Il y en a des gens à habiller, des vies à écrireDes histoires que je fabrique avec des petits bouts de vies glânés par ci, par là, la mienne, celle des autres, telles qu’elles auraient pu être, telles qu’elles n’ont pas été. Des petits bouts d’histoires usés, déchirés, que je tisse, je noue, je racommode. Des morceaux ramassés dans la rue, volés dans le train - qui m’a encore dit ”Arrête de regarder les gens ”? - des ”on ferait comme si”, des ”on dirait que”, des trucs d’enfance. Et puis, ça se tricote, ça commence à prendre la forme d’une histoire, que je me raconte encore et encore, le soir dans le noir ou en marchant dans la rue - qui m’a encore dit ”Arrête de parler toute seule ”? - j’ai échappé une maille, il faut détricoter, remonter le fil de l’histoire maille après maille.
Il y a des gens dedans, des gens inventés à partir des vrais gens, ceux que je connais bien, ceux que j’ai seulement aperçus, des gens que j’aime un peu, beaucoup ou pas du tout. Dans les histoires que je me raconte, je peux sauver les gens que j’aime, les guérir, les réparer, je peux griffer les gens qui m’agacent, et, les gens que je n’aime pas, je peux les couper en rondelles et les mettre à frire, ah, quel plaisir ! Mais il ne faut pas en abuser.
Puis cette histoire, il faut bien en faire quelque chose, alors je la pose sur le papier, ou plutôt sur le clavier. Les mots sont fuyants, ils glissent entre mes doigts maladroits comme les aiguilles à tricoter. A nouveau j’essaye, je rajuste, je raboute, j’en enlève, j’en ajoute. J’en enlève surtout. Pas de phrases trop longues, pas de mots trop compliqués. Il faut bien placer les points et les virgules, penser à la respiration, j’ai besoin de respirer moi quand je lis.
Je couds les derniers points, je range mon beau tricot à plat sur l’étagère. Une nouvelle histoire commence à tourner dans ma tête. C’est que je n’ai pas que ça à faire, moi, j’ai encore des costards à tailler et du monde à habiller pour l’hiver !
Anne-Laure Julien

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
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Très beau texte, simple et sincère !
L'art s'inspire de la réalité ; ainsi Michel-Ange s'installait dans les tavernes et observait les gens dont il faisait des croquis. Ces dessins servaient par la suite à composer ces magnifiques fresques que nous pouvons admirer aujourd'hui. La nature, le monde qui l'entoure, inspirent l'artiste. Son âme est une fenêtre qui s'ouvre vers l'extérieur pour accueillir la vie et la sublimer. @Sylvie de Tauriac
Merci pour ce témoigage modeste et sincère, quel bien cela procure! Je n'aurais su dire mieux. Un dièse peut-être. Que l'écriture puisse être thérapeutique ou vengeresse, j'imagine que c'est selon chaque personnalité écrivante. En revanche, ne vous arrive-t-il pas qu'un personnage flle entre vos doigts de fée? Personnellement, plus j'écris, plus j'ai l'impression de passer de marionnettiste sans fil à Pygmalion cocufié. Merci encore.