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Le 10 oct 2018

Espérance : Coup de coeur du Concours de nouvelles monBestSeller 2019

ESPÉRANCE de Paul F. Husson

Ce soir-là, vers la fin du dîner, d’un coup d’œil entre nous il est acquis que l’aube du lendemain nous appartiendra.

Alors renaissait l’espoir d’un geste paternel.

Consciencieux, côte à côte au-dessus de l’évier, nous malaxons les restes de camembert et de pain. Ces savantes boulettes sont la promesse d’une pêche miraculeuse.

 

Avant le lever du soleil, sa main me secoue l’épaule. Dans un demi-sommeil, je me passe un peu d’eau sur le museau. Nous traversons la maison endormie. La Méhari est garée en pente, il n’a qu’à relâcher le frein à main. Dans un crissement de terre,nous roulons jusqu’à la route. La clarté fade de l’aurore, la roséetranscendent le parfum des bosquets, la pluie de senteurs vagues agitées par les arbres. Le monde s’éveille, nous avec lui.

La corniche serpente. De gigantesques châteaux d’ombre nous surplombent.Leurs amas de figues de barbarie nous narguent. Mon père se tient droit, jetant des coups d’œil vers la mer qu’on devine entre le ciel noir et nous. Il s’inquiète de ses mouvements, savoir si de minces filets d’écume sont le présage d’une pêche agitée. Moi,je ne sais rien. C’est la première fois. J’observe à la dérobée son profil sévère. J’emplis mes poumons d’embruns et de matin.

Nous passons le grand virage. Le petit port scintille de rares lumignons. Quelques silhouettes s’affairent lentement dans leurs barques.

Il faut porter tout l’attirail jusqu’au bateau. Je le suis, sur le quai, mes bras distendus par le poids. Je suis un homme, je vais à la pêche à la palangrotte avec mon père. Je redresse la tête comme s’il y avait foule au balcon, et je presse le pas, car il bougonne en voyant pâlir l’horizon. Hier au soir,il m’a expliqué l’importance d’être « là où ça mord » avant le soleil. Les poissons sont comme nous, la lumière les attire, ils remontent, affamés, et nous serons là.

Je veux enfiler mon gilet, mais il me voit, et il secoue la tête avec l’air de dire : « Pas la peine, tu es grand maintenant. »Je sonde son regard vairon, son air impassible. Il n’a pas l’air de plaisanter. Puis d’un coup, il me sourit.

Le son métallique du moteur s’élance. À demi assis sur la mince banquette, je me tiens à côté de lui, le cœur gonflé de joie, une main cramponnée au pare-brise, l’autre à plat contre ma cuisse. Mon épaule, au fil des cahots, touche son flanc. Un homme solide, un récif, dur et coupant, auquel on ne peut s’agripper sans souffrances. Nous rions soudain d’une grande gifle d’écume qui nous a surpris. Il me demande si ça va. Oui. Toute la journée, j’en lécherai le sel au coin de ma bouche. Le soleil point, et avec lui, en mes sens, l’alliance du sel, la chair violette de la figue, le rouge lumineux des grains de barbarie, et ce vent marin, scellant ma mémoire, qui fait bouillonner mon sang. J’ignorais que la joie pouvait être un volcan. C’est la première fois que mon cœur exulte.

Il s’extasie de toutes ses forces, lui, mon père, atteint comme moi par la beauté universelle.

Moteur coupé, le bateau s’écrase contre les vagues, s’abandonne au silence. Je vibre, guettant les mouvements de mon capitaine. Nous prenons encore quelques instants de contemplation, ballottés, insignifiants au milieu du vaste tout. Puis il m’ordonne de jeter l’ancre. Petit mousse comblé,je m’active. Couvrant les clapotis, la chaîne déroule son cliquetis. D’un regard à la côte, il jauge notre emplacement. C’est bon. La pêche, notre pêche, ma première pêche à la palangrotte peut débuter.

Assis chacun sur un rebord, nous essaimons les boulettes qui se désagrègent autour du bateau. Nous déballons les appâts, les plombs, les deux blocs de liège. Il me présente le mien comme à Noël. Il l’a taillé pour moi hier, sous mes yeux, m’a montré comment enrouler patiemment cinquante mètres de fil. Tout au bout, nous y avons noué une grappe d’hameçons. Il faut méticuleusement les décrocher du liège, les appâter avec un ver qui se tortille entre les doigts. Ça,je sais faire. Jamais je ne me suis demandé si ces vers ressentaient de la douleur. Ni les poissonsqu’il m’arrive de pêcher dans le port, avant de les décrocher et les remettre à l’eau. Le bateau tangue, une série de vagues venues du large. Je me remets au travail. Avec des mots patients que je ne lui connaissais pas, il me montre comment jeter à l’eau, un à un, les hameçonslestés de plombs, puis nous déroulons longuement nos palangrottes. Encore et encore, le regard rivé au trait qui disparaît sans cesse sous la surface. Voilà. Toute la longueur y est passée. Le vertige de cette idée me prend. Alors je suis son exemple, maintiens le liège d’une main, et de l’autre, le bras à demi tendu par-dessus bord, la main ouverte vers le ciel, je laisse la tension du fil peser contre mon index. Il m’adresse un sourire satisfait. Une fois en mer,il n’est plus le même homme.

Le soleil monte, nous assomme de torpeur. Parfois,le bras fatigue, le dos de la main est surpris par le contact de l’eau. Deux courtes heures passent. Je guette chaque frémissement qui remonte des profondeurs. Certains sont plus vifs, plus nets. C’est sûr,il se passe des choses là-bas en bas. Mon père s’en amuse et me dit d’être patient. De temps en temps,je l’imite, quand il relève haut son bras d’un coup sec avec un ricanement de prédateur. Il me tend la bouteille d’eau quand j’ai soif. Quand il soupire, je le regarde. Il a son regard dans le vide, ses traits sont détendus, ses yeux passent sur moi sans me voir. Alors c’était juste ça, cette pêche avec lui.

Comme si le soleil blanc au cœur du ciel bleu donnait le signal, le front en sueur, il le défie d’un regard, puis décide que c’est le moment. Nous remontons progressivement nos lignes, enroulant le fil d’un geste gracieux autour du liège. Quand vient la fin, ça remue dans tous les sens. Penché au-dessus de la surface, je les vois scintiller, danser. Je les fais jaillir de la mer, d’un bras immense, je montre à mon père les sards et les daurades frétillants dans un halo de gouttelettes de lumière. Notre pêche est miraculeuse. Nous sommes les hommes les plus heureux du monde. Mon père sourit encore et toujours. Il me confie son bloc. Les bras en croix, debout au milieu de l’embarcation, je maintiens comme je peux les deux palangrottes tandis qu’il décroche les hameçons des bouches béantes. Il jette au fur et à mesure les poissons dans la glacière. Quand il s’agit d’un trop petit, il me consulte, attend mon assentiment, et le rend à la mer.

Il relève le gros moteur, bascule le petit, et sur une mer d’huile, nous rentrons lentement à la traîne. Quelques larges hameçons au bout d’une ligne plus épaisse fixée au flanc du bateau. Si ça se trouve, une grosse bête qui passe par là s’y prendra. Mon père semble épuisé et serein. Il salue de la main les plaisanciers qui par égard s’écartent de notre esquif. J’entends les poissons qui gigotent dans la glacière. Il lui donne un léger coup de pied, comme pour les calmer, puis voyant mon air étonné, son regard s’adoucit comme jamais. Il passe sa main dans mes cheveux. J’aurais voulu qu’elle y fasse son nid, mais il me fait signe de tenir le cap et va remonter la traîne car le port est en vue. Il fait ça vite et bien, et soudain m’appelle. Par-dessus mon épaule, je le vois tenir au bout de la ligne un gros poulpe qui s’y est emmêlé. Il sort son Opinel, tranche le fil et jette la bête dans un coin du bateau.

Nous entrons au port triomphalement, dans l’indifférence générale. Après avoir amarré, rangé, lavé, nous chargeons la Méhari. Mais au moment de repartir, il me fait signe de le suivre sous la jetée.

Nos poissons bougent encore un peu, exsangues. Il me tend un vieux couteau et me montre comment les vider, les gratter, accroupis au bord d’un creux rempli d’eau par le ressac.

Son regard prend des reflets de pierre. Il hausse le ton car je manque de poigne et de conviction. Il faut bien les tenir sans les écraser. Ma paume frémit, les sentant trembloter de survie. J’évite de regarder leurs yeux globuleux braqués vers moi. Mon père se moque, me montre encore. J’enfile la pointe du couteau dans la petite ouverture de leur ventre, déchire la chair d’un coup sec. Ensuite,mes doigts fouillent, tiraillent, étripent. On dirait que mes ongles saignent. Tandis que je les écaille du tranchant de la lame, certains ont l’air de se tordre encore un peu. L’un après l’autre, je les lave à l’eau de mer et les jette dans la glacière. Hébété, je regarde mon père s’occuper du poulpe. La main dans un torchon, il lui a saisi les tentacules et faisant tournoyer son bras pour se donner plus de force, il le frappe sur le rocher, encore et encore. Enfin, examinant l’animal inerte, il s’approche. Sa main suintante me tape sur l’épaule. Il me regarde droit dans les yeux, comme un homme.

« Je suis fier de toi. »

....Une bonne pêche, oui, mais une jolie narration. Il y a de la force de conviction, du chien de vérité, de l' amour de la vie et du père, c' est très plaisant et est '' amoureuse '' l' histoire. Un petit câlin de vie pour une partie de pêche. C'est doré sur l' eau, c' est brillant d' élégance et cru de naturel. J' ai un faux souvenir d' y être allé avec vous, c' est O.K camarade, c' est un coup de maître ! et il y a le mérite d' être dit. Tu me laisses une trace de ton bonheur, ça me plaît. Reçoit mon Merci de coeur.

Publié le 23 Novembre 2019