Interview
Le 13 aoû 2019

Littérature : être inspiré, c'est inventer des mondes à notre dimension

Le monde est trop étroit, celui qu'on nous propose n'est pas le bon. L'inspiration viendrait-elle de la frustration ? C'est ce que suggère Filippo Fuchs.
La vie ne nous donne pas toujours des gants à notre tailleLa vie ne nous donne pas toujours des gants à notre taille

On écrit toujours mieux sur ce que l’on connaît et l’on ne met pas, dans une fiction, ce que l’on n’a pas soi-même un peu vécu. Quand bien même cette fiction serait un roman fantasy, un polar, un roman sur toile de fond historique… Est-ce bien tout à fait vrai, cela ?

Dés l'enfance, on s'invente des mondes

Chacun de nous est le fruit de l’humain qui s’est construit durant son enfance. À 5 ans, alors même qu’on ne maîtrise pas l’écriture, on s’invente des mondes avec ses petits soldats. On tire, on tue, sans connaître la valeur de la vie humaine. Le virtuel s’empare déjà de nous. Que se passe-t-il dans la tête du petit enfant ? Il capte tout au passage : un morceau de film à la télé, une scène de ménage entre ses parents, la mort de son chat, les rires à une blague qu’il n’aura pas saisie… Il est témoin, mais encore un être vivant passif. Sa mère a accouché de lui, et pourtant le monde n’a pas encore façonné l’homme qu’il va devenir. Dans son cerveau, c’est un vrai bouillon de culture.

Enfin il commence à prendre conscience des choses, enfin il a des souvenirs, enfin tous ceux et celles qui l’entouraient ont un nom, une consistance, une vie ! L’enfant parvient à mettre en place les morceaux de puzzle dans son esprit et soudain une image claire et nette se forme devant ses yeux. Et maintenant qu’il comprend tout cela, il va devoir devenir sociable : s’adapter à ce monde qui existait avant lui. 

Est-ce un univers trop étroit qui nous pousse à créer ?

Parfois ce monde lui convient, il se glisse dedans comme une main dans un gant à la bonne taille. Parfois, au contraire, il est trop à l’étroit ou bien le gant lui glisse de la main. Il va falloir faire avec. Il n’y a pas de deuxième paire de gants. Alors il s’en invente une autre, deux autres, mille autres !

Il y a peu, on lui a offert un livre et il a fini par comprendre que ce qui est écrit dedans, ce n’est pas la vérité. Ce sont des contes ! Des contes à dormir debout, parfois. Mais c’est amusant. La vie, dehors, ce n’est pas qu’elle est triste, non !… et même, le plus souvent il s’en accommode avec bonheur… fort heureusement.
Mais elle pourrait être plus joyeuse, plus aventureuse, plus fantastique, avec un peu moins de temps morts… elle n’irait qu’à l’essentiel et mettrait de côté le futile, l’inutile ! Il suffirait de presque rien, juste de transposer la réalité dans un autre monde, de grossir un peu les traits, de faire de chaque instant une aventure ! C’est bien ce que faisait l’enfant, il y a peu, avec ses petits soldats : il inventait un monde. Quitte à mélanger des cow-boys avec des archers du moyen âge ! Qui a parlé d’anachronisme ? C’est quoi, l’anachronisme ? Ce serait tellement drôle de mélanger tout ce que l’on a dans la tête : le monde d’hier avec le monde d’aujourd’hui, les créatures réelles et les monstres fantastiques. C’est que les anciens, ils l’ont fait bien avant lui. Les mythologies, elles ont été créées parce que chacun rêve d’avoir sa part d’irrationnel ! Ce serait si triste s’il n’y avait des dieux, des dragons, des extra-terrestres ! Et même avec toute sa technologie et sa rationalité, l’homme du XXIeen rêve de tout cela. Il explore le cosmos en quête d’une autre vie, d’un monde parallèle au sien. Alors oui, il sait qu’il y a sans doute la vie quelque part, ailleurs. Mais cette vie est microscopique, ça n’intéresse pas tant que ça les foules.

L' Homme doit toujours trouver une autre terre, c'est pour cela qu'il écrit.

Non ! Ce qu’il faut, même au scientifique le plus chevronné, c’est trouver dans une autre galaxie une autre Terre, avec le même miracle qui s’est produit ici, la naissance d’une drôle de créature bipède. Cette drôle de créature n’a même pas conscience du miracle qu’elle est en train de vivre elle-même. Elle pourrait se contenter de vivre, de palabrer, comme les maîtres de la ville d’Ourbé*. Elle pourrait refuser la fiction et le divertissement, comme ces mêmes maîtres. Croire en des dieux invisibles qui se nicheraient là-haut, sur le mont Ulutoo. Elle pourrait vivre de prières, d’ablutions, de discussions inutiles et reproduire le lendemain identique à la vieille, avec pour seules joies les nourritures terrestres. Mais non ! Il lui faut plus à cette créature ! Il lui faut du rêve, de l’extraordinaire, du chaos, du rugueux, du féérique, de l’aspérité… ! 

Et, quel que soit le chemin qu’elle emprunte, cela l’emmène irrémédiablement vers la littérature. 

 

Filippo Fuchs

 

*https://www.monbestseller.com/manuscrit/10388-ourbe-eterna-chapitre-1-a-5

 

@Colette Bacro
Merci bien d'éclairer ma lanterne. Cette acceptation du terme m'échappait et je le comprends mieux, désormais. Il est vrai que je ne fréquente ni les psys ni leurs instituts… ce sera cela mon excuse !
FF

Publié le 19 Août 2019

@Filippo Fuchs. Je pense que, même enfermé dans quelque endroit épouvantable, vous arriveriez à vous en évader grâce à votre imagination ! C'est un don précieux. Si je reviens vers vous, c'est pour ce mot "frustration" que vous n'aimez pas. On l'emploie aujourd'hui à tort et à travers, ça devient une injure, alors que c'est un mot psy au départ, qui parle de l'affleurement du désir refoulé… Comme c'est un peu votre propos, ne nous en voulez pas de l'utiliser...

Publié le 19 Août 2019

@Hubert LETIERS
Bon, là Hubert Letiers, lorsque je vous ai lu, je me suis dit : voilà un homme qui me lance un sujet de dissertation digne du bac : l’inspiration est le début de la désobéissance.
Hum ! Que répondre ? Il faut que je triture mes neurones pour être à la hauteur.
Aujourd’hui, alors que nous avons ici un ciel bas et lourd, j’ai envie de ciel bleu. Comment faire ? Partir en voyage ? Dans la seconde… pas possible ! Il faut donc que ce ciel bleu, je le trouve dans ma tête, comme un prisonnier pourrait le faire dans sa geôle. Et c’est là que commence l’insoumission : non je ne veux pas de ce ciel gris ! Il sera bleu ! Et voilà que l’esprit gambade, se raconte des histoires, emprunte de nouvelles voies, atteint des mondes parallèles. Ouf, je suis sauvé ! Fini ce manque de lumière, de clarté, de ciel bleu : je les ai recréés. Et d’un manque, que vous appelez tous frustration, mot que je n’aime pas, car trop négatif, voire péjoratif, je fais un jour ensoleillé.
FF

Publié le 18 Août 2019

J'ai toujours eu tendance à croire que l'inspiration était le début d'une forme de désobéissance. Aussi, quand ladite inspiration est ponctuelle, je l'imagine salvatrice. Qui plus est si la frustration en est la chrysalide.

Publié le 17 Août 2019

@FANNY DUMOND
Eh bien ! Patricia, votre intervention vaut tribune, elle aussi. Merci de nous avoir fait partager tout le cheminement qui va de l'enfance, des rêves, des univers qui peuvent exister, parallèles aux nôtres (on y revient toujours) jusqu'à l'expression de tout cela par l'écriture.
Après tout ! Être dans la Lune ou avoir la tête dans les étoiles, il y a pire comme situation… Attention à bien regarder où l'on marche quand même : il y a quelques chausse-trappes dans la vie !
Cordialement
FF

Publié le 15 Août 2019

Bonjour@Fillipo Fuchs

Quelle belle tribune vous nous offrez là ! Elle a beaucoup de résonance en moi. Effectivement, pour certains d’entre nous le monde est trop étroit dès l’enfance, dès le berceau je dirais. Ce sentiment d’être dans un carcan, je l’avais depuis ma prime jeunesse. Je cogitais déjà beaucoup sur le pourquoi de mon existence faite de multiples contraintes parentales, sociétales, religieuses… Aussi, pour m’évader, pour vivre, je m’inventais des milliers d’autres mondes. Qu’est-ce que j’ai pu m’en raconter des histoires qui m’entrainaient dans des rêveries incompréhensibles pour mes proches et mes enseignants ! J’étais dans la lune disaient-ils ; ils ne pensaient pas si bien dire. Je scrutais et j’écoutais beaucoup les grandes personnes qui avaient toujours raison ! Un esprit critique, déjà, me laissait à penser que la vie ce n’était pas cela, qu’elle pouvait être autrement plus belle, moins routinière, moins contraignante, plus libre. C’est ainsi que, dès que j’ai su lire, ma toute première lecture m’a transportée dans ce que je recherchais inconsciemment. Je vivais par procuration la vie des héroïnes de l’histoire, c’était merveilleux et je m’identifiais à elles. J’avais trouvé une autre galaxie, une autre terre d’accueil où j’aurais tant aimé rester. Puis, je continuais à lire, à lire et encore lire et de jeter de temps en temps quelques lignes sur le papier. Et un jour je me suis dit : pourquoi ne pas oser, ne pas essayer d’écrire pour de bon ? Car, oui, j’avais cette frustration de ne jamais pouvoir aller au bout d’une conversation sans être interrompue par des personnes qui savaient mieux que moi ou qui avaient connu pire…, sans pouvoir aller au bout de ma pensée. Et l’inspiration est venue naturellement, elle était nichée en moi depuis toujours. Quoi de mieux que l’écriture pour dire, pour laisser, pourquoi pas, une trace de notre passage, pour explorer notre moi notre inconscient, pour être étonnés de nous lire, pour nous découvrir, pour tenter de nous connaître mieux, pour nous évader encore avec nos nouveaux personnages qui nous entraînent dans d’autres aventures extraordinaires et pour être à nouveau dans la lune et être, enfin, libres de nous exprimer.

Depuis toujours, je suis irrémédiablement immergée dans cette passion qu’est la littérature que j’aime partager et commenter avec ceux qui l’apprécient autant que moi. Merci beaucoup à vous Filippo pour votre tribune émouvante dans laquelle je retrouve votre belle plume découverte sur ce site avec votre si savoureuse sotie «Ourbé et Éterna ». Elle nous vaut, depuis, une belle connivence à partager notre passion commune de la littérature.

Nous, les petits vermisseaux de cette terre, sommes des êtres toujours en quête de rêves, de l’extraordinaire, du chaos, du rugueux, du féérique, de l’aspérité et qui mieux que la littérature peut nous y mener ? que ce soit en tant que lecteurs ou en tant qu’auteurs.

Bien cordialement. Patricia-Fanny-Trisha

Publié le 15 Août 2019

@Colette Bacro
Merci de vous être arrêtée sur cette tribune.
Juste pour ce mot de « frustration » que je n’ai pas employé, qui est un ajout de Christophe Lucius dans le chapeau, sans doute parce que c’est qu’il a ressenti à la lecture de mon texte.
Je parlerai plus de « manque », comme vous le dites, d’ailleurs : « une pièce qui nous manque » à notre puzzle. Sommes-nous des êtres entiers, finis, définitivement (pléonasme) ou bien en recherche constante de quelque chose qui peut nous échapper toute notre vie ?
Si l’aventure (au sens large du terme) n’est pas là, il faut bien se la créer. Et pourquoi pas avec l’invention d’histoires ? Ce qui fait qu’effectivement, les créateurs ne sont pas des gens mal dans leur peau, mais des gens qui ont envie de plus, ce plus que leur vie ne va pas forcément leur apporter, là, tout de suite, dans la seconde (c'est sans doute là qu'interviennent ces mots d’« ennui » que vous employez et de « frustration », à n'apprécier que dans un sens positif).
Cordialement
FF

Publié le 15 Août 2019

@Filippo Fuchs. Peut-être l'inspiration est-elle proportionnelle à la frustration mais c'est difficile à démontrer. Je suppose que dans les créateurs, il y a des gens à l'aise dans leur peau et dans le monde. Mais je vous taquine. En ce qui me concerne, je me retrouve dans votre analyse. Vous parlez de l'enfant qui, petit à petit, met en place les pièces du puzzle de ses expériences et connaissances. Je pense qu'on écrit parfois pour inventer une pièce qui nous manque cruellement ou pour en changer une qui ne nous plaît pas. Je pense moi aussi que créer, c'est lutter contre l'ennui et la frustration. Et qu'écrire, c'est s'affranchir des règles ou jouer avec, ce que peu de gens peuvent faire dans la vie. Quant à s'affranchir du temps, vous avez raison, c'est le pied ! Merci pour cet article !

Publié le 15 Août 2019