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Le 27 fév 2013

Les grandes maisons d'édition, piégées, recalent les chefs d'œuvre de la littérature française.

Un roman, ça se prépare. On se dit qu'en barbouillant le papier avec vigueur, exigence et constance, notre plume finira bien par décharger de l'honnête littérature. Et puisque les maisons d'édition sont porteuses d'une haute tradition d'intégrité littéraire, elles ne manqueront pas d'assurer la publication des œuvres les plus méritantes.
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Quant à ceux qui paressent à l'ouvrage, qui se répandent en négligences, et bien leur sort ne fait pas de mystère : ils goûteront au très fignolé sens de la formule des éditeurs : « en dépit d'indéniables qualités, votre roman ne satisfait pas à la ligne éditoriale de notre maison ».

Le talent d'un auteur suffit il à faire vendre un livre

Hélas, il ne suffit pas d'être bon. Ni même excellent. En témoigne une suite de camouflets éditoriaux que d'aucuns considéreront comme un authentique scandale, d'autres comme une édifiante facétie : Victor Hugo, Duras, Maupassant et Rimbaud, auteurs illustres s'il en est, ont tout récemment essuyé, de la part des éditeurs, de cinglantes et systématiques fins de non-recevoir. Je m'explique. Au cours du siècle dernier, les grands éditeurs reçurent sous forme de manuscrits des « chefs-d'œuvres » consacrés. En vue de jeter le discrédit sur les grandes maisons, journalistes et libraires, à grand renfort de pseudonymes et de titres nouveaux, travestirent lesdits ouvrages.

Que croyez-vous qu'il arriva ? Victor Hugo déchaîna l'indifférence. Sur vingt maisons d'édition qui eurent à juger de son œuvre, on n'en trouva qu'une pour féliciter le grand homme. Arthur Rimbaud ? Récusé sans pitié pour manque d'originalité. En 1992, Le Figaro démontra même que Marguerite Duras rebutait jusqu'à son propre éditeur. Nombre de prix Goncourt, il y a peu mis à l'épreuve, connurent semblable sentence. Mais il y a pis : l'année dernière, Michel Houellebecq et ses Particules élémentaires, célébrés dans le monde entier, furent snobés avec un panache exemplaire. Mais comment s'en étonner ? Céline, Proust et Rimbaud n'avaient-ils déploré, en leurs temps, les aléas d'une édition erratique ?

Renouveler sa manière d'écrire pour se conformer à l'époque ?

On pourrait certes objecter que ce sont là des vieilleries, qu'il incombe aux écrivains de renouveler leur art, d'embrasser l'air du temps, etc. Rien n'est moins vrai. Je ne sache pas, toutefois, que les prix Goncourt du second XXème siècle se déchiffrent comme des hiéroglyphes d'un autre âge... Ils n'en furent pas moins balayés. Et quand bien même un ouvrage paraîtrait désuet au regard de sa forme, cela suffirait-il à lui ôter toute espèce d'originalité ?

Est-ce l'éditeur qui fait la littérature ?

Chaque année, Grasset reçoit près de cinq mille manuscrits pour n'en retenir qu'un seul. Est-ce à dire que le cortège des réprouvés soit frappé de médiocrité ? Certainement pas. Les grandes maisons répugnent à la prise de risque et ne s'y livrent qu'exceptionnellement. Parfois pour le meilleur, c'est indéniable. Mais l'essentiel de leurs décisions se fonde non point sur la qualité intrinsèque d'un écrit, mais bien davantage sur la sécurité commerciale qu'elles infèrent de celui-ci. Ainsi, en surcroît des grands manuscrits que l'Homme publia mais que l'Histoire ne retint pas, on peine à se figurer le nombre de ceux qui passèrent aux oubliettes. Aussi peut-on déplorer à bon droit les propos récents du ministre de la culture, tenus devant les éditeurs réunis en assemblée, et que l'on voudrait croire dictés par les circonstances : « c'est l'éditeur qui fait la littérature ».

Business et Culture : le couple infernal.

Sans en cautionner les dérives, on ne saurait pourtant vouer les grands éditeurs aux gémonies : le profit n'est-il pas la condition, sinon de la croissance, du moins de la survie de ces institutions qui entretiennent, bon an mal an, la flamme de la littérature ? Mais sans doute serait-il temps de lever le voile de l'hypocrisie : si chaleureux que soit le terme de « maison » - on se croirait presque au coin du feu - il ne reflète aucunement l'esprit quelque peu affairiste de tels établissements. Les Anglais, eux, ne s'y sont pas trompés : ils évoquent des « sociétés » dont l'activité, si l'on s'en réfère à la célèbre Encyclopaedia Britannica de 1911, ne sont pas autre chose qu'une « purely commercial affair ». Mais bon, ils on écrit la même chose de la Reine d'Angleterre...

Arthur Deming

Wow! Un article qui fait peur. Ames sensibles s'abstenir.
Publié le 27 Février 2013