Actualité
Le 06 oct 2018

Les nouveaux enjeux de l'autoédition

L’affaire Koskas soulève à nouveau le débat de l’auto-édition et de l’édition. Au delà des frustrations passagères, c’est véritablement le modèle économique du livre qui est remis en question : distribution, politique éditoriale, sélection et mise en avant. Elen Brig Koridven nous raconte.
Auto-édition : une forme de relève ou un simple complément de l'édition traditionnelleAuto-édition : une forme de relève ou un simple complément de l'édition traditionnelle

Avant de poursuivre : suis-je partie prenante ?
Mes parents étaient libraires, j'en ai déjà parlé sur mon blog. Ma tendance serait donc plutôt à la neutralité.

C'est ce que j'ai fait remarquer à une facebookienne qui tirait sur Amazon à boulets rouges. Elle m'a rétorqué qu'en réalité, je prêchais pour ma paroisse, étant donné que mon image de profil n'est autre que l'annonce de la sortie sur Amazon du prochain Livre d'Élie et l'Apocalypse, L'Oracle vaudou.
Cela m'oblige à commencer par rappeler que je suis l'un des rares indés à ne pas faire la promo de mes livres, en dehors du fait de signaler leur parution sur mon profil facebook et la page livre concernée.
Cette annonce est la moindre des choses pour tenir mes lecteurs au courant, étant donné que je n'utilise pas d'auto répondeur (outil jugé incontournable, qui liste les visiteurs d'un site ou blog et permet l'envoi de mailings) : je me refuse à spammer mes contacts.

Je suis une indé de cœur au comportement de lecteur

Dans le passé, j'ai expérimenté la plupart des méthodes de promotion : exemplaires gratuits, promo dans les groupes, annonces Facebook, etc. Dans le cas de L'Oracle vaudou, je teste la prévente. Non pas en m'attendant au moindre succès (il faudrait pour cela un battage intensif), mais pour m'informer : je tiens à savoir quelles possibilités s'offrent aux auteurs, afin de pouvoir leur faire des comptes rendus à ce sujet.
Tout cela pour expliquer – je ne me contente jamais d'affirmer – à celles et ceux qui ne me connaissent pas, que je suis tout sauf un auteur qui soutient Amazon et ses propres intérêts du même coup.

Suis-je seulement une indé ? Bonne question. Indé de cœur, solidaire de mes camarades auteurs, sans aucun doute. Mais, comme je l'ai déjà dit, mon passé de réécriveur a pour conséquence que j'ai davantage un comportement de lecteur, voire d'éditeur, que d'auteur tel qu'on le conçoit d'habitude ; activité à laquelle je m'adonne en dilettante – quoique dans le plus grand respect des lecteurs – lorsque je l'exerce pour mon seul compte.

Donc, je ne roule pas pour Amazon. J'ai conscience de alerté les lecteurs de mon blog sur certains de ses objectifs, de ses modes de fonctionnement, et sur les limites de ce que l'on peut en attendre en tant que plateforme d'édition.
Mais la croisade anti-Amazon qui ressurgit avec l'affaire Koskas est aussi simpliste que désastreuse.

En vérité, les problèmes liées à cette affaire vont très au-delà du « cas Koskas ». C'est pourquoi nous allons examiner, un à un, les tenants et aboutissants qui méritent notre attention.

 

1- Les libraires sont hostiles à Amazon

Leur hostilité s’exprime dans deux registres differents.

 Registre éthique : « Amazon, c'est le mal. »

Les arguments :

● On lit partout que la façon dont Amazon traite ses employés laisse beaucoup à désirer. Je n'ai aucune information de première main sur la question, aussi, je me contenterai de dire que c'est très possible – probable, même – et bien triste. Cela dit, je vois mal en quoi boycotter un candidat à un prix littéraire changera la donne pour les salariés d'Amazon. Si les anti-Amazon réussissaient à porter un coup considérable à l'entreprise, cela ne ferait même qu'aggraver leur précarité d'emploi. Je sais, c'est le genre de remarque qui paraît justifier les abus, etc. Si vous le voulez bien, évacuons ce débat : il est hors sujet.

● Ensuite, il y l'accusation de volonté hégémonique. Là, les libraires sont directement concernés : Amazon, disent-ils, leur ôte le pain de la bouche en pratiquant une concurrence déloyale. Ce problème-là mérite un examen attentif.

En France, la concurrence entre librairies est très relative.

Pourquoi ? Parce que le prix unique du livre (loi Lang) empêche les librairies physiques et les grosses plateformes de vente de se livrer au dumping, à coups de rabais sur lesquels les petits commerces ne pourraient pas s'aligner.

Dès le départ, Amazon s'est posé comme un concurrent redoutable en proposant la gratuité des frais d'envoi : pourquoi se déplacer en librairie quand on peut recevoir ses lectures chez soi pour le même prix ? Condamné, il a prétendument obtempéré en facturant… 1 centime. OK, c'est retors ! Mais on pourrait aussi considérer que cela contribue à abaisser le coût de l'accès à la culture pour les personnes défavorisées. Comme toujours, rien n'est tout blanc ou tout noir.

Amazon : « Volonté hégémonique », sérieusement ?

Parfois, on se demande dans quelle bulle vivent les protestataires. Est-ce que Google, Facebook, Microsoft sont plus respectueux de la concurrence qu'Amazon ? Ou les grandes sociétés françaises ? Revenez sur Terre, les amis. Une entreprise n'est pas un être humain : c'est une structure dont le rôle est de prospérer – si possible sans limites, dans sa logique économique ! Que ce soit bien ou mal n'est pas la question ; il s'agit d'un fait que l'on ne changera pas d'un claquement de doigts.

Comme la grande majorité des pays, la France et l'Europe disposent d'outils législatifs pour encadrer la voracité des entreprises. Si l'on estime que c'est insuffisant – et c'est souvent le cas –, alors il faut se battre pour faire évoluer les lois et renforcer les contrôles. Pas lancer des campagnes hargneuses qui déplacent complètement le problème et impriment une seule chose dans l'esprit du public : les libraires n'aiment pas l'autoédition (pas tous les libraires, heureusement).

 

Registre "touche-pas-à-mon-blé" : « Amazon est en train de tuer les librairies »

Nous voilà dans le vif du sujet. Encore une fois, soyons sérieux.
Ce déclin ne date pas d'hier, ni de l'arrivée d'Amazon sur notre territoire. Les librairies sont en grave difficulté pour plusieurs raisons :

• Même si l'on veut faire croire que tout va bien, nous sommes encore dans une période de crise économique – à bas bruit, mais non moins réelle.

• Les commerces de proximité sont de moins en moins rentables, parce que leurs charges (impôts, taxes, salaires, frais de gestion…) ne cessent de s'alourdir.

• Les gens lisent de moins en moins et, même addicts à la lecture, ils ont aussi de moins en moins de moyens à y consacrer.

• Ils achètent de plus en plus en ligne ou en grande surface : c'est vrai pour tous leurs achats, pas seulement les livres. Ils procèdent ainsi faute de temps libre et/ou parce que les centres villes deviennent inaccessibles en voiture, et le stationnement, hors de prix. Du coup, ils préfèrent, soit grouper leurs courses dans un centre commercial où l'on se gare facilement, soit commander tranquillement sur leur ordi, le soir en rentrant du travail ou le week-end sans sortir de chez eux.

• Étant donné que beaucoup de lecteurs ont un budget limité et que l'usage de la liseuse se répand – c'est tout de même bien pratique –, ils optent de plus en plus pour l'achat de livres numériques. Dommage pour les libraires… (Quant aux éditeurs, on ne va pas les plaindre sur ce coup là : non seulement ils ont pris le train avec un retard aberrant, mais, histoire de marger au maximum pour compenser le coût du format papier, ils s'obstinent à appliquer aux ebooks des tarifs disproportionnés avec leur prix de revient.)

• Il y a de plus en plus de convives autour du même gâteau.

Si Amazon cessait d'exister d'un coup d'un seul, le petit libraire du coin, pauvre de lui, n'en serait pas moins concurrencé par la FNAC, Cultura et des centaines de sites qui vendent des livres neufs ou d'occasion – de Decitre à RecycLivre ou Gibert, sans oublier les particuliers via PriceMinister, Momox ou autres – et par quantité de points de vente physiques, des hypermarchés aux kiosques Relay…

Et ne parlons pas du fait que l'extinction d'Amazon amènerait au sommet de la chaîne alimentaire une autre librairie en ligne géante, au lieu de répartir entre les vertueux libraires de centre-ville la manne d'un lectorat en raréfaction constante.

• Les diffuseurs-distributeurs sont de plus en plus gourmands, et le système de plus en plus dément.

 

2- Le mécanisme de l'office (Les éditeurs reprennent les invendus), vertueux dans ses intentions, pervertit la dynamique de l'édition.

Je crois que ça s'impose, parce que cela va éclairer certains aspects de l'affaire Koskas.

 

Hachette, le Frankenstein de l'édition

Comme le monstre de Mary Shelley, l'office est une invention louable au départ (les éditeurs s'engagent à reprendre les invendus), mais qui a totalement échappé à son créateur. Ce dernier, l'éditeur Hachette, l'avait mis en place au XIXe siècle, c'est-à-dire dans un contexte très différent. Hélas, la créature n'a pas évolué dans le bon sens.

Le système de l'office n'a rien à envier aux maux jaillis de la boîte de Pandore : il a embarqué le monde du livre dans un cercle vicieux qui incite les éditeurs à publier à un rythme infernal, tandis qu'il transforme les librairies en locaux de stockage et toute la chaîne de distribution, libraires inclus, en comptes de trésorerie.

Et cette fuite en avant a pris de folles proportions depuis que les grands groupes d'édition ont leur propre réseau de diffusion-distribution – non plus simple prestataire, mais filiale ou proche partenaire. D'où l'apparition d'une autre forme de monstre, une hydre à deux ou trois têtes que l'on pourrait intituler « édiffdistrib » pour faire court. 
Vous voulez en savoir plus ? Lisez par exemple ceci.

 

Un seul mot : financiarisation

En ces temps difficiles, la machine s'emballe allègrement, faisant preuve d'autant de légèreté, et comportant autant de risques de krach, que la Bourse avec les subprimes avant le grand badaboum de 2007. (Et aujourd'hui encore, pour bien d'autres (dé)raisons : la course aux profits fait partout et toujours le même genre de dégâts, lorsque la production et la vente deviennent secondaires par rapport à un but complètement artificiel : déplacer de grosses masses d'argent virtuel d'un point à l'autre en nourrissant au passage certains acteurs du système.)

Voilà pourquoi, aujourd'hui, l'édition produit toujours plus massivement, avec de moins en moins de valeur ajoutée. Le grand éditeur voué à découvrir des talents et à amener des ouvrages à leur plus haut niveau de perfection est trop souvent devenu un industriel de la daube, qui cherche le retour sur investissement au moyen de procédés comptables à la frontière du douteux. On n'a pas affaire à une chaîne de Ponzi, certes ; mais d'un point de vue littéraire, le système de l'édiffdistrib est tout aussi malsain.

Dans ce mode de fonctionnement pervers, qui se consacre tout entier à faire tourner des stocks et surtout des fonds virtuels, le traitement réservé aux libraires « de troisième niveau » (les petites libraires chères à notre cœur, celles que l'on voudrait sauver) est bien évidemment un traitement… de troisième zone.

Autrement dit, l'un des problèmes rencontrés par ces petites librairies, bien avant la concurrence, c'est que non seulement la grande édition et sa branche ou alliée de diffusion-distribution ne les soutiennent pas, mais qu'au contraire, elle les pressurent. Et lorsque le système de l'office est détourné à des fins de profit immédiat par quelques libraires sans scrupules, c'est l'arbre qui cache la forêt.

Pour approfondir la question, voir par exemple cet article.

Ou celui-ci, témoignage d'un petit éditeur que je ne connais pas, mais qui balance (plutôt les libraires que les éditeurs, forcément, même s'il est clair que la critique vaut pour le système entier) ; tout en ayant le mérite de rappeler que, contrairement à ce que croient beaucoup d'auteurs, le métier d'éditeur n'est pas fondé sur une vocation de vampire – en dehors du compte d'auteur et des grands groupes d'édition qui se sont éloignés de leur véritable rôle.

 

Libraires : le syndrome de Stockholm.

En vérité, les libraires n'ont pas les moyens de mécontenter l'édiffdistrib. Ils dépendent de ce partenaire aussi vital qu'imposant – pour au moins deux raisons. Se fâcher avec l'édition, cela signifierait ne plus pouvoir  :

• proposer à leurs clients les livres dont on parle : ceux qui font l'objet d'une pub massive, qui sont présentés par les médias, qui reçoivent des prix littéraires… (Tiens tiens ! Nous voilà au cœur du problème.)

• faire tourner leur stock sans réinvestir, puisque le système de l'office permet de renouveler le contenu de ses rayons grâce aux « avoirs » correspondant aux retours. Or, beaucoup de libraires sont cruellement désargentés. Souvenez-vous, je vous ai parlé de fuite en avant…

Voilà pourquoi si peu de librairies acceptent de prendre en dépôt des livres indés : lors de sa tournée, le représentant de l'édiffdistrib ne manquerait pas de s'en apercevoir. Et le libraire « infidèle » serait sommé de choisir entre ses puissants fournisseurs attitrés et des auteurs isolés, membres d'une communauté taxée de médiocrité littéraire (parfois à raison) et de non-professionnalisme (et pour cause : les autopubliés sont majoritairement des amateurs. Ce n'est pas péjoratif en soi, mais cela l'est aux yeux d'un commerçant qui devrait pouvoir tabler sur une production suivie, de qualité régulière).

Résultat, les libraires soutiennent les éditeurs, qui les soutiennent… en paroles. Et surtout, les manipulent afin de contrer l'objet de leur véritable hantise : un essor de l'autoédition qui finirait par vider les écuries de l'édition et compromettrait un monopole sur lequel est basée la prospérité des grands groupes (car, encore une fois, il s'agit de ces derniers, non du petit éditeur ou micro-éditeur indépendant amoureux de son métier).

Eh oui, elle est là (aussi), la volonté hégémonique.

 

3- L'avenir du métier de libraire

Mais où sont les libraires d'antan ?

Résumons : la persistance absurde des offices sous une forme financiarisée, à mille lieues du concept d'origine, éloigne ce beau métier de ce qu'il était au départ.

Du temps de mes parents, une librairie constituait encore un point de rencontre entre amoureux de la lecture, où un libraire passionné faisait partager avec ferveur ses goûts littéraires… Aujourd'hui, à part quelques résistants, le libraire est un commerçant comme un autre, qui n'a plus le temps de connaître ce qu'il vend.

Au fond, je crois que l'une des raisons de la colère des libraires, c'est avant tout la souffrance – fondée, et dont il faut tenir compte – provoquée par ce changement de statut et les pressions auxquelles ils sont soumis, eux qui ne rêvaient que de vivre heureux au milieu des livres.

Ce n'est pas une raison pour prendre Amazon comme bouc émissaire, quels que soient ses torts. Parce que là, très injustement, c'est l'autoédition qui en fait les frais.

Et l'autoédition, ce sont des millions d'auteurs qui, eux aussi, méritent le respect. Enfin, peut-être pas tous, vu les sales combines qu'on peut observer çà et là ; et pas tous non plus, d'un point de vue purement littéraire. Mais on ne va pas pour autant laisser jeter le bébé avec l'eau du bain.

 

Libraires, arrêtez de nous casser les… oreilles et prenez vos responsabilités.

Vous voulez qu'Amazon évolue ou cesse d'exister ? Frappez donc un grand coup en refusant tous les livres des éditeurs qui vendent aussi sur le géant américain.

Cette concurrence-là est sans aucune commune mesure avec celle représentée par l'autoédition ; parce que le livre des Éditions Machin acheté sur Amazon (ou n'importe où ailleurs, comme vu plus haut) ne sera pas acheté chez le libraire du coin.

Oh, mais… mince alors, si les libraires faisaient une telle chose, ils n'auraient presque plus rien à mettre en rayon…

Ben oui, parce que les éditeurs ne vont pas se priver d'une partie de leurs ventes en refusant le débouché que représente Amazon !

En revanche, pour l'édition, l'autoédition est une réelle concurrence ; encore très relative, là aussi, mais indéniable. Résultat, les éditeurs joignent discrètement leurs voix à celles des libraires pour stigmatiser l'autoédition – et non pas Amazon – à travers l'affaire Koskas. Ni vu ni connu je t'embrouille, la rancœur commerciale des libraires envers Amazon devient un procès pour illégitimité à l'encontre des romans sans éditeur.

Le but est (presque) atteint : tout le monde focalise sur la vilaine autoédition, [réel ou prétendu] nerf de la guerre d'Amazon contre les pauvres libraires de quartier, et l'on oublie que les éditeurs utilisent allègrement le même Amazon pour cartonner davantage.

Alors qu'il y aurait d'autres voies à explorer pour sauver les libraires…

 

4- Des pistes de travail pour la librairie de demain

 

Elles sont soit collectives, soit individuelles.

Le site commun

Un premier pas a été franchi avec la création d'un portail des librairies indépendantes : article de présentation et liens ici. Bravo !

Il existe aussi des sites régionaux. 

Et si le sujet vous intéresse, vous pouvez consulter ceci pour en savoir davantage.

Sans prétendre concurrencer Amazon, les libraires, en se fédérant, s'offrent une vitrine commune qui leur donne du poids et de la visibilité, tout en facilitant la vie des clients désireux de commander en ligne.

Excellente idée, bien qu'elle semble peiner à passer à la vitesse supérieure. Peut-être que si les libraires consacraient davantage d'énergie à la promotion de cette solution, et moins de temps à crier haro sur Amazon… ? Non, qu'ils me pardonnent ce mauvais esprit. Mettre en place une solution collective n'est pas tâche plus facile pour eux que pour l'indésphère, bien entendu.

 

L'Espresso Book Machine

J'en parle depuis longtemps sur mon blog. L'EBM, c'est une machine d'impression à la demande (POD, print on demand) qui permet aux libraires d'imprimer sur place les livres que leurs clients souhaitent lire en format papier, après les avoir choisis sur catalogue ou en ligne. Voir aussi cet article.

Le libraire conserve ainsi son rôle traditionnel d'expert-conseil, tout en disant adieu aux stocks volumineux et à la manutention requise, et en évitant le problème des retours.

Parfait, mais voilà… cela ne fait pas du tout l'affaire de l'édiffdistrib, dont le but, nous l'avons vu, est d'inonder les librairies d'exemplaires papier.

Sans compter que l'investissement est tout de même important : tous les libraires ne peuvent pas se le permettre.

Pourtant, adopter d'EBM leur permettrait de travailler aussi bien avec l'autoédition qu'avec l'édition… donc de les mettre en concurrence et de renégocier les conditions de distribution.

Et pourquoi pas, rêvons un peu, de peser sur la ligne éditoriale en réclamant davantage de livres de qualité… Bien sûr, cela resterait marginal, étant donné le goût du grand public pour le roman facile ; mais les petits libraires fondus de littérature avec un grand L pourraient espérer revitaliser cette niche en voie de disparition : au lieu de subir, ils deviendraient demandeurs, et lorsqu'il y a demande, une offre apparaît en réponse…

 

5- Le statut d'autoédité n'est pas un statut de damné.

Pour finir, deux aspects de notre travail d'indés doivent être étudiés à travers le prisme de l'affaire Koskas.

L'édition, un choix plus onirique que fondé

De plus en plus d'auteurs édités choisissent l'autoédition pour publier ce qu'ils veulent, sans se soumettre à une ligne éditoriale. Il me semble que la plupart des indés ne sont pas du tout conscients de ce phénomène.

À quoi bon fantasmer sur un passage à l'édition, quand tant d'édités rêvent de faire le chemin inverse ? C'est une question que j'ai déjà souvent abordée, forte de mon expérience personnelle.

Je ne dis pas que l'édition traditionnelle disparaîtra complètement, mais l'autoédition vaut mieux que l'édition à compte d'auteur déguisé ou non ; qu'une micro-maison d'édition incompétente, comme il s'en crée de plus en plus (souvent pour mettre en avant les écrits de leurs fondateurs) ; ou encore, que de vaines tentatives auprès de la grande édition, propres à casser le moral des auteurs et leur faire perdre un temps qu'ils devraient plutôt consacrer à l'écriture.

Faut-il vraiment répéter que le très faible pourcentage d'acceptations par des maisons sérieuses ne justifie pas l'investissement des auteurs dans une course à
l'éditeur ?

Sans compter qu'en édition, l'exposition – la visibilité – d'un livre n'est guère plus significative qu'en autoédition (sauf dans le cas rarissime d'un best-seller) et, surtout, toujours extrêmement brève ?

Ne vous faites plus d'illusions : sauf exception, je le répète, l'édition… c'est la mine.

• On n'écrit pas ce qu'on veut, on se fait retoquer, voire réécrire de fond en comble le cas échéant (avec pour objectif un contenu plus grand public, plus consensuel, plus conforme à la ligne éditoriale…). Même le manuscrit de l'auteur vedette d'une ME peut être refusé si sa publication est jugée inopportune. N'oubliez pas ce qui est arrivé à Marco Koskas.

• On est tenu par des délais impératifs. 

• On est soumis à une ambiance de concurrence interne, de coups de Jarnac et de foire aux egos auprès de laquelle l'indésphère a tout d'une planète Bisounours, parce qu'au moins, on y choisit ses fréquentations.

• On est contraint à des démarches promotionnelles épuisantes – et bien moins gratifiantes que ne se l'imagine un néophyte.

• On est obligé de courir après la reddition des comptes pour toucher enfin ses maigres droits d'auteur…

Tout cela pour pouvoir dire « je suis un auteur édité » ? Waow, ça fait très cher payer la petite vanité de se présenter comme tel(le) à ses amis ou chez son boulanger… et même la chance – toute relative – de réussir à vivre de sa plume.

Mais, bon, c'est vous qui voyez ! :-)

 

La position du monde du livre sur l'autoédition : actualité et perspectives

À l'heure actuelle, l'autoédition suscite un franc mépris chez les professionnels du livre. En prime, elle est perçue comme une menace, une concurrence déloyale.

Ne vous en souciez pas. Cette attitude changera, de gré ou de force.

L'édiffditrib est en crise parce que son marché se raréfie. Les libraires sont menacés, du moins dans leur mode actuel de fonctionnement. Tout le secteur sera contraint d'évoluer, et si l'autoédition lutte contre sa réputation de grand n'importe quoi pour acquérir une image (même très partielle) de sérieux éditorial et de qualité littéraire, le rapprochement déjà à l'œuvre sous le manteau se fera ouvertement…

…Non plus sous une forme désinvolte – des éditeurs faisant leur marché dans l'autoédition pour réduire leurs coûts –, mais sous forme de partenariats basés sur le respect mutuel.

De plus en plus, les auteurs édités renégocieront leurs contrats pour acquérir davantage d'autonomie, ou s'émanciperont complètement ; tandis que l'autoédition, si elle se montre à la hauteur des enjeux, gagnera ses lettres de noblesse. Les éditeurs sérieux deviendront alors, pour tous ces auteurs en liberté, des spécialistes de l'optimisation de manuscrits et de la diffusion-distribution.

Cette transition est souhaitable, car elle profiterait à tous. Au lieu d'être ligotés à l'édiffdistrib par un système obsolète et délétère, les libraires pourraient retrouver pleinement un rôle d'interlocuteurs privilégiés – conseiller un livre en boutique et sur site, permettre l'achat en ligne (avec un outil de recherche plus approprié qu'Amazon et son classement par le nombre de ventes), imprimer sur place et organiser des événements promotionnels.

Issue bien plus satisfaisante, efficace et pérenne qu'une chasse aux sorcières autoéditées, ne croyez-vous pas ?

Elen Brig Koridven

 

Merci pour cet article encourageant.
Vous avez pris le temps de nous proposer une présentation claire et argumentée sur l’avenir de l’autoédition et ça ne peut que nous aider à avancer.
J’ai tout particulièrement apprécié le regard lucide que vous portez sur ces petites maisons d’édition qui cherchent à survivre en offrant un soi-disant sérieux éditorial à des auteurs naïfs sans pouvoir les assurer d’un service de relecture de qualité.
Bon courage pour la suite, Thierry

Publié le 10 Octobre 2018

Permettez-moi de revenir rapidement sur cette histoire extravagante de tapuscrit ou de manuscrit. Au fond, tapuscrit ou manuscrit, qu'importe ? Car il faut, ce me semble, beaucoup de loisirs, ou une satanée névrose, pour s'exciter longtemps sur cette couillonnerie.

Publié le 10 Octobre 2018

Pour revenir au sujet, je suis globalement d'accord avec vous Elen.

Mais dans globalement se sous-entend qu'il y a malgré tout quelques "iota". Marco Koskas dénonce, je cite, “l’israélophobie délirante des éditeurs traditionnels”. Sachant que ce monsieur a déjà été édité par une ME, je trouve sa remarque hypocrite et là je donne raison aux libraires.

Une question me tarabuste : s'il n'y avait pas eu l'insistance, pour ne pas dire la pression, de MM. Besson et Beigbeder ce livre "Bande de français" aurait-il eu plus de succès que d'aucuns de nous, auto édités lambda ? Encore une fois, on constate qu'avoir des relations payent toujours même si on propose un mauvais texte (supposition, je ne sais pas, je ne l'ai pas lu). Je pense qu'il s'agit d'un énorme coup de pub pour accélérer une vente qui ne décolle pas. Que les libraires démontrent leur colère par une levée de bouclier ne me choque pas, ils défendent leur bifteck.
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Je donne raison à Koskas lorsqu'il dit : « Il y a bien des distributeurs comme Hachette ou Interforum, capables de stocker et diffuser quelques exemplaires de mon livre ! Ils ont bien un téléphone pour me contacter, ces gens-là ! Car, contrairement aux contrats d'édition classique, les contrats d'Amazon ne sont pas des contrats exclusifs. Eh oui ! Amazon ne vous met pas le grappin dessus. »

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Je donne également raison aux libraires quand l'un d'eux dénonce :"Vous insultez bien inutilement les libraires, preuve de votre méconnaissance totale du circuit du livre, sans doute par rogne d’avoir été recalé chez les éditeurs que vous avez sans doute approché, comme beaucoup, d’autant que vous arriviez auréolé de la gloire éphémère de celui qui a déjà été édité. Vous vous trompez de cible."
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Alors qui empêche les libraires de vendre ce "fameux" bouquin. En fait, vous avez raison, c'est la loi Lang du prix unique du livre. Car si le libraire décide de diffuser le bouquin de M. Koskas, il serait obligé de garder le prix Amazon et n'aurait aucune marge. Un comble ma pauv' Lucette!
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Pivot déclare qu'il ne faut pas avoir d’œillère, Besson clame que seul le texte l'intéresse.
Je réponds : Bonne idée Messieurs, lisez-nous également, il y a parmi nous, les indés, quelques pépites.
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Sur un forum, une personne pose cette question pertinente :"Est-il un si grand écrivain que son livre devait absolument être publié ? "
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Une libraire répond :"... je vous invite à lire les 10 pages "offertes" par la Zone pour vous faire une idée... Je ne juge pas du style, question de goût, mais l'étape de mise en page et celle de la relecture ont manifestement sauté... Du coup, 10€, c'est un peu cher payé à mon avis..."
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C'est à réfléchir.

Publié le 09 Octobre 2018

@Elen Brig Koridwen
Je comprends votre réponse, mais je ne fais pas de Nourissier l'alpha et l'omega et la machine à écrire ou le clavier sont, effectivement le prolongement de la main, elle même ayant pour maître notre cerveau. Je me suis trompé sur l'ère informatique, mais il est évident que ce mot fut plutôt longtemps confidentiel et n'a été "popularisé" que depuis l'émergence du numérique, malgré tout. Et puis, combien de mots dans la langue française ont évolué pour perdre leur sens premier et en adopter un autre. Manuscrit est bien plus beau et je le garde. Mais je l'avoue, c'est un détail sur lequel on ne s'apesantira pas.

Publié le 08 Octobre 2018

@Filippo Fuchs vous avez tout à fait le droit d'être hors sujet, surtout que ce mot me chagrine également. Ce vilain mot "Tapuscrit" a envahi internet. Les maisons d'éditions l'utilisent principalement pour désigner notre manuscrit rédiger sur l'ordinateur : "Vous devrez nous envoyer votre tapuscrit au format bidule", ou encore : "Notre maison d'édition n'accepte que les tapuscrits envoyés par mail".... des milliers d'exemples.

Cela est devenu évident, notre manuscrit doit en réalité être… un tapuscrit. Oublions le charme suranné des textes écrits à la main !

De plus le dictionnaire de français "Larousse" donne une définition tout à fait claire : Texte dactylographié servant de copie pour la composition.

Mais, je partage totalement votre point de vue.

Cordialement.
/n
PS: Après une fausse manip, j'ai involontairement supprimé mon premier commentaire.

Publié le 08 Octobre 2018

@Filippo Fuchs
Monsieur,
Je me permets d'intervenir pour rectifier une petite erreur. Le mot "tapuscrit" n'a rien à voir avec l'ère informatique. Il avait été inventé par l'écrivain François Nourissier pour désigner un manuscrit tapé à la machine. Nourissier partait du principe que "'manuscrit", signifiant étymologiquement "écrit à la main", ne pouvait plus s'appliquer aux textes rédigés à la machine à écrire. Logique à laquelle je souscris, même si ce mot se raréfie dans mes écrits, du fait de l'incompréhension des lecteurs – que confirme votre réaction. Quoi qu'il en soit, merci pour votre commentaire !
Bien cordialement

Publié le 08 Octobre 2018

@Kroussar
Merci à vous pour votre commentaire !
Bien amicalement

Publié le 08 Octobre 2018

@ Kroussar
Pardonnez-moi. Je réponds hors sujet. Mais quel vilain mot que ce mot de "tapuscrit" !… né effectivement de l'ère informatique et qui montrerait, dès son origine, que le texte tapuscrit ne vaut pas le texte manuscrit.
Jadis, on écrivait à la plume, prolongement de la main. Les écrivains grattaient le papier. Mais ils ne faisaient pas des gratiscrits ou des plumiscrits. Pas plus que, plus tard, on ne fit des styloplumescrits ou des stylobillescrits.
La main est le prolongement du cerveau et utilise le clavier, le stylo bille, le stylo plume ou la plume.
Halte au tapuscrit qui revoie à une qualité littéraire inférieure.
PS : on appelait toujours manuscrits – mot noble – tout ce qui sortait de la machine à écrire, alors pourquoi ce vilain mot depuis que le clavier de l'ordinateur a supplanté tout cela?
Pour parler d'un manuscrit à la main, il suffit de dire manuscrit original et voilà tout (ou recopié de /par)
Cordialement
FF

Publié le 07 Octobre 2018