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Le 10 oct 2018

Gentille : Coup de coeur du Concours de nouvelles monBestSeller 2019

Gentille d'Annick Kiefer

Au moment même où j’ouvre la bouche, je sais que je suis condamnée. Je l’étais à long terme, c’est évident. Sandrine n’a fait que rapprocher l’échéance. Et c’est bien ainsi.

Il m’a toujours affirmé qu’il ne l’aimait pas. Je l’ai cru puisqu’il est incapable d’aimer qui que ce soit, à part sa mère qui le convoque à tout bout de champ sans tenir compte de ses disponibilités. Alors, il file chez elle, notamment du mauvais coton dont elle rhabille sa bru pour l’hiver. Je devine assez bien ce qu’elle dit de moi. Son fils m’a tant répété que j’étais stupide, stérile, que sans lui,je ne serais rien, que j’ai fini par m’en persuader. Cela ne m’a pas demandé trop d’efforts : mes parents m’avaient déjà enseigné ce genre de choses. En termes de mésestime de soi, j’étais plutôt bonne élève.

J’ai rencontré Sandrine au lycée. Assurée de sa beauté et de son intelligence, elle rayonnait au cœur d’une nébuleuse formée de garçons enamourés et de filles envieuses en orbite autour de ce soleil. Intimidée, je me maintenais à l’écart. « Je n’aime pas les hypocrites, me dit-elle en m’abordant. Toi, t’es gentille, ça se voit ! »Elle me choisit, pour ma plus grande fierté, pour être son plus proche satellite. Je ne m’éloignais de son orbe que pour satisfaire ses nombreux caprices. « Ça te fera maigrir », se moquait-elle gentiment. Je ne me sentais pas grosse, mais elle avait l’œil pour ce genre de choses, on pouvait lui faire confiance. Un jour, elle me lança de but en blanc : « T’es moche ! »Et moi de répondre bêtement : « C’est vrai ? »Elle éclata d’un rire moqueur,puis me gronda : « On peut te dire la pire vacherie, tu seras toujours d’accord ! T’es vraiment trop gentille, toi ! Viens, on va t’arranger ! »Dans sa chambre encombrée de bijoux, de tissus, de poudres colorées, elle m’avait si bien transformée que les garçons de sa cour l’en avaient oubliée. Dès lors, Sandrine m’encouragea à rester moi-même, mais j’avais découvert que je pouvais plaire à condition de lui ressembler. Je devins son clone malgré son agacement. « On ne sera jamais pareilles », m’assena-t-elle avant de rejoindre ses nouvelles copines. Je redevins moi-même, terne et au bord de la ronde. Je savais qu’il me manquait l’essentiel pour en être le centre : de la personnalité.

C’est elle qui me procura, plus tard, ce job d’hôtesse au Salon de l’Automobile. Adossée chacune à une aile de Porsche, une jambe nue repliée, le sourire aguicheur aux lèvres peintes, on provoquait « la chance de notre vie », selon Sandrine. « On va se lever un richard, tu vas voir ! »On a vu en effet approcher ce beau parleur élégant dont le regard gourmand fixait la carrosserie rutilante. Est-ce parce que j’étais côté conducteur ? Toujours est-il qu’il me sourit. Àquoi ça tient, le destin !?En hôtesse compétente, Sandrine tenta de le séduire en mettant en avant son décolleté et sa parfaite dentition,étonnamment,sans résultat. « J’ai de la chance », dis-je à mon amie. « Chance ou pas chance ? »lança-t-elle d’un ton glacial en me quittant ce soir-là.

Il n’aime pas qu’on se fréquente. Il prétend qu’elle a une mauvaise influence sur moi : je suis effrontée après l’avoir vue, je fais des caprices. Quant à Sandrine, elle me plaint :

« Dire que je rêvais de me taper un bourge ! Grâce à toi, je n’ai pas de regrets ! Ça sert à quoi, l’argent, quand on est malheureuse comme une pierre même pas précieuse ? Tu es gentille, et c’est un euphémisme. Moi, avec mon caractère, je leur serais rentrée dans le lard depuis longtemps, à la belle-mère et à ton con de mari. Qu’est-ce que tu attends pour le quitter ? »

Et moi de rétorquer entre deux sanglots :

« Mais non, il est gentil, ce n’est pas sa faute, il a beaucoup de responsabilités. C’est moi qui suis nulle. Il est trop bien pour moi. On n’est pas du même monde ! Je suis un poids pour lui. Je ne travaille même pas.

Oh, arrête avec ça, c’est insupportable ! C’est lui qui ne veut pas que tu travailles ! Quand est-ce que tu apprendras à dire non, à t’imposer ? Il serait temps parce que ça va mal finir pour toi. Pour l’instant, il s’en tient aux mots, mais ça ne va pas durer, crois-moi ! »

Sandrine a raison de s’énerver : ça doit être exaspérant de vouloir aider quelqu’un contre sa volonté, surtout quand il n’en a pas. Honteuse de l’avoir déçue, je n’ai pas osé me rendre chez elle avant cet après-midi, pressée de partager la nouvelle :

Je suis enceinte ! »

Contrariée, Sandrine m’a aussitôt demandé s’il était au courant. J’ai bredouillé que non, que j’attendais ses conseils avant d’agir.

videmment ! Si tu avais suivi mes conseils, ma pauvre, tu l’aurais quitté depuis longtemps ! Se faire engrosser par un type pareil ! Non, tu es vraiment trop conne ! Je ne peux rien pour toi ! »

Effondrée, je suivais au travers de mes larmes ses va-et-vient nerveux dans le salon.

Tu le veux, ce môme ? »

Je haussai les épaules, murmurai que ma belle-mère le tanne sans arrêt au sujet de son petit-fils, qu’il serait content sans doute d’avoir un…

Tu es irrécupérable ! Je te demande ce que TOI, tu veux. C’est pourtant facile : soit tu le gardes et tu es enchaînée à vie à ce pervers narcissique, soit tu le fais passer et tu as une chance de refaire ta vie ailleurs. »

Excédée par mon indécision, Sandrine m’a chassée en hurlant qu’elle en avait marre de moi.

Arrête de dire oui à tout. Apprendsà dire non, ça te changera la vie ! »

Adossé à la porte du salon, le portable à l’oreille, il a sa tête des mauvais jours que lui gribouille sa mère à force d’ébaucher mes défauts. Sans doute,en allonge-t-elle la liste au téléphone. Non ! Ce n’est pas ça. Une voix hystérique hurle à son tympan, mais il s’agit d’une autre car il esquisse un sourire. Il raccroche. Il approche. Tout en moi se contracte. Sa beauté animale me glace. Il m’enlace. Tendrement. Comme avant. Au-delà des battements de mon cœur, j’entends :

Ah ! maman va être ravie : un petit-fils, enfin ! Viens là,ma chérie.

Rigide, je ne bouge pas d’un pouce. Une brutale prise de conscience me relie à la terre, électrocutée par cette évidence : Sandrine m’a trahie. Sandrine l’a prévenu. Sandrine couche avec lui. Elle veut son richard depuis toujours !

Je ne garderai pas cet enfant !
Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
Je dis non ! NON ! Je ne veux pas de ton gosse. »

Les coups aussitôt pleuvent. L’heureux père se mue en tortionnaire, cogne mes pommettes de gauche à droite si bien que je mime le refus qui l’a mis hors de lui. Les yeux révulsés, la bave aux lèvres, il s’acharne sur mon corps, sur ce ventre à l’instant sacré. Allongée en chien de fusil sur le marbre, je ne sens déjà plus rien. Sous mes cheveux poisseux de sang, je souris.

J’ai dit noour la première de ma vie. Sandrine avait une fois de plus raison : dire non m’a changé la vie ! En mort ! Mais elle aura beau dire non à ce destin qui désormais la lie à un assassin, il faudra bien qu’elle finisse par accepter que, pour une fois, c’est moi qui ai imposé ma volonté, moi qui n’en avais pas. Ma dernière volonté.

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