Interview
Le 13 jui 2019

Petites astuces pour grands romans 2 : le dialogue en littérature

Si l'on se réfère à" Exercices de style" de Raymond Queneau, on s'aperçoit que la tonalité d'un dialogue peut avoir mille couleurs, mille saveurs. Et que le choix d'un registre peut modifier le sens, le caractère et la perception des personnages. Ecoutons Patrice Dumas, qui juge que le dialogue est central dans toute forme de romans..

Votre texte sera fréquemment jugé à la qualité de ses dialogues. Soignez donc particulièrement ces passages.

Les dialogues présentent l’avantage de donner vie aux personnages, de les rendre proches du lecteur, de traduire aisément leurs réactions. A condition d’être crédibles.

Comme je vous l’ai déjà dit, même si vous usez d’un vocabulaire soutenu dans la narration, rien ne vous oblige à suivre cette règle dans les dialogues ; attachez-vous avant tout à leur véracité, en fonction de ceux qui les prononcent !

Quand un médecin demandera : “D’où souffrez-vous ?”
Des béotiens lanceront : “T’as mal où ?”

On peut multiplier les exemples à l’infini :

- “Pourrais-je connaître votre numéro de téléphone, s’il vous plaît ?” est remplacé dans la bouche d’individus peu recommandables par :
- “Eh, t’as pas un 06 ?”

que vous conserverez quand même, malgré sa familiarité, si votre action se déroule dans le milieu où évolue cette faune.

Pour illustrer ce propos, voici un extrait de L’étrange confession de Sterling B. :
Le lendemain matin, une drôle de scène se déroulait sur un parking de l’aéroport de Dulles. Une blondasse, portant une minijupe rose et un haut jaune fluo dont, à tour de rôle, ses seins menaçaient de s’évader à chaque fois qu’elle levait les bras au ciel, n’arrêtait pas de crier après une espèce d’étudiant prolongé.

— Connard ! Même pas foutu de te rappeler où tu as garé ta putain de bagnole !
— Je te dis que c’est dans ce coin-là. T’as qu’à chercher au lieu de gueuler.
— Si t’avais pas oublié le numéro de la place ! Je vais par là, passe de l’autre côté.

Les aimables tourtereaux se glissèrent entre deux rangées de voitures, en continuant à s’invectiver.

Et sa version réécrite de façon édulcorée, évidemment à éviter, l’abus de style rendant le dialogue saugrenu :

Le lendemain matin, une drôle de scène se déroulait sur un parking de l’aéroport de Dulles. Une blondasse, portant une minijupe rose et un haut jaune fluo dont, à tour de rôle, ses seins menaçaient de s’évader à chaque fois qu’elle levait les bras au ciel, n’arrêtait pas de crier après une espèce d’étudiant prolongé.

— Quel dommage ! Serais-tu ignorant de l’endroit où tu as stationné ton automobile ?
— Je pensais l’avoir remisée dans ces parages. Aide-moi à la retrouver, au lieu de vitupérer.
— Si tu n’avais pas omis le numéro de la place ! Je me dirige par là, emprunte le côté opposé.

Les aimables tourtereaux se glissèrent entre deux rangées de voitures, en continuant à s’invectiver.

 

Les incises ne sont pas obligatoires dans le dialogue, notamment quand seulement deux personnes interviennent et qu’aucun quiproquo n’est possible ;

en revanche, dès que trois ou quatre individus participent à la conversation, les choses se compliquent. Le lecteur doit toujours savoir qui a dit quoi. Aussi, posez-vous la question, en cours de rédaction, et répondez-y en variant les incises, pour éviter les répétitions et enrichir votre texte.

Ici un exemple banal :

— Il fait beau, dit Paul.
— Mais il va bientôt pleuvoir, répondit Marie.
— Ce n’est pas certain, dit Pierre en scrutant le ciel.

 

Et une forme plus recherchée :

— Il fait beau, lança Paul.
— Mais il va bientôt pleuvoir, regretta Marie.
— Ce n’est pas certain, jugea Pierre en scrutant le ciel.

Le dialogues en début de chapitre sont un moyen imparable d’intéresser le lecteur à l’action, quitte a expliquer ensuite comment la situation en était arrivée à ce point.

Par exemple :

— Pourquoi as-tu refusé l’offre de Stanson ?
— Je gagnerais plus en travaillant à l’usine !
— Alors, qu’est-ce que tu attends pour y aller ?

Tous les soirs, c’était la même conversation, les mêmes griefs. Celle qui l’avait aimé, vingt ans auparavant, lui reprochait maintenant ses entrevues houleuses avec les critiques, ses disputes avec les galeristes peu enclins à accrocher ses toiles aux cimaises, les acheteurs trop rares.

Paul saisit une fois encore la bouteille de whisky pour se servir une généreuse rasade. Depuis trois ans, il buvait pour oublier sa carrière de peintre raté et son couple à la dérive.

 

Un dialogue gagne souvent à être entrecoupé de courts paragraphes décrivant l’attitude des personnages, précisant leurs pensées, brossant le décor, pour lui donner un rythme. 

 

Par exemple :

— Le nom d’Alice Verneau vous dit-il quelque chose ?
— Non, rien.
— Pourtant, on a trouvé sa carte de visite sur votre bureau, sous un tas de paperasse. Comment expliquez-vous ça ? demanda un inspecteur.
— Vous savez, dans les affaires…

L’homme avait prononcé cette phrase avec un détachement exagéré qui étaya les soupçons du commissaire. Sans nul doute, Louis Fréjean entretenait une liaison secrète avec la victime.

Fort de cette certitude, le fin limier lança au suspect :

— De quel genre d’affaires parlez-vous, monsieur Fréjean ?

 

Pour vous aider à écrire des dialogues crédibles, lisez-les à haute voix, en y mettant le ton. Les phrases qui sonnent faux deviendront évidentes.

 

Patrice dumas

 

 

@Patrick Dumas
Un très grand merci pour vos conseils efficaces .
Je suis dans l'écriture de mon second roman et trouve un peu plat quelques débuts de chapitres .Je fonce saupoudrer quelques dialogues.
C'est rigolo , comme Colette Bacro, j'ai ma liste de synonymes pour " dire, s'exclamer , marteler , rétorquer, etc...
Bien à vous

Publié le 31 Juillet 2019

Tant que les personnages ne me parlent pas, je sais que mon livre n'est pas prêt à être écrit. Je crois que c'est Aharon Apppelfeld qui disait cela, en tout cas cette phrase résume le propos. Les dialogues sont le battement cardiaque du texte, à chaque personnage son expression, sa ponctuation et ses silences. Les dialogues sont les seuls espaces où l'écrivain peut (doit?) se laisser aller, créer de nouvelles langues, bafouer toutes les règles s'il veut, se récréer lui-même et trouver la voie vers son écriture. Merci de nous le rappeler, @Patrice Dumas.

Publié le 21 Juillet 2019

Merci beaucoup pour vos commentaires.
Décidément, il va falloir que j'écrive un livre en suivant (enfin) mes conseils !

Publié le 18 Juillet 2019

Les dialogues sont essentiels, ce sont eux qui font le naturel et la vérité d'un récit. Si ce n'est pas au point, mieux vaut éviter les dialogues. C'est possible.

Publié le 17 Juillet 2019

@Patrice Dumas. Voilà d'excellents conseils, étayés par des exemples clairs. C'est en effet très dur d'écrire des dialogues, de les annoncer, de les insérer etc. Le choix de leur longueur aussi est un problème. Il faut bien connaître chaque personnage pour savoir comment le faire parler et qu'il soit crédible. Les dialogues donnent de la chair aux personnages et de l'intensité aux échanges mais s'ils sont loupés, ça craint ! Personnellement, je me suis fait de petites listes de synonymes de "dire" de "demander" de "répondre" de "s'exclamer " etc pour varier un peu mais il ne faut pas non plus en abuser et on peut souvent en sauter…

Publié le 15 Juillet 2019

Merci @Patrice Dumas, pour ce nouveau billet. Tout conseil est bon à prendre.
Très cordialement. MC

Publié le 15 Juillet 2019

Si le premier numéro m'a semblé une lapalissade -car qui se lance à faire une omelette sans œufs ;-) ? - le numéro deux m'a beaucoup intéressée. D'une grande justesse, il exprime votre expérience en la matière de façon claire et quasi exhaustive, exemples percutants à l'appui. Je me souviens avoir commencé à lire mes dialogues à haute voix sur les conseil d'Elen Brig Koridwen, et là, quelle déception ! Tout était à reprendre tant ça sonnait faux ! Merci pour ce billet, Patrice, et à bientôt pour le numéro 3. Amicalement, Michèle

Publié le 15 Juillet 2019