ces rayons colorés devant lesquels vous passez, non sans éprouver quelque serrement de gorge, quelque chatouillis d’estomac, une goutte de sueur au front ! On irait croire que je suis ‘bibliophobique’. Loin de là ! Enfant, j’étais une fillette que l’on disait précoce. Farouche et débordante d’imagination, je peuplais mon monde d’histoires lues et d’histoires créées. Je les connaissais bien !, ces chuchotis des livres sur les étagères ! Grimoires fantastiques, portails ouverts sur d’autres mondes, qui suppliaient quand je passais : ‘lis-moi !’, ‘lis-moi !’. J’avais entre huit et dix ans. Mon expérience de la lecture était telle, déjà, que j’avais appris à résister à ces sirènes littéraires. Je savais comment les choses devaient arriver. Sur mille titres vous en effleurez neuf cents du regard, et un seul, (vous ne savez pas pourquoi), vous fait tressaillir, et vous stoppe là, béate, les jambes en coton, l’avenir entrouvert. Jane Eyre.

Ce livre était à moi…

Entre ce livre et moi, ce fut le coup de foudre. Un enfant est capable des appropriations les plus souveraines : ce livre était à moi. Des inconnus avaient dit que j’étais trop jeune, trop immature pour comprendre un ouvrage de cette portée. Ils avaient tort ! J’ai dévoré ces pages avec le sentiment d’une urgence trépidante. J’étais éblouie. Mon âme était emprunte du mythe de la Belle et la Bête, je voyais tant de vérité à cette rencontre improbable entre deux êtres si différents que leurs cœurs rapprochaient, en dépit de toutes les apparences ! Quoi d’étonnant à ce que l’histoire, torturée, bouleversante, de Jane Eyre et de Edward Rochester, m’atteignît au plus profond…

Au moment de lire les dernières pages, j’éprouvai un désarroi terrible. Le livre à peine fini, je le recommençai. Il devint alors évident pour moi de lire et de relire Jane Eyre presque tous les week-ends. Je connaissais tous les mots de cette merveille du romantisme anglais, accueillie en best-seller dès sa première publication.

Une histoire : Jane Eyre, un auteur : Charlotte Brontë et moi

À l’époque, si l’on m’avait posé la question fatidique « qui est l’auteur du roman Jane Eyre ? », j’aurais été furieusement tentée de répondre : « moi. » ! En toute simplicité. Et pourtant, je me faisais un point d’honneur de connaître le nom de l’auteur chérie qui m’avait offert ce voyage au cœur d’une histoire palpitante. Quiconque a déjà lu ce livre se rappelle sans doute combien Jane est intimement curieuse des mystères ; quels attraits, presque terribles, ils éveillent chez elle. Je me sentais comme elle devant ce nom inscrit sur la couverture, ‘Charlotte Brontë’, qui sonnait si familier.

Internet commençait tout juste à se développer, à l’époque. Même au collège les ordinateurs étaient rares. Et je n’ai pas songé à faire une recherche à la bibliothèque. Je n’avais pas (encore) envie d’en savoir plus sur Charlotte Brontë. J’avais compris une chose très importante, et c’était Charlotte qui me l’avait appris. J’avais senti que son ouvrage était particulier ; qu’il contenait quelque chose de spécial. Alors, elle et moi, on partageait un secret. On ressemblait à deux sœurs qui chuchotent dans leur coin ; à deux meilleures amies qui oublient le monde sur un banc d’école. Ce que j’avais compris, c’est que Jane Eyre n’était pas seulement le fruit d’une imagination. J’étais persuadée que Charlotte se cachait derrière Jane. Charlotte Brontë vivait dans Jane Eyre, c’était ça le secret…

Relire et redécouvrir son œuvre littéraire favorite d’un autre regard 

Quelques années ont passé. Et puis, un jour, au détour de je ne sais quelle péripétie, je me suis retrouvée en présence d’un rebondissement, dans toute cette juteuse histoire. Une de mes connaissances avait, en sa possession, un beau livre bleu marqué de traits d’or, qui portait un titre bien connu : Jane Eyre ! Seulement, quelque chose n’allait pas. Cet ouvrage était beaucoup plus épais que celui que je connaissais ! Avec un mélange de vertige, de stupeur, et d’étrange consternation, il m’a fallu gober la vérité. Le livre que je lisais et relisais depuis des années… n’était pas la version intégrale du texte de Charlotte Brontë ! Jamais je n’avais pensé à vérifier la chose, franchement ! Une fois passé le bref moment de révolte et d’indignation (tout cela ressemblait à une trahison), j’ai pris la seule décision qui s’imposait. Relire Jane Eyre ! Au final, qui peut avoir la chance de prétendre redécouvrir tout à fait un livre d’enfance ! J’ai tiré parti de cette opportunité. J’en ai profité pour retomber amoureuse de ce texte et du génie de son auteur, avec plus de fougue, et plus de bonheur encore. C’est ce rebondissement qui m’a décidée. Après m’être laissée flouer sur le texte, je ne voulais plus rien ignorer de ce qui pouvait se savoir sur Charlotte !

...Mais retrouver intacte l’image de l’auteur qu’on avait imaginé

Cette fois-ci, j’ai mené des recherches. Et ce que j’ai découvert sur Charlotte Brontë a mis le comble à cette histoire d’amitié. La cerise sur le gâteau c’est que, si pendant des années j’avais été privée de l’intégralité des aventures de Jane, je ne m’étais pas trompée pour le reste. J’avais bien entendu le secret de Charlotte ; notre amitié n’était pas falsifiée ! C’était vrai. Charlotte se cachait derrière Jane. Elle habitait ses paroles et ses intentions. Devenue auteure à mon tour, je porte cette conviction qui m’anime. Un personnage de fiction que l’on apprend à aimer, qui, par ses choix, par sa personnalité, par ses réactions face aux épreuves et aux bonheurs, nous inspire, est toujours vivant quelque part. Plus ou moins volontairement, un auteur s’est glissé dans ces mots. Il a coulé un sourire dans telle phrase, une expérience vécue au creux de tel paragraphe, un encouragement dans telle fin. De sorte que nos amitiés littéraires ne soient pas imaginaires, mais bien réelles. Ce trésor de grand prix, c’est aussi grâce à Charlotte que je l’ai découvert.

Élizabeth M. AÎNÉ-DUROC

 

Et pour en savoir plus sur Chalortte Brontë

Ce que les amoureux de Charlotte Brontë doivent savoir

Charlotte Brontë est une contemporaine de la reine Victoria.
Le dix-neuvième siècle a tout juste atteint le sixième de sa progression quand, le 21 Avril 1816, précédant de trois années la naissance de la future reine Victoria, Charlotte Brontë voit le jour à Thornton, dans le charmant comté d’Adams, province rurale du nord ouest de l’Angleterre. La famille Brontë est de condition modeste, menée de main de maître par Patrick, le père, un érudit révérend qui se montre présent, et fait bénéficier ses six enfants de sa grande culture.

Les sœurs Brontë au pensionnat des misères

La petite Charlotte n’a que cinq ans lorsque sa mère décède. Trois ans plus tard, souhaitant offrir à ses aînées une éducation respectable, Patrick Brontë les place en pension dans un établissement qui lui avait été recommandé. Il s’avère que l’école de Cowan Bridge est un triste lieu, que tous les lecteurs de Jane Eyre reconnaîtront en la pension Lowood. Tout ce qu’il y a d’absurde, de sinistre et de revêche dans l’éducation des enfants, et particulièrement des petites filles, à cette époque, se reflète dans la rigueur, dans l’extrême pauvreté, et dans la froideur dans lesquelles les petites Brontë et leurs camarades vont devoir se former. Les dégâts sont si importants que, malheureusement, en l’espace d’une année, les deux sœurs aînées de la famille vont décéder, emportées par la tuberculose. Patrick Brontë se hâte de rappeler Charlotte, -devenue l’aînée de ses enfants-, et sa sœur Emiliy, auprès de lui
Ces drames successifs vont rapprocher leurs survivants. Charlotte, Branwell, Emily et Anne partagent tout désormais, les peines comme les joies. Ils créent entre eux une association, et mettent en commun les trésors de leurs imaginations respectives pour nourrir la mythologie d’un monde qu’ils ont créé de toute pièce. Prétexte littéraire aux émulations les plus variées ! De cette époque riche restent des poèmes, des articles, des pièces de théâtre.

Charlotte Brontë dans la tourmente au cœur du 19ème siècle

Devenue adulte, après un nouveau séjour en pensionnat, Charlotte peinera à trouver un équilibre entre sa soif dévorante d’écriture, et des ambitions difficiles à contenter pour une jeune femme en plein milieu des années 1800. Elle pense à fonder un pensionnat pour jeunes filles. Rendue à Bruxelles pour parfaire sa connaissance des langues, un évènement la déroute. Elle a vingt-six ans. L’école dans laquelle elle étudie est tenue par une certaine Mme Héger. Du mari de cette dernière, Constantin Héger, homme savant et charismatique, Charlotte va tomber éperdument amoureuse. Son âme, romantique au sens littéraire du terme, va connaître des transports qui se reconnaissent dans ceux de son héroïne Jane. Constantin Héger l’obsède tout bonnement. Cette passion est si dévorante que Charlotte se voit contrainte de retourner au Royaume-Uni. En dépit de ses efforts pour garder le contact avec celui qu’elle appelle, -au désarroi des féministes actuel(-les)-, ‘son maître’, la jeune femme verra s’amenuiser ses chances de jamais rien vivre aux côtés de Constantin Héger, qui prend la décision de rompre tout contact avec elle.

Charlotte Brontë avec Jane Eyre : une publication à succès. Drames et espoirs.

C’est après ces événements que Charlotte pense à la publication. Admirative de la qualité des écrits de ses sœurs, elle leur propose une collaboration. Emily, Anne et elle-même, font paraître leurs poèmes sous des pseudonymes. Lorsque Jane Eyre est publié, en 1847, en dépit des idées nouvelles qu’il transporte (qui n’aura remarqué la formidable liberté intellectuelle, morale et physique revendiquée -et obtenue !- par Jane, sous la férule victorienne), il rencontre un franc succès et devient rapidement un best-seller. Cependant, en l’espace de moins de neuf mois, trois nouveaux drames viennent ébranler la vie de Charlotte et tout remettre en question. Elle perd son frère, puis ses deux sœurs successivement, qui décèdent dans des circonstances tragiques. L’écrivain sombre dans une profonde dépression. Soutenue néanmoins par son éditeur et ami George Smith, elle trouve à la fréquentation du Londres littéraire de l’époque, l’occasion de nouer de solides amitiés avec d’autres romanciers.
Bientôt, un rayon d’espoir plus tangible vient égayer la vie de la jeune femme. Le vicaire qui officie auprès de son père, Arthur Bell Nicholls, lui déclare sa flamme et demande sa main. Voilà pourtant que Patrick Brontë s’oppose à ce mariage, qu’il persiste à interdire avec la dernière énergie. Le vicaire insiste. On rapporte qu’il connaîtra de nombreuses épreuves avant de voir la volonté paternelle céder, il essuiera affronts et humiliations, choisira l’exil, avant de trouver grâce aux yeux de Mr Brontë.

En 1854 enfin, Arthur et Charlotte sont autorisés à se marier. La jeune romancière connaît une période d’intense bonheur, elle semble avoir profondément aimé Arthur Nicholls, et trouvé auprès de lui une consolation aux événements dramatiques qui avaient jalonné son existence.

Le destin brisé de la romancière anglaise

La toute nouvelle épouse conçoit l’architecture d’un nouveau roman quand, le 31 Mars 1855, elle tombe gravement malade et décède, à peine âgée de trente-huit ans. En moins de quarante ans, Charlotte Brontë aura connu les peines les plus dévastatrices et les bonheurs les plus intenses, les privations, la gloire de la renommée, les plus belles amours et amitiés. Elle laisse après elle un héritage qui inspire encore les auteurs et les lecteurs de notre siècle, au travers notamment du destin de Jane Eyre, finalement plus heureux que le sien.

Une auteure inspirée par le romantisme

Comme Victor Hugo, dont elle est la contemporaine, Charlotte Brontë est une auteure d’inspiration romantique. On le sait, le romantisme littéraire se caractérise par la liberté revendiquée par ses adeptes, liberté dans l’écriture, dans la pensée, pour ses auteurs ; liberté des destins, liberté des cœurs, pour leurs héros. À contrario du classicisme, le romantisme prône les effets de la contemplation, s’étire sur la descriptions des scènes et des paysages, se penche sur l’âme humaine dans ce qu’elle a d’intime et, sans se départir nécessairement de réalisme, conçoit que les destins puissent être heureux, transcendant des conditions vouées à la misère. Outre-manche, le mouvement s’affirme et se prépare depuis la fin des années 1700, auguré par des écrivains tels que Samuel Richardson,à qui l’on doit Clarisse Harlowe paru en 1748 (et qui a la réputation de dépeindre le cœur humain avec une touchante exactitude), Thomas Chatterton et William Cowper, tous deux poètes. Mais au final, les deux porte-drapeaux du mouvement romantique, au Royaume-Uni, sont Charlotte Brontë et sa sœur Emily connue pour son chef-d’œuvre Les Hauts de Hurlevent.

Un héritage du mouvement gothique littéraire

C’est pourquoi il est intéressant de remarquer que, pour avoir incarné le romantisme au dix-neuvième siècle, Charlotte Brontë s’inscrit également en héritière du mouvement gothique littéraire anglais dont la branche ‘sentimentale’ avait remporté un grand succès au début des années 1800.

Pour qu’une œuvre soit déclarée gothique, elle doit comporter un certain nombre d’éléments, situer son décor dans des natures solitaires et sauvages, inclure la référence à des bâtisses illustrant le gothique architectural, se passionner pour un certain exotisme géographique, mais aussi mettre en scène la détresse d’une femme persécutée, et évoquer la permanence d’anciens secrets qui terniraient le présent. Autant d’éléments, étrangement précis, qui signalent l’appartenance au mouvement gothique, et trouvent leur place dans Jane Eyre. Aussi, ce qui fait de Charlotte Brontë une auteure romantique plutôt que gothique, semble être sa détermination à tendre vers la beauté, vers l’espoir et vers l’amour, comme si, ayant placé pour son héroïne, les circonstances idéales qui eussent été le prétexte à un destin tragique et morbide, elle avait su tirer la lumière vers son tableau, jouer un tour à ce qu’on aurait appelé la fatalité, inventer le bonheur au tout dernier instant.

Le saviez-vous ?

> Si vous aviez demandé, en 1847, en librairie, à lire le roman Jane Eyre, best-seller de Charlotte Brontë, on vous aurait sûrement regardé(e) de travers ! Le roman, en effet, fut premièrement publié sous le nom de Currer Bell, pseudonyme masculin dont Charlotte a usé jusqu’au décès de ses sœurs (après quoi sa véritable identité fut révélée au grand public), et qui pourrait avoir été inspiré par le nom du vicaire de son village, qui deviendra son époux.

> Charlotte Brontë, c’est un nom que vous devez commencer à connaître si vous avez lu cet article ! Et, si c’est le nom de la célèbre auteure anglaise, c’est aussi celui d’une astéroïde, l’astéroïde 39427 découverte en 1975 et à laquelle on a donné, en son honneur, le nom de Charlotte !

À lire absolument, si ce n’est déjà fait !

> Jane Eyre : une autobiographie, bien sûr. Si j’ai déjà lu des critiques sur ce roman, si certains voient dans sa trame quelques impostures, et si certaines envolées de Jane peuvent paraître étranges à certains lecteurs de nos jours, il reste impossible de ne pas s’attacher à cette forte personnalité, tourmentée et si droite, que l’on suit depuis les humiliations terribles de l’enfant qu’elle fut aux relèvements improbables de la femme qu’elle devient.

> Shirley(1849) et Villette (1853), sont deux autres romans que l’on doit à Charlotte Brontë, qui dépeignent la condition féminine dans le monde du dix-neuvième siècle. Le personnage central de Shirley, Shirley Keeldar, aurait été inspiré à Charlotte par sa sœur Emily.

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Incredisible que ces jeunes femmes qui n'avaient quasiment jamais quitté leur paroisse du Yorkshire (et il faut voir le village ! Un de ces coins de campagne vallonée et sauvage qui invite au romantisme le plus échevelé) aient écrit ces chefs d'œuvre de la littérature, assez mal adaptés au cinéma. Les sœurs Brontë, Jane Austen... Toutes des filles de pasteur de grand talent, avec de fortes personnalités À croire que la lecture de la bible est très très inspirante. Merci Bisous Merci pour cette chronique qui va m'inciter à relire ces classiques

Publié le 18 Mars 2026

Un article dans l'air du temps, très intéressant. Merci !

Publié le 12 Mars 2026

Ce roman est un incontournable de la littérature anglaise et je me souviens avoir lu la version intégrale dans ma jeunesse. L'adaptation au cinéma ne vaut pas le livre, le film est inférieur car il est incomplet. Je suis auteur et j'apprends en lisant Jane Eyre comment écrire un roman. @Sylvie de tauriac

Publié le 10 Mars 2026

Le livre d'une vie !

Publié le 10 Mars 2026