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Le 09 Jan 2020

S'inspirer de génies pour faire vivre son écriture

Catarina Viti s'appuie sur des influences contraires pour vivre son inspiration : la délicatesse et la violence...le symbolisme et le détail, la nuance et le sacré... Pour elle, les metteurs en scène Frederico Fellini et Pier Paolo Pasolini les incarnent. Devancent-ils la littérature, la reproduisent-ils, la prolongent-ils, ou l'évoquent-ils ? Quoiqu'il en soit, l'auteure ne peut les exclure du cheminement de son écriture. Ce sont ses compagnons de voyage, des repères, des sources d'inspiration
Fellini : la Dolce vitaFellini : la Dolce vita

 

J’ai longtemps cru manquer de chance, car la vie que je menais ne me laissait jamais le temps de réaliser mon rêve de toujours : écrire. Non seulement je n’avais pas le temps, mais en plus j’avais peu d’idées. Imagination zéro. Jusqu’à ce qu’une croyance finisse par prendre racine en moi : trop tard, trop vieille pour écrire un livre ! Et la tristesse qui allait avec cette pensée ne tardait jamais à rappliquer. J’étais passée à côté de mon rêve, je m’étais, en quelque sorte, trahie et abandonnée.

Mais une fois de plus la vie devait me donner tort. Un jour, tout est venu. Le temps et les idées. D’un coup les idées sont arrivées à flots, en avalanche ;  je n’en manquais plus, au contraire, j’en avais assez pour écrire non pas un roman, mais plusieurs, des dizaines.

D’où venaient-elles donc ces idées qui m’avaient fait faux bon au temps où je n’avais jamais le temps ?  Elles venaient de ma vie, de mes expériences. C’était tout ce que j’avais vu, entendu, senti, ressenti, pensé, éprouvé… tout, absolument. Les plus infimes détails de ma vie me revenaient, mais différents, comme si eux aussi avaient vécu, trimardé, traversé les épreuves. J’ai réalisé alors que chaque événement de ma vie avait été comme une graine, et que le temps que j’avais passé à essayer de survivre dans cette société, à me battre, à jouer des coudes, ce même temps que j’avais cru perdre avait permis à toutes ces graines d’éclore, de devenir plants, puis plantes, buissons, arbres… J’avais erré dans un désert l’essentiel de ma vie et me retrouvai soudain au cœur d’une vaste forêt. Je découvrais des immensités boisées d’arbres vénérables, des clairières où poussaient des arbustes, des fleurs. Chaque instant de ma vie avait germé. Je n’avais dès lors plus qu’à me promener dans cette forêt, retrouver mes souvenirs semés aux quatre vents. 

Ce qui m’avait semblé autrefois une injustice (cette imagination à sec, ce temps jamais disponible) m’apparaît à présent comme une chance : celle d’avoir commencé mon récit dans une forêt adulte, vierge, sauvage, avec ses recoins, ses mystères, ses surprises, ses transformations spectaculaires ; une forêt qui m’étonne moi-même, me surprend et m’enchante. 

Mais une question surgit alors : comment me promener sans me perdre dans cette forêt de signes, de mots, d’histoires ? Comment m’y repérer et y sélectionner les plantes qui feront la bonne histoire ? Et la réponse s’imposa : il me fallait des guides.

J’ai trouvé mes deux guides très tôt — avant même que ne débutent les années où je n’avais jamais le temps — et je les ai aimés de suite, sans me douter du rôle qu’ils joueraient dans ma vie. L’un d’eux est poète et cinéaste. L’autre est essentiellement cinéaste.

F.F. C’est lui qui m’inspire pour faire s’entrechoquer la couleur des mots ; pour trouver le rythme du texte, et écrire en tableaux, en fresques ; pour me laisser aller à la démesure ; pour traquer le point insolite ; foncer dans la caricature ; développer le symbolisme.

P.P.P., le poète cinéaste me tient grande ouverte la porte de la mythologie ; m’aide à maintenir un rapport surnaturel à la religion — lui qui se disait athée, mais croyait dans le caractère sacré de l’univers— ; me permet de garder toujours présent à l’esprit l’impact de l’inconscient dans les actes quotidiens ;  m’encourage à introduire dans tous mes textes une part de critique sociale ;  me rappelle qu’on ne peut jamais parler de l’homme sans parler aussi de la cruauté et la folie. 

 

Puiser la source, à nos sources, uniques et authentiques, puiser à notre passé immédiat ou bien à notre culture commune, aller chercher les pluies insoupçonnées, les rêves enfouis, la démesure et le trivial, rendre à César ce qui est à César sans oublier notre part du butin, notre petit apport à la fois modeste et orgueilleux, et surtout transmettre, partager, donner à sentir et à ressentir sa vision, son tout petit point de vu, son humble expérience. Oui se frotter aux "grands" , les remercier, fait partie intégrante de notre construction mentale et culturelle, mais le génie n'est pas contagieux, et il peut souvent paralyser de son poids nos velléités littéraires... Alors également assumer la moindre petite goutte d'encre versée, la plus petite parcelle de singularité, le vif argent qui coule dans nos veines à force de travail.
Merci pour ce beau partage
Bien à vous

Publié le 13 Janvier 2020

Bonjour @Eva Verna : eh, oui, orgueil et modestie sont les deux faces de la même médaille. Et ma monnaie s'appelle passion.
Les "génies", si on veut les appeler ainsi, nous transmettent le surplus indispensable pour vivre pleinement. Surplus de vitalité, de vision, d'âme, de sang, etc.
J'aime votre commentaire et je trouve qu'il va bien avec la citation de Bublex (dont j'ignore tout. Je connaissais Bultex, mais là, Bublex, j'avoue que je sèche. Heureusement que nous avons des amis lettrés qui nous tirent régulièrement de l'ignorance;-))))
Bonne année Eva, à bientôt.

Publié le 12 Janvier 2020

J'aime cet article.Il révèle à la fois un peu d'orgueil et beaucoup de modestie. Oui bien sûr, toujours faire référence aux grands, et récupérer quelques graines pour faire pousser quelques (autres) plantes. Les mentionner, c'est à la fois se comparer et dire que ce sont eux qui nous font exister. :-))))

Publié le 10 Janvier 2020

@kroussar
Je crois que chacun d'entre nous doit une part de ses visions et une part de l'énergie qui permet de les mettre en scène à quelqu'un.
Ma maman à moi, c'est Fellini et mon papa Pasolini... ou l'inverse, peut-être.

Publié le 10 Janvier 2020

Voilà une belle tribune qui nous rappelle que l'inspiration peut se développer en se référant à des maîtres de la mise en scène et des dialogues.
/n
Alain Bublex disait ; J’ai l’impression que le génie a plutôt un rapport avec l’évidence, en réalité. C’est-à-dire qu’on trouve le génie à travers quelqu’un qui dévoile une évidence que jusque-là on ignorait. Tout est à la portée de tout le monde sauf qu’un seul arrive à le faire. Il y a une espèce de fulgurance dans l’évidence et il me semble que ça caractérise vraiment le moment où on est saisi par quelqu’un d’autre qui a du génie : il a découvert ce qui nous avait échappé alors qu’on aurait pu le découvrir nous même.
/n
Ou encore, Hervé Le Tellier : « L’extrême rigueur qu’il y a dans la démonstration et qui a de la beauté d’ailleurs, dépasse l’intuition. Car l’intuition peut être géniale mais au fond, ce qui fera vraiment l’élégance ce n’est pas la conjecture mais le théorème. »
/n
Bref, les génies peuvent nous inspirer, mais ne nous rendent pas géniaux pour autant !

Publié le 10 Janvier 2020